Un service de police autochtone n’a jamais tué un suspect depuis sa création

TORONTO — Au cours de ses 26 années d’existence, les agents de la plus grande force de police autochtone du Canada n’ont jamais tué personne par balle, malgré un manque criant de ressources et une absence de mécanismes normaux d’imputabilité.

Et aucun agent n’est mort en devoir.

C’est un exploit dont le service de police Nishnawbe Aski (NAPS) est fier, en particulier à la lumière du récent tollé en Amérique du Nord contre les cas de violence policière contre des Noirs, des Autochtones et des personnes souffrant de détresse psychologique. C’est aussi un exploit réalisé dans des communautés où la détresse sociale est présente et où les armes de chasse sont omniprésentes.

Pour les observateurs attentifs, la principale différence réside dans l’établissement de relations entre les agents et les personnes qu’ils servent.

«Dans le passé, on aurait peut-être un seul agent là-bas, raconte le chef du NAPS de Thunder Bay, en Ontario, Roland Morrison. Il n’aurait pas eu de radio. Il n’aurait pas reçu d’appui. On devait parler aux gens. On devait développer des relations avec les communautés afin d’avoir une action positive.»

Créé en 1994, le NAPS a mission de surveiller plus de 38 000 personnes dans 34 communautés, dont certaines situées dans des régions éloignées, à travers une vaste étendue largement déserte du nord de l’Ontario. Actuellement, le service compte 203 agents, dont environ 60% d’Autochtones, dit M. Morrison. Son mandat consiste à assurer des services de police adaptés aux cultures locales.

Pour l’avocat torontois Julian Falconer, la police autochtone se comporte de manière très différente de celle de ses homologues urbains malgré ou peut-être à cause du manque chronique de ressource.

Il dit constater une absence des comportements racistes qui ont semé une profonde méfiance à l’égard des services de police parmi les groupes autochtones, noirs et marginalisés.

«Les services de police traditionnels ont beaucoup à apprendre des services de police autochtones, avance Me Falconer. La relation entre la communauté et les services de police est tellement différente.»

Erick Laming, candidat au doctorat en criminologie à l’Université de Toronto, affirme que les Autochtones ont un niveau de confiance plus élevé lorsque les agents sont issus des Premières Nations.

En revanche, ajoute-t-il, les nouvelles recrues de la GRC n’ayant pas de tels antécédents pourraient se retrouver au Nunavut ou au Yukon confrontées à d’importantes barrières linguistiques et culturelles.

«Si on vient de la communauté, on a vécu ces expériences. On peut se lier aux gens. On sait comment faire face aux problèmes», explique M. Laming, de la Première nation Shabot Obaadjiwan au nord de Kingston, en Ontario.

«Si on ne partage pas cette histoire, on aura beau avoir reçu la meilleure formation de sensibilité culturelle, on ne pourra jamais s’intégrer pleinement.»

Il cite aussi l’exemple des agents de la paix à Kahnawake, près de Montréal.

Même si tous les policiers ontariens suivent la même formation de base, les neuf services de police autochtones de la province sont fondamentalement différents des autres unités non autochtones.

Ils ne sont pas considérés comme un service essentiel, même si le ministre fédéral de la Sécurité publique, Bill Blair, a déclaré le mois dernier que le maintien de l’ordre dans les communautés autochtones devrait l’être. En Ontario, les services autochtones ne sont plus soumis à la Loi sur les services policiers de la province, qui prescrit des normes, y compris pour un cadre de surveillance étendu.

Aujourd’hui, le processus de dépôt des plaintes contre les membres d’un corps de police autochtone est ponctuel, bien que le NAPS ait une direction des normes professionnelles et fasse appel à l’occasion à la Police provinciale de l’Ontario. Des agents ont été sanctionnés, inculpés ou même licenciés pour usage excessif de la force.

Une autre différence réside dans le fait que les forces autochtones dépendent entièrement des caprices du financement des programmes gouvernementaux. Le gouvernement fédéral paie 52 % de la facture, les provinces le reste. Par exemple, le budget de fonctionnement actuel du NAPS, s’élève à environ 37,7 millions $ tandis que les dépenses avoisinent les 40 millions $.

Il en a résulté au cours des dernières années à un manque de policiers, d’équipements de base et même de locaux. Plus d’une dizaine de services de police autochtones autogérés sont disparus.

Aujourd’hui à la retraite, l’ancien chef du NAPS, Terry Armstrong, dit que la population serait étonnée de découvrir à quel point les services de police des Premières Nations sont mal financés.

Il raconte comment, il y a quelques années, comme un agent du NAPS s’était retrouvé aux prises avec un homicide à Fort Severn, près de la baie d’Hudson. L’agent avait dû protéger trois scènes de crime et le cadavre, arrêter le suspect et répondre à un autre appel. Le mauvais temps avait empêché tout renfort de parvenir à l’endroit jusqu’au lendemain.

M. Armstrong dit qu’il a toujours souligné à ces recrues l’importance de traiter les gens avec respect.

«Un jour, ils seront votre sauvegarde. Quand les choses tourneront mal, vous aurez besoin de leur soutien. Si vous êtes un connard, ils ne seront pas là pour vous si vous avez besoin d’aide.»

Une tragédie survenue en 2013 — une détenue était morte au cours d’une brève absente de la seule policière en service — et une menace de grève des agents pour protester contre leurs conditions de travail avaient soulevé un tollé.

La situation avait incité la nation Nishnawbe Aski à prendre position, relate le grand chef Alvin Fiddler. Les gouvernements devaient faire mieux, sinon ils auraient fait face à la perspective bien plus décourageante de faire eux-mêmes la police.

Un nouvel accord de financement a été conclu en 2018, qui a permis l’embauche de 79 nouveaux agents sur cinq ans et la mise à jour des infrastructures essentielles des détachements et des systèmes de communication. Plus important encore, souligne M. Fiddler, l’accord a été mis en œuvre dans l’attente d’une loi ontarienne qui permettrait enfin aux services de police des Premières Nations de se conformer à la Loi sur les services policiers, en mettant en place des normes solides et des mécanismes d’imputabilité.

«C’est quelque chose que nos communautés et nos citoyens méritent», commente M. Fiddler. S’ils ont un problème avec le NAPS, il devrait y avoir un forum pour qu’ils puissent faire valoir leur grief.»

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