Un spécialiste canadien de la Shoah dénonce la décision d’un tribunal polonais

TORONTO — Un éminent spécialiste de l’Holocauste condamné par un tribunal polonais à présenter ses excuses pour avoir suggéré qu’un Polonais avait aidé les nazis à tuer des juifs a déclaré mardi que cette décision judiciaire portait un dur coup à la recherche universitaire et la liberté académique.

Le professeur Jan Grabowski, qui enseigne l’histoire de l’Holocauste à l’Université d’Ottawa, estime que cette décision doit être considérée dans le contexte des efforts déployés par l’actuel gouvernement nationaliste à Varsovie pour nier toute complicité polonaise dans le meurtre de millions de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

«Ce verdict, qui n’a peu de précédent, frappe au cœur de ce que je fais en tant qu’historien», a déclaré le professeur Grabowski. «Ce verdict, s’il est confirmé en appel, signifie la fin des recherches indépendantes sur l’histoire de l’Holocauste — et, je dirais, de nombreuses autres parties de l’histoire polonaise qui vont à l’encontre des mythes et légendes officiels adoptés maintenant par l’État polonais.»

Neuf chercheurs, dont M. Grabowski, ont passé six ans à rédiger un livre de 1700 pages publié en polonais en 2018 sur «le sort des Juifs dans certaines régions de la Pologne occupée». Or, cet ouvrage contredit la ligne officielle voulant que les Polonais n’ont été que des victimes des atrocités nazies — qu’aucun Polonais, en somme, n’a été complice de ce génocide.

«Les résultats de cette recherche ont été chaleureusement accueillis par les intellectuels, mais reçus avec une fureur extrême par les nationalistes qui gouvernent en Pologne en ce moment — et bien sûr par leur électorat», raconte M. Grabowski, qui est né et a grandi dans ce pays d’Europe de l’Est.

Une organisation nationaliste a soutenu les efforts d’une femme qui a intenté un procès contre le professeur et sa coéditrice, Barbara Engelking. La plaignante affirmait que le livre avait diffamé la mémoire de son défunt oncle. Un survivant juif cité dans le livre soutenait que cet oncle avait aidé les nazis à trouver et à exécuter 22 Juifs dans l’est de la Pologne en 1943.

«Effrayer les gens»

«Je suis devenu la personne à abattre», souligne M. Grabowski. «Il y a de mauvaises personnes, là-bas, avec un vaste soutien de différents États, qui veulent réécrire l’histoire.»

La semaine dernière, une juge a ordonné aux éditeurs de présenter des excuses écrites pour «avoir fourni des informations inexactes» et «avoir violé l’honneur» de la plaignante. Les avocats de la défense attendaient les motifs écrits de la juge avant de faire appel, un processus que le professeur Grabowski a comparé à un plongeon dans une piscine sans connaître la profondeur de l’eau. Il estime par ailleurs que les dés sont pipés, au vu de l’avalanche de critiques médiatiques de son travail académique et l’expression de joie du ministre de la Justice face à ce verdict.

«Le mal a probablement déjà été fait», estime M. Grabowski, dont le père a été un survivant de l’Holocauste. «Les autorités polonaises ont déjà gagné. Leur objectif n’était pas de parler d’Histoire, mais d’effrayer les gens.»

Étant donné que les Juifs de Pologne occupée avaient environ 1,5 % de chances de survie, le peu de témoignages de ceux qui ont survécu est crucial pour la recherche sur l’Holocauste. Or, selon le professeur Grabowski, le tribunal a invalidé ces rares témoignages. Un vent «glacial» souffle désormais sur l’ensemble du système éducatif et universitaire polonais, selon lui.

Le seul résultat positif aura été l’immense soutien des chercheurs du monde entier, indique l’historien. «Je n’ai jamais vu de ma vie une telle solidarité et un soutien aussi incroyable.»

M. Grabowski a fait ses commentaires lors d’un forum virtuel coorganisé par le «YIVO Institute for Jewish Research» de New York et le collège Bard à Annandale-on-Hudson, dans l’État de New York.

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