Un groupe montréalais collecte des données ethnographiques sur la COVID-19

MONTRÉAL — Des groupes communautaires de Montréal déplorent que le gouvernement québécois soit revenu sur son engagement de collecter des données ethnographiques pour tenter de mesurer les répercussions de la COVID sur les communautés marginalisées.

Ils disent ne pas avoir eu d’autre choix que de s’attaquer eux-mêmes au problème.

Thierry Lindor, un entrepreneur montréalais, a lancé cette semaine une plateforme numérique afin d’obtenir des renseignements auprès des Noirs, des Autochtones et autres personnes racisées de l’ensemble du Canada sur la façon dont la COVID-19 les a touchés.

Les participants sont invités à préciser leur appartenance ethnique, leur âge, leur genre et le quartier dans lequel ils vivent, entre autres détails personnels. On leur demande s’ils ont été testés pour la COVID-19, s’ils ont des membres de leur famille ou des proches qui ont été déclarés positifs ou sont décédés du virus.

Au cours des 24 premières heures, 99 personnes avaient répondu au sondage disponible sur la plateforme «The Colors of COVID», a déclaré M. Lindor, jeudi. Au moins 80 % des répondants venaient du Québec.

«Comment peut-on combattre quelque chose qu’on ne peut pas mesurer?», lance M. Lindor, qui s’est associé à des groupes de défense des droits, y compris la Fédération des Canadiens noirs, pour ce projet. «L’objectif est de nous assurer que nous brossons un tableau clair de personnes qui sont invisibles depuis trop longtemps.»

M. Lindor espère que de 1500 à 2000 personnes répondront au sondage au cours des deux prochains mois.

Des données utiles

Depuis plusieurs mois, des organisations communautaires de l’ensemble du pays ont demandé des données sur la COVID-19 qui illustreraient la façon dont le virus touche les personnes racisées. Plusieurs redoutent que les Noirs et les Autochtones soient touchés de manière disproportionnée.

Selon ces groupes, ces données aideront à mettre en évidence les problèmes socio-économiques sous-jacents qui, estiment-ils, contribuent souvent à des taux d’infection élevés. Elles pourraient inciter les gouvernements à prendre des mesures concrètes et ciblées.

L’Ontario le fait, mais pas le Québec. Récemment, le directeur de la santé publique du Québec, le docteur Horacio Arruda, est revenu sur un engagement qu’il avait pris à ce sujet au début du mois de mai.

Au début du mois d’août, M. Arruda a évoqué la nature «sensible» d’une telle collecte de données. Il a plutôt indiqué que le Québec chercherait d’autres moyens de cartographier les facteurs de risque d’infection de communautés précises, comme la géographie.

Une porte-parole du ministère de la Santé, Marie-Claude Lacasse, a déclaré jeudi que «nous comprenons tout à fait l’importance de cette question et nous y sommes très sensibles; toutefois, pour le moment, nous ne compilons pas l’information».

Dans un courriel transmis à La Presse Canadienne, elle a précisé que l’Institut national de la santé publique (INSPQ) examinait la documentation existante à ce sujet. De concert avec la Direction de santé publique de Montréal, il procède «à une étude qui permettra d’évaluer si le statut ethnoculturel est un facteur de risque dans les cas de COVID-19 au Québec».

Pas suffisant

Des organisateurs communautaires estiment toutefois que les mesures adoptées par les autorités québécoises ne vont pas assez loin. Selon eux, les personnes racisées ont été abandonnées lorsque la COVID-19 a frappé leurs communautés. Ils affirment que le Québec doit aller au-delà de la simple étude de la question.

«Penser qu’ils auraient l’audace, le culot, de faire une étude… Pour savoir quoi ? Dans six mois, ils vont constater qu’ils auraient dû collecter des données fondées sur l’ethnicité, avance M. Lindor. C’est juste alarmant pour moi. C’est alarmant, c’est épouvantable, et ce n’est pas le Québec dans lequel j’espère que mes enfants grandiront.»

Le quartier Côte-des-Neiges a été l’un des secteurs les plus touchés par la COVID-19 à Montréal. La directrice générale de l’Association de la communauté noire de Côte-des-Neiges, Tiffany Callender, rappelle que de nombreux résidents ont perdu leur emploi pendant la pandémie pendant que d’autres travaillaient en première ligne dans le système de la santé.

«À un moment donné, Côte-des-Neiges avait le plus grand nombre de cas à Montréal et la réponse du gouvernement du Québec s’est tellement fait attendre. On s’est vraiment sentis abandonnés», s’indigne-t-elle.

Obtenir des données pour illustrer le problème décrira les besoins de la communauté et aidera les groupes à faire pression sur le gouvernement pour qu’il accorde plus de ressources, soutient Mme Callender.

Selon elle, le lien entre l’ethnicité, la pauvreté et les risques de contracter le COVID-19 est évident.

«Si on est plus touché par la COVID-19, il est probable qu’on vive là où la pauvreté est grande, affirme Mme Callender. La question se pose: qui vit dans la pauvreté? Et quand on y répond, on voit que ce sont les personnes racisées.»

«Je doute fort que le gouvernement ne le sache pas. S’il l’admet, il devrait alors agir.»

Laisser un commentaire
Les plus populaires