Un jour, des humains feront l’amour dans l’espace, prévient un chercheur montréalais

MONTRÉAL — Le développement rapide du tourisme spatial et la planification de longues missions vers la Lune ou vers Mars signifient que des humains feront tôt ou tard l’amour dans l’espace, et il importe de s’intéresser dès maintenant à la manière dont cette sexualité sera vécue, plaide un chercheur montréalais.

L’agence spatiale américaine, la NASA, assure qu’aucune relation sexuelle n’a jamais eu lieu dans l’espace. Ce n’est toutefois qu’une question de temps avant que cela ne se produise, croit le doctorant Simon Dubé, de l’Université Concordia.

«Au fur et à mesure qu’on continue à s’étendre dans l’espace, qu’on effectue des missions de plus en plus de longue durée, soit en orbite, soit vers la Lune, soit vers Mars ou ailleurs éventuellement, il faut évidemment confronter tous les enjeux complexes et bio-psycho-sociaux en lien avec la sexualité, puis l’intimité humaine», a dit M. Dubé.

Un couple fortuné qui s’offre un petit périple en orbite pourrait décider d’en profiter pour joindre ce qu’on appellerait en anglais le «62-mile-high club» (le club ultra-exclusif de ceux qui ont fait l’amour en orbite, à une altitude de 100 kilomètres, en comparaison avec le «mile-high-club» de ceux qui ont fait l’amour à bord d’un avion). Des astronautes coincé(e)s à bord d’un vaisseau pendant plusieurs mois pourraient finir par céder à la tentation.

Les études réalisées sur le sujet jusqu’à présent montrent que, éventuellement, des relations sexuelles, amoureuses et/ou intimes finiront par se développer entre les explorateurs de l’espace, écrivent M. Dubé et ses collègues dans le Journal of Sex Research. Interdire de telles relations ou imposer une abstinence sexuelle aux astronautes n’est pas une option viable, font-ils valoir.

Sexualité saine

Une sexualité saine est une composante essentielle de la santé physique, psychologique et émotionnelle des humains, rappellent les auteurs de l’étude. L’équipage d’un vaisseau spatial ou les membres d’une mission permanente sur la Lune ou sur Mars n’auront en revanche qu’un accès restreint à des partenaires sexuels ou romantiques compatibles, et cela pourra être une source de stress et de conflits.

On imagine facilement la situation qui se produira si deux membres d’équipage développent une relation qui se termine mal. Ou si un des deux anciens partenaires forme ensuite un couple avec quelqu’un d’autre. Ou encore, si un membre d’équipage refuse les avances d’un autre. Et qui oserait — dans une situation où la collaboration est essentielle et où chacun dépend de l’autre — refuser un rapprochement avec le (ou la) responsable des soins médicaux, par exemple?

À 100 kilomètres d’altitude, ou à des milliers de kilomètres de la Terre, il n’est tout simplement pas possible de s’extirper d’une situation inconfortable ou dangereuse en rentrant chez soi en taxi.

La probabilité de voir de tels risques émerger augmente probablement en fonction du temps que les gens passent dans l’espace et de leur distance des ressources terrestres, font valoir les auteurs.

«Imaginez si ça se passe dans des contextes où vous êtes dans une mission de longue durée, et pour plusieurs mois, voire des années, avec un équipage relativement petit. Vous ne pouvez pas vous enfuir. Quels sont les recours?», a demandé M. Dubé.

L’exemple de Judith Lapierre

Les auteurs de l’article citent en exemple la scientifique québécoise Judith Lapierre, qui a participé au tournant du millénaire à une simulation européenne de mission spatiale et qui est la co-auteure du nouvel article.

Aujourd’hui chercheuse à l’Université Laval, Mme Lapierre a été enfermée à bord d’un caisson de la taille d’un wagon de train (et qui reproduisait la défunte station spatiale Mir) avec quelques hommes pendant 110 jours. Elle a ensuite raconté avoir été empoignée et embrassée de force par le responsable russe de la mission.

Elle aurait également fait l’objet d’une discussion sexiste qui faisait d’elle le jouet sexuel des autres participants.

«Ces événements déplorables mettent en évidence la probabilité de harcèlement sexuel et de violence» lors d’une mission spatiale, écrivent les auteurs.

Les expériences de certains membres des forces armées lors de longs déploiements à l’étranger peuvent aussi servir de point de comparaison et être riches en leçons pour prédire ce qui attend les explorateurs spatiaux. Au Canada, par exemple, les forces armées sont éclaboussées par une succession de scandales sexuels depuis plus d’un an.

Même avec l’entraînement rigoureux auquel ils sont assujettis, les astronautes demeurent des humains ayant des besoins et des désirs intimes, rappellent les chercheurs, et ils trouveront probablement le moyen de les assouvir. Et est-il besoin de rappeler que ceux et celles qui débourseront des milliers, voire des millions, de dollars pour le privilège de séjourner dans l’espace ne seront probablement pas du même calibre?

Mieux comprendre

Pour endiguer les risques et exploiter les bienfaits de la sexualité dans l’espace, il importe tout d’abord de mieux les comprendre, font valoir les auteurs.

«Il faut vraiment adopter une stratégie proactive, puis commencer à étudier (le sujet) pour développer des entraînements, des cours, des préparations, à l’intention des personnes qui vont vivre dans l’espace pour de longues périodes de temps, pour les préparer à cette réalité-là», a dit M. Dubé.

Il faut s’intéresser à la sexualité dans l’espace avant que les séjours spatiaux ne prennent encore plus d’ampleur et que des événements malheureux ne se produisent, plaide le chercheur. Il importe dès maintenant d’explorer comment cette sexualité sera vécue de manière saine, épanouie et respectueuse par les astronautes, qu’ils soient professionnels ou amateurs.

L’intimité et la sexualité — comme le divertissement — pourraient aider à tolérer et à normaliser la vie dans l’espace en la rendant plus plaisante et moins solitaire, écrivent les auteurs.

«(La sexualité peut) avoir des bienfaits sur la santé cardiovasculaire, sur le bien-être psychologique, a souligné M. Dubé. Ça peut aider à dormir, à relaxer. Ça peut aider aussi à normaliser la vie dans l’espace. Ça peut permettre aux gens de s’adapter à des contextes qui sont très stressants et exigeants, c’est-à-dire la vie et le travail dans un environnement restreint.»

Les auteurs proposent d’emblée d’avoir recours à la technologie pour assouvir les besoins sexuels des astronautes, un peu comme les participants à des missions scientifiques ou militaires de longue durée peuvent avoir en leur possession de la pornographie ou des jouets sexuels.

Et si les humains aspirent à coloniser d’autres mondes en permanence, on devra mieux comprendre comment ils pourront alors se reproduire, puisque la procréation dans l’espace s’accompagnerait de multiples défis comme l’apesanteur et l’exposition à la radiation. Des expériences menées sur des souris ont par exemple montré que la microgravité peut interférer avec la motilité du sperme et le développement de l’embryon.

En cas de dérapage, préviennent les auteurs en conclusion, les agences spatiales, qu’elles soient publiques ou privées, ne pourront pas plaider l’ignorance puisque des études sur des sujets connexes sont réalisées depuis une trentaine d’années. Elles pourraient donc un jour avoir des comptes à rendre au sujet de la santé et de la sécurité de ceux et celles qu’elles envoient dans les étoiles.

«Si on n’étudie pas et si on ne planifie pas ces enjeux-là, il peut y avoir beaucoup de problèmes qui vont survenir», a dit M. Dubé.