Une «marche des mères» à Moscou pour critiquer la police secrète russe

MOSCOU — Des centaines de personnes ont bravé la pluie torrentielle qui s’abattait sur Moscou, mercredi soir, pour protester contre l’emprisonnement de jeunes critiques du régime de Vladimir Poutine emprisonnés après avoir apparemment été victimes d’un guet-apens de la police secrète russe.

L’affaire à l’origine de cette manifestation, telle que rapportée par des médias européens et des médias indépendants russes, a quelque chose d’abracadabrant. Selon leurs récits, le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (FSB) aurait encouragé des jeunes à adhérer à une organisation qu’il a lui-même imaginée et baptisée «Nouvelle grandeur».

Certains auraient manifesté leur intérêt pour le projet, puis exprimé leurs idées politiques ainsi que leur hostilité à l’endroit du président Vladimir Poutine sur l’application de messagerie sécurisée Telegram (bloquée au printemps par la justice russe), d’après le quotidien britannique The Telegraph.

Les services policiers ont ensuite procédé à une rafle. Ils ont pris dans leur filet un groupe de jeunes, dont Maria Doubovik, âgée de 19 ans, et Anna Pavlikova, qui a 18 ans, mais qui en avait 17 au moment de son arrestation et de son audience devant le tribunal. Sa mère était à la «marche de mères russes» de Moscou, mercredi soir.

Et bien que la mairie de Moscou eût réclamé l’annulation de l’événement dont la tenue était annoncée sur une page Facebook, selon ce qu’a indiqué lundi la chaîne télévisée indépendante russe Dozhd, ils ont été plusieurs centaines à faire fi de cette demande et à envahir les rues de la capitale avec leur parapluie pour envoyer un message aux autorités russes.

«Ce sont des enfants! J’ai un enfant aussi, et je ne voudrais pas qu’il soit envoyé en prison. Les enfants sont émotifs, et parfois, ils agissent sans réfléchir», a lancé Andreï Chetvertkov.

Mère de deux enfants encore en bas âge, Maria Goncharova a dit considérer cette affaire aberrante.

«Je suis ici aujourd’hui parce que j’ai honte de cette situation. Qu’une jeune fille même pas âgée de 18 ans se retrouve dans une cage… je ne suis pas si vieille, j’avais 18 ans il y a 10 ans! J’aurais pu me retrouver dans une situation comme celle-ci, et mes enfants, je pense, le pourraient aussi», a-t-elle confié.

«Je ne veux pas que mes enfants me demandent un jour pourquoi je n’ai rien fait pour ces deux filles qui sont en prison. Je n’aurai pas honte quand ils seront plus vieux et commenceront à poser des questions sur cette situation, sur Poutine», a poursuivi la mère de bambins âgés d’un an et trois ans.

Même son de cloche du côté de Tatiana Ponomareva, âgée de 59 ans, qui espère pour ses quatre enfants et ses deux petits-enfants une société plus libre que celle qu’elle a connue. «Je veux que les jeunes n’aient pas peur d’être libres, d’avoir l’esprit ouvert. Vous savez, la génération précédente, ma génération, vivait dans la peur. La peur complète», a-t-elle expliqué.

L’inquiétude est palpable chez Arthur, 16 ans. 

«On a peur qu’on nous arrête, nous aussi, qu’on ait ce problème dans l’avenir. C’est épeurant de vivre en Russie, très épeurant, parce que la répression est énorme et incontrôlable», a-t-il lâché.

Il pense que des marches comme celle de mercredi peuvent faire bouger les choses. «Absolument! Ça a fonctionné dans d’autres pays. On veut faire ça dans notre pays ici, parce que nous ne sommes pas libres, et nous avons peur. (…) Ils peuvent nous arrêter et nous jeter en prison sans aucune raison», a offert l’adolescent.

La manifestation s’est déroulée dans le calme, sous une supervision policière assez discrète. Le cortège s’est ébranlé de la place Pouchkine en début de soirée, alors que les éclairs lézardaient le ciel moscovite. Après avoir déambulé dans les rues sur environ deux kilomètres, les marcheurs ont scandé «Liberté!» une fois arrivés à destination: devant l’édifice de la Cour suprême de Russie.

Là sous son parapluie, Dimitri Belyaev, un avocat âgé de 25 ans, a déploré les lacunes du système judiciaire russe.

«Cette manifestation démontre que le système judiciaire russe ne fonctionne pas. Quand la police, les avocats de la poursuite et la Cour travaillent main dans la main, c’est néfaste», a-t-il soutenu.

«Les tribunaux doivent être indépendants, et en Russie, ils ne le sont pas. Et par ailleurs, ce cas est actuellement un cas unique, car l’une des personnes arrêtées est une enfant. Au début des procédures, elle avait 17 ans. C’est terrible», a enchaîné le jeune homme.

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