Une histoire des fusillades policières au Canada en 2020

Une photo et une urne sont posées sur la table de cuisine de Christie Zebrasky. Chaque fois qu’elle les voit, elle se demande si elle saura un jour ce qui s’est passé dans les instants qui ont précédé la mort de sa fille, Eishia Hudson, abattue par la police.

L’adolescente de 16 ans compte parmi les 55 personnes atteintes par des balles tirées par les forces de l’ordre entre le 1er janvier et le 30 novembre au Canada. De ce nombre, 34 ont perdu la vie.

La Presse Canadienne a retracé chacune de ces fusillades à l’aide d’informations provenant de services de police, de bureaux d’enquêtes indépendantes et de rapports eux aussi indépendants. Ce reportage vise à offrir un aperçu des fusillades policières à l’issue d’une année où des mouvements d’envergure mondiale ont réclamé plus d’imputabilité et de transparence.

La vaste majorité des citoyens sur qui la police a fait feu en 2020 étaient de jeunes hommes. Parmi ceux dont l’ascendance a pu être confirmée, 48 % étaient autochtones et 19 % étaient noirs.

Leurs proches ayant accepté de s’exprimer publiquement ont fait état de problèmes de santé mentale et de toxicomanie. 

L’ensemble des neuf fusillades survenues dans le cadre d’une «vérification du bien-être» se sont avérées mortelles. Quatre de ces victimes étaient des personnes racisées.

Dans cinq de ces cas, la police a d’abord utilisé une arme non létale comme un pistolet à impulsion électrique.

Des voix se sont élevées pour revoir la manière dont la police vérifie si une personne se porte bien, après une série d’interventions qui ont tourné au drame et retenu l’attention des médias.

Chantel Moore, une femme autochtone de 26 ans, a été tuée par balle à Edmundston, au Nouveau-Brunswick, lors d’une telle vérification policière en juin. Deux semaines plus tard, Ejaz Choudry, un père pakistanais de 62 ans en crise de schizophrénie, a été abattu par la police régionale de Peel, en Ontario.

Les forces policières soutiennent qu’une proportion minime de leurs interventions conduisent à des fusillades, mais les experts soulignent qu’un seul incident suffit pour secouer la confiance entre les agents et ceux qu’ils sont censés protéger.

Lorsque des véhicules de police passent devant chez elle à Winnipeg, Christie Zebrasky dit être prise de peur. Elle reconnaît que sa fille a eu une vie parfois difficile. Elle admet avoir connu des problèmes de dépendance et des démêlés avec la justice. Cette dernière aimait le sport, particulièrement le basketball, et était une jeune fille profondément loyale envers sa famille et ses amis.

Le service de police de Winnipeg affirme qu’Eishia est morte au terme d’une poursuite déclenchée par le vol d’un magasin d’alcool. L’Unité d’enquête indépendante du Manitoba rapporte que les passagers du véhicule ont été arrêtés, mais qu’un agent a tiré sur l’adolescente qui était au volant.

Des policiers ont fait feu sur quatre personnes à Winnipeg cette année. Trois d’entre elles, dont Eishia, étaient autochtones.

Des données inégales

La Gendarmerie royale du Canada est le corps policier qui a été impliqué dans le plus grand nombre d’incidents du genre cette année, soit à 15 occasions. Rien d’étonnant, selon les experts, compte tenu de la présence de la GRC à travers le pays.

L’Ontario est la province ayant enregistré le plus grand nombre de blessés ou de morts par balle attribuables à la police, avec 18 victimes. On en a recensé dix en Alberta, neuf au Québec, cinq au Manitoba, cinq en Colombie-Britannique et deux au Nouveau-Brunswick. Trois cas ont été rapportés en Nouvelle-Écosse, dont l’un concerne Gabriel Wortman, l’auteur de la tuerie qui a fait 22 morts, les 18 et 19 avril derniers.

La plupart des personnes atteintes par des balles policières dans les derniers mois étaient âgées de 20 à 39 ans. Parmi celles qui n’ont pas survécu, on compte 32 hommes et deux femmes.

Les services de police du Canada viennent de connaître leur bilan le plus meurtrier des quatre dernières années, selon Erick Laming, un doctorant en criminologie à l’Université de Toronto et membre de la Première Nation de Shabot Obaadjiwan. 

M. Laming est le co-auteur d’une étude sur le recours à la force par la police réalisée pour le compte de la Commission ontarienne des droits de la personne et il tient sa propre base de données sur les fusillades policières au Canada.

Les services de police et leurs organismes de surveillance collectent tous les données de manière différente, ce qui signifie que les chiffres peuvent être contradictoires et sous-estimés, expose M. Laming.

De nombreux corps policiers ne recueillent pas de données fondées sur la race — et s’ils le font, ils ne les rendent pas publiques.

Selon M. Laming, il est temps que le Canada  se dote d’une base de données standardisée à l’échelle nationale. 

Des communautés plus vulnérables

Marty Powder, un homme âgé de 48 ans, se trouvait à quelques pâtés de chez lui lorsqu’il a été abattu par la police d’Edmonton en septembre dernier.

Shelly Powder raconte que son oncle était connu des policiers et avait des liens avec le crime organisé, mais c’était aussi un homme aimant et protecteur envers les siens.

Il avait aidé à l’élever et à lui transmettre son héritage autochtone.

Il avait lui-même grandi dans une fratrie de sept enfants avec une mère monoparentale. Son père avait été battu à mort quand il était encore jeune. 

Il a été arrêté pour la première fois à l’âge de 13 ans. Il a perdu quatre de ses frères et sœurs.

Après sa dernière sortie de prison, il s’était promis de rester sobre et de ne pas s’attirer d’ennuis, souligne sa nièce. Mais lorsque sa petite amie s’est enlevé la vie dans leur sous-sol, au même endroit où l’un de ses frères s’était suicidé trois ans plus tôt, il a rechuté.

Le soir de sa mort, la police avait reçu un appel par rapport à un homme armé aperçu dans une ruelle derrière un motel, puis dans la cour d’une résidence voisine. Selon les informations de l’Équipe d’intervention de l’Alberta en cas d’incident grave (ASIRT), une unité tactique a encerclé la résidence et une confrontation a éclaté. Deux agents ont déchargé leur arme à feu.

Il aura fallu plusieurs semaines pour que le corps soit retourné à la famille. Il semblait criblé de plusieurs balles, y compris à l’arrière de la tête, se souvient Shelly Powder.

Pour ses proches, beaucoup de questions persistent, dit-elle. «C’est fou le nombre de balles qu’ils ont dû tirer sur lui.»

L’ASIRT n’a pas précisé combien de projectiles ont frappé Marty Powder.

Dans 31 des 55 cas où des agents ont touché quelqu’un par balle l’an dernier, la police a indiqué que la personne était armée.

Dans 16 de ces cas, il s’agissait d’une arme à feu. Des objets tranchants, comme des couteaux, constituent la deuxième catégorie d’armes les plus souvent évoquées.

Les policiers agissent comme premiers répondants dans des situations où ils ne devraient pas l’être, affirme Lorne Foster, professeur en politiques publiques et études de l’équité à l’Université York. La présence de policiers peut se montrer plus propice à la confrontation, soutient-il.

M. Foster rappelle que les communautés racisées et à faible revenu sont plus susceptibles d’être le théâtre de recours à la force par les policiers. Même avec des données incomplètes à ce sujet, on peut relever des tendances qui s’alignent avec les études en la matière, indique-t-il.

Des biais implicites existent dans toutes les institutions, relève le professeur. Lorsqu’il est question des forces de l’ordre, certains agents voient une personne noire ou autochtone et voient immédiatement un problème. «Ce genre de perceptions mène à une surveillance accrue.»

C’est un cycle. 

La police est plus susceptible d’arrêter et d’interroger les personnes racisées, qui deviennent frustrées par cette surveillance excessive, de sorte que les interactions avec les agents se font de plus en plus hostiles, explique M. Foster.

Il constate enfin une reconnaissance du nœud du problème et espère que cette prise de conscience conduira à des changements.

À Winnipeg, des pancartes sur lesquelles on peut lire «Justice pour Eishia» sont toujours affichées devant la maison de Christie Zebrasky.

Elle souhaite aussi des changements, mais ne sait pas s’ils viendront.

Entre-temps, l’urne dans sa cuisine est un rappel constant de ce qu’elle pense de la police.

 «Je ne leur fais pas confiance.»

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