Un patient est placé en état temporaire de mort apparente pour la 1ère fois

MONTRÉAL — Dans une procédure qui semble sortie tout droit d’un film de science-fiction, des chirurgiens américains affirment avoir placé un patient qui n’en avait possiblement plus que pour quelques minutes à vivre en «état temporaire de mort apparente» afin de se donner le temps de réparer ses blessures.

L’intervention, qui a récemment été rapportée par le magazine New Scientist, consiste à injecter de grandes quantités d’une solution saline glacée afin d’abaisser rapidement la température corporelle du patient à 10 ou 15 degrés Celsius, soit loin sous la normale de 37,5 degrés.

Le but de la technique, explique-t-on sur le site internet du gouvernement américain qui recense les essais cliniques menés aux États-Unis, est  «d’induire un état de préservation hypothermique chez les victimes d’un traumatisme» qui ont perdu suffisamment de sang pour que cela entraîne un arrêt cardiaque.

Après avoir tout d’abord tenté de réanimer le patient de manière conventionnelle, ajoute-t-on, un cathéter artériel est inséré dans l’aorte descendante thoracique pour injecter la solution saline glacée. Si possible, un cathéter veineux sera aussi installé et la recirculation des fluides débutée.

Le docteur Samuel Tisherman, du Centre médical de l’Université du Maryland à Baltimore, a raconté à New Scientist avoir placé au moins un patient en état temporaire de mort apparente (suspended animation, en anglais).

«Le docteur Tisherman (…) a simplement combiné des procédures qu’on fait déjà, et il les a appliquées à une population de patients nouvelle et un peu surprenante, a commenté le docteur Francis Bernard, un interniste intensiviste de l’Hôpital du Sacré-Coeur de Montréal. Mais c’est effectivement spectaculaire de pouvoir réanimer des gens qui ont été poignardés.»

Lorsque le coeur cesse de battre, le sang cesse d’approvisionner les cellules et le cerveau en oxygène. Et sans oxygène, le cerveau n’en a que pour environ cinq minutes avant l’apparition de dommages irréversibles.

Comme les victimes de noyade

La technique du docteur Tisherman imite donc un peu le principe qui permet à des victimes de noyade de survivre «miraculeusement» après avoir été longtemps submergées dans un étang glacé: le refroidissement de l’organisme ralentit ou interrompt les réactions chimiques dans les cellules, qui ont à ce moment besoin de moins d’oxygène puisqu’elles sont en «hibernation».

Mais la partie n’est pas gagnée pour autant.

«À 10 degrés Celsius, le coeur ne bat plus, c’est certain. Donc la pompe qu’est le coeur doit être remplacée par une machine extracorporelle. Le sang doit être pris et retourné dans le corps, a dit le docteur Bernard. Tout est là-dedans: réussira-t-il à partir la circulation extracorporelle en temps opportun, c’est-à-dire dans un délai d’une heure, parce que sans ça il y a trop de dommages.

«(Le docteur Tisherman) juge qu’après cinq minutes d’arrêt cardiaque, le patient est mort, poursuit le docteur Bernard. Mais en temps normal, on essaie des choses quand même et rien ne dit que certains des patients pour qui il a décidé de faire cette procédure-là n’auraient pas pu être réanimés de façon plus conventionnelle. Des fois c’est ‘flyé’ ce qu’on réussit à faire, sans cette technique-là.»

L’issue demeure toutefois incertaine, puisque les cellules du patient pourront être endommagées par le réchauffement. Il s’agit pour le moment d’un phénomène que les médecins comprennent mal, et ils ne savent donc pas exactement pendant combien de temps cet état temporaire de mort apparente peut être maintenu.

De plus, l’organisme a été privé d’oxygène pendant un moment, puisqu’il y a un «délai inhérent» entre l’arrêt cardiaque et le début de la circulation extracorporelle.

«Le corps a subi (ce manque d’oxygène)-là et (…) ça engendre des dommages à tous les organes, dont le cerveau, a expliqué le docteur Bernard. Et quand on réchauffe, le corps se comporte comme tel. On va voir des séquelles neurologiques, on va voir des séquelles cardiaques, au niveau du foie, au niveau des reins et au niveau des vaisseaux sanguins. Souvent au réchauffement on perd les patients parce qu’on n’est plus capables de les supporter, le corps flanche carrément.

«(Le docteur Tisherman) est aux limites de ce qu’on fait.»

Les résultats de l’essai clinique pourraient être annoncés l’an prochain.

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Sur internet:

https://clinicaltrials.gov/ct2/show/NCT01042015?term=tisherman&draw=2&rank=1