Une enquête du SCRS a identifié une taupe canadienne qui espionnait pour Moscou

OTTAWA — Une enquête menée par le service d’espionnage du Canada a conclu que les frustrations liées à l’argent, à l’ego et à la carrière étaient probablement les raisons pour lesquelles un officier vétéran de la GRC a transmis des informations très sensibles aux services de renseignement russes pendant des années, révèlent des documents récemment rendus publics.

Les chasseurs de taupes ont déterminé au milieu des années 1980 que Gilles Germain Brunet était un agent du KGB soviétique de la fin des années 1960 jusque dans les années 1970, une saga d’espionnage de la guerre froide détaillée dans des documents obtenus par La Presse Canadienne par le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) grâce à la Loi sur l’accès à l’information.

La trahison de M. Brunet a longtemps fait l’objet de rumeurs, relatées dans des articles de presse et des livres depuis au moins le début des années 1990. Mais jusqu’à présent, les responsables du renseignement canadien n’ont pas confirmé publiquement ses actions ni divulgué les détails de l’enquête qui les a laissés convaincus qu’il était une taupe.

Gilles Germain Brunet, grand buveur au train de vie élevé, est décédé d’une apparente crise cardiaque à l’âge de 49 ans le 9 avril 1984, juste au moment où les enquêteurs des services de renseignements se rapprochaient de lui.

La Presse Canadienne a déposé une plainte auprès du Commissariat fédéral à l’information en 2015 après que le SCRS eut initialement refusé de divulguer les dossiers de M. Brunet en vertu de la Loi sur l’accès à l’information. Six ans plus tard, les services de renseignement ont accepté de divulguer des centaines de pages, bien que certains des documents soient fortement caviardés.

Un examen par la GRC des dossiers opérationnels impliquant les Soviétiques de 1967 à 1973 n’a révélé aucune piste permettant d’identifier l’agent. L’examen de centaines de dossiers personnels et les entretiens avec les membres n’ont également rien révélé de concret.

Malgré cela, M. Brunet était considéré comme un «principal suspect», selon le rapport du SCRS. «En conséquence, l’enquête approfondie a été menée autant dans le but de prouver son innocence que de déterminer l’identité de l’agent du KGB recruté au sein du Service.»

Gilles Germain Brunet s’est joint à la GRC en 1955 après un passage dans l’armée. Il a quitté les forces fédérales et a travaillé pour une compagnie d’assurances pendant quelques années. Il est ensuite revenu et a passé une grande partie des années 1960 à Ottawa avec le Service canadien du renseignement de sécurité. Son père, Josaphat Brunet, avait dirigé pendant un certain temps la division de la sécurité de la GRC dans les années 1950.

Le jeune Brunet a réussi un cours de langue russe en 1967, a eu des problèmes conjugaux et s’est endetté. En 1968, il est transféré à Montréal et continue à travailler sur des dossiers de sécurité. Il a été mis à pied par la GRC en 1973 pour avoir refusé de rompre les liens avec une personne soupçonnée d’avoir des relations avec la pègre.

M. Brunet s’est lancé dans le secteur de la sécurité privée et a ensuite vendu des préarrangements funéraires.

Il était considéré comme intelligent, combatif et ambitieux, mais aussi «avare, vindicatif et dépourvu de moralité», selon les archives internes. «Quand cela convenait à ses besoins, il était extrêmement extraverti et grégaire. Il jouait « dur » et était un gros buveur».

En décembre 1983, un enquêteur de la sécurité fouillant dans le passé de M. Brunet a cru que les gendarmes avaient leur homme.

Tout d’abord, aucune affaire soviétique connue de M. Brunet n’a jamais abouti, même s’il y a eu des succès opérationnels dans d’autres régions du pays au cours de la période en question.

Deuxièmement, dans chacun des cas documentés par les chasseurs de taupes, «les opérations sont mortes immédiatement après que M. Brunet en a eu connaissance», indique la note de l’enquêteur.

«Il semble que, non seulement M. Brunet a été compromis, mais qu’il était tellement engagé qu’il a donné à ses maîtres soviétiques tout ce sur quoi il avait mis la main».

Les enquêtes ultérieures comprenaient de nombreux entretiens avec des membres actifs et retraités du Service de sécurité ainsi qu’avec des connaissances et des contacts.

Plusieurs sources qui ont parlé aux agents n’ont pas été surprises que Gilles Germain Brunet – alors identifié sous le nom de code «Notebook» – soit un des principaux suspects, car ils ont dit qu’il avait non seulement une rancune contre la GRC, mais aussi «manquait de caractère et sa loyauté était discutable», indique le rapport du SCRS.

Les enquêteurs ont mis en évidence deux incidents clés qui ont émergé de leurs requêtes.

Une enveloppe contenant 960 $ en billets de 20 $ avait été découverte dans la boîte à gants de la voiture de M. Brunet en 1968, à une époque où il avait des difficultés financières et son salaire annuel était inférieur à 10 000 $. Il n’y avait pas d’explication satisfaisante.

Un ancien employé d’un bar de l’hôtel Skyline d’Ottawa à qui l’on a demandé de regarder des photographies a laissé les enquêteurs convaincus que M. Brunet y avait rencontré plus d’une fois une personne préoccupante dont le nom a été supprimé des dossiers du SCRS. Tous les signes indiquent qu’il s’agit de la liaison KGB de M. Brunet.

En février 1984, les détectives avaient trouvé l’adresse de Gilles Germain Brunet à Montréal, près du mont Royal, obtenant des photographies aériennes de la région et notant que sa maison était à portée de vue du consulat soviétique.

La GRC a suivi M. Brunet pendant plusieurs jours au début d’avril 1984, observant clandestinement ses visites chez le nettoyeur, une épicerie et, la veille de sa mort, une pizzeria.

Sa pierre tombale dans un cimetière de Montréal représente une scène de plage à Acapulco, au Mexique – une destination qu’il aimait – et un verre à martini.

L’année de la mort de Gilles Germain Brunet, le SCRS nouvellement créé a repris les fonctions de renseignement du Service de sécurité de la GRC, dissous après une série de scandales qui ont entraîné la création d’une commission d’enquête.

Le SCRS a poursuivi l’enquête sur M. Brunet, nourrie par des informations supplémentaires reçues en 1985 ou au début de 1986. Bien que des détails aient été retirés des dossiers, cette piste – comme celle de 1982 – serait venue d’un transfuge soviétique.

Les enquêteurs ont passé au crible les preuves et interrogé plus de personnes, n’excluant apparemment pas d’autres suspects. Le service d’espionnage a exécuté des mandats pour obtenir des dossiers détaillant les transactions bancaires de M. Brunet, à qui ils ont attribué le nouveau nom de code «Coach».

Le rapport de 1987 du SCRS remis à John Tait indique clairement que le service d’espionnage «est convaincu» que Gilles Germain Brunet était l’agent recruté par les services de renseignement soviétiques.

Le SCRS a également conclu que le contact de M. Brunet avec d’anciens collègues avait signifié que ses «services pour le KGB n’avaient pas pris fin avec son limogeage du service de sécurité en 1973».

En août 1986, le SCRS a commencé à évaluer les dommages causés par M. Brunet.

Un document préparé pour une conférence de 1998 par Peter Marwitz, un membre à la retraite du Service de sécurité et du SCRS, suggérait que M. Brunet avait révélé l’emplacement d’appareils d’écoute installés à l’ambassade soviétique à Ottawa et trahi les activités d’un attaché militaire canadien stationné à Moscou. Selon le document, M. Brunet a récolté un total de plus de 700 000 $ du KGB.

À l’époque, une porte-parole du SCRS avait qualifié la recherche de M. Marwitz de «spéculation».

Plusieurs enquêteurs qui ont travaillé sur le dossier Brunet sont décédés ou refusent d’en parler.

Le rapport du SCRS transmis à John Tait dit que seul M. Brunet pouvait révéler sa véritable motivation, mais suggère qu’il s’agissait d’une combinaison de gain financier, d’ego, de frustrations professionnelles et de l’opinion de la taupe «que le service de sécurité était un pion trop petit dans un grand jeu».

On a constamment rappelé à M. Brunet que son père avait atteint des niveaux élevés au sein de la GRC et il a estimé que ses propres progrès étaient bloqués en raison du manque de reconnaissance de son expertise, ajoute le rapport.

Bien que les relations de M. Brunet avec le KGB n’aient pas été détectées pendant son séjour à la GRC, celle-ci avait recherché une taupe présumée, provoquant le départ du responsable civil du contre-espionnage Leslie James Bennett. En 1993, le gouvernement fédéral a exonéré M. Bennett, qui avait déménagé en Australie, et lui a versé une indemnité.

Les archives du SCRS indiquent qu’avec le recul, on pourrait affirmer que les soupçons de trahison de Brunet «auraient dû être éveillés à un degré marqué» plus tôt puisqu’il était devenu dès 1978 le principal suspect dans une enquête interne concernant des fuites d’informations classées secrètes du service de sécurité.

Mais il semble que M. Brunet était un casse-tête. Une note de service le résume comme «une personne très discrète», notant que même ceux qui ont travaillé et socialisé avec lui pendant des années «affirment qu’ils ne le connaissent pas».

Le porte-parole du SCRS, John Townsend, a déclaré qu’il ne pouvait pas donner de détails sur les documents publiés par le biais de la Loi sur l’accès à l’information.

«Ce cas, cependant, est un exemple clair de la façon dont le Canada a toujours été ciblé par des acteurs hostiles et un autre exemple des risques associés à la menace interne», a-t-il déclaré. «Le Canada était clairement et demeure une cible attrayante pour l’espionnage.»