Un historien de l’Université d’Ottawa est accusé de diffamation en Pologne

VARSOVIE, Pologne — Deux historiens polonais, dont un qui enseigne au Canada, sont accusés de diffamation pour avoir publié un ouvrage qui examine le comportement des Polonais pendant la Deuxième Guerre mondiale, une affaire qui pourrait déterminer du sort des chercheurs indépendants qui s’intéressent à la Shoah sous le gouvernement nationaliste de la Pologne.

Un tribunal de Varsovie doit se prononcer le 9 février dans le dossier de Jan Grabowski, qui enseigne l’histoire à l’Université d’Ottawa, et de Barbara Engelking, une historienne du Centre polonais de recherche sur l’extermination des Juifs, à Varsovie.

Il s’agira de la première affaire de liberté d’expression à retenir l’attention depuis que la Pologne a voulu, en 2018, adopter une loi qui aurait criminalisé toute tentative de blâmer la Pologne pour les crimes de l’Allemagne pendant la Shoah. Les pénalités criminelles ont été abandonnées au profit de pénalités civiles, quand la loi a donné lieu à une importante querelle diplomatique avec Israël.

L’affaire actuelle est un dossier civil de diffamation et la poursuite a été intentée en vertu d’une loi existante, mais plusieurs chercheurs croient qu’elle créera un précédent important en ce qui concerne la recherche sur la Shoah.

Depuis qu’il a pris le pouvoir en 2015, le parti conservateur Loi et Justice essaie de décourager toute étude des inconduites polonaises pendant l’occupation allemande, préférant se concentrer presque exclusivement sur l’héroïsme et la souffrance des Polonais. Le but était de mousser la fierté nationale; ses détracteurs reprochent toutefois au gouvernement de balayer sous le tapis le fait que certains Polonais ont collaboré avec les Allemands pour exterminer les Juifs. 

L’Institut international pour la mémoire de la Shoah Yad Vashem estime que la poursuite «constitue une attaque grave contre la recherche libre et ouverte».

De multiples autres institutions historiques ont dénoncé la poursuite à l’approche du verdict. À Paris, la Fondation pour la mémoire de la Shoah a évoqué mardi «une chasse aux sorcières» et une «invasion pernicieuse au coeur même de la recherche».

L’affaire tourne autour d’un ouvrage historique de deux tomes et 1600 pages en polonais, «Night Without End: The Fate of Jews in Selected Counties of Occupied Poland», qui a été coédité par M. Grabowski et Mme Engelking. Une version abrégée en anglais est attendue dans quelques mois.

M. Grabowski et Mme Engelking y voient une tentative pour miner leur crédibilité personnelle et pour décourager d’autres chercheurs de s’intéresser à l’extermination des Juifs en Pologne.

«C’est l’État polonais contre la liberté de recherche», a dit M. Grabowski à l’Associated Press lundi.

M. Grabowski, un Canado-polonais dont le père polonais a survécu à la Shoah, a fait l’objet d’un harcèlement antisémite considérable de la part de nationalistes, aussi bien en ligne que lors de conférences au Canada, en France et ailleurs.

Des représentants polonais, dont l’ambassadeur du pays en Israël, Marek Magierowski, affirment qu’il ne s’agit que d’une affaire civile qui ne menace en rien la liberté d’expression. Dans une lettre adressée au représentant des survivants de la Shoah en Israël, M. Magierowski témoigne de son inquiétude face aux insultes antisémites qui ont été proférées en lien avec cette affaire.

La nièce d’un résidant du village de Malinowo, dont le comportement pendant la guerre est très brièvement mentionné dans le livre, poursuit M. Grabowski et Mme Engelking. Elle réclame une indemnisation d’environ 35 000 $ CAN et des excuses dans les journaux.

Selon les preuves présentées dans le livre, Edward Malinowski, un aîné du village, a aidé une Juive à survivre en la faisant passer pour une non-Juive. Mais le témoignage d’un survivant indique aussi qu’il a aussi collaboré à la mort de dizaines de Juifs. M. Malinowski a été acquitté d’avoir collaboré avec les Allemands lors d’un procès après la guerre.

Sa nièce, Filomena Leszczynska, une femme de 81 ans, est appuyée par la Ligue polonaise contre la diffamation, une organisation proche du gouvernement qui a reçu du financement dans le passé.

L’organisation prétend que les deux chercheurs sont responsables d’avoir «sali le nom honorable» d’un héros polonais, qui selon eux n’a rien fait pour nuire aux Juifs, et qu’ils ont du fait même porté atteinte à la dignité et à la fierté de tous les Polonais. La poursuite a été déposée gratuitement, comme le permet la loi de 2018.

Mark Weitzman, le directeur des affaires gouvernementales pour le Centre Simon Wiesenthal, estime que «Night Without End» est un livre «soigneusement recherché et documenté (…) qui détaille des milliers d’incidents de complicité des Polonais lors des meurtres de Juifs pendant la Shoah».

«La poursuite contre deux chercheurs de réputation internationale n’est rien d’autre qu’une tentative pour utiliser le système judiciaire pour museler et intimider la recherche sur la Shoah en Pologne», a-t-il dit.

L’Allemagne a envahi la Pologne en 1939, annexant une portion du pays à l’Allemagne, gouvernant directement le reste et tuant des millions de personnes. Contrairement à d’autres pays occupés par l’Allemagne, aucun gouvernement de collaboration n’a été installé en Pologne. Le gouvernement et l’armée d’avant-guerre ont fui en exil, à part une armée clandestine de résistance qui a combattu les nazis au pays.

Certains Polonais ont quand même collaboré à l’extermination des Juifs par les nazis. Il s’agissait souvent de Juifs qui avaient fui les ghettos dans l’espoir de se cacher dans la campagne.

M. Grabowski affirme que «Night Without End» comprend «plusieurs facettes, et il parle tout autant de la vertu polonaise. Il présente un portrait véridique».

«L’Holocauste n’est pas là pour rehausser le moral et l’ego des Polonais, c’est un drame qui a mené à la mort de six millions de personnes — ce que les nationalistes semblent oublier», a-t-il dit.

L’affaire inquiète grandement ceux qui craignent que la recherche indépendante ne soit étouffée.

«L’implication dans ce procès d’une organisation lourdement financée avec les fonds publics pourrait facilement être vue comme une forme de censure et une tentative pour intimider les chercheurs qui voudraient publier leurs résultats en leur faisant craindre des poursuites coûteuses», a dit Zygmunt Stepinski, qui dirige un musée de Varsovie consacré à l’histoire des Juifs.

Le patron de l’organisation, Maciej Swirski, assure que la poursuite n’est pas financée avec des fonds publics.

– Par Vanessa Gera, The Associated Press

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