Valérie Plante veut une enquête indépendante rapidement dans l’affaire Camara

MONTRÉAL — Si la pression politique est forte pour faire la lumière rapidement sur ce qui a mené à la mise en accusation erronée de Mamadi Fara Camara, le directeur de la police de Montréal tient à dire que l’enquête est «toujours très active» et que l’homme de 31 ans demeure un «témoin important».

M. Camara avait été accusé à tort de tentative de meurtre contre un policier de Montréal avant d’être libéré, mercredi. Il avait été appréhendé la semaine dernière alors qu’on le soupçonnait d’avoir désarmé et blessé le policier à la suite d’une interception de routine pour une infraction au Code de la sécurité routière.

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a dit être désolée de ce qu’a dû subir cet «homme innocent», qui a été en détention six jours avant que les accusations ne soient retirées.

Mme Plante a aussi dit souhaiter une enquête indépendante, sans l’implication du SPVM ou du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP).

«Ce qu’on souhaite, c’est qu’il y ait une enquête, une enquête qui va être neutre, et qui va se faire rapidement, maintenant, parce que ce qui s’est passé est grave», a déclaré la mairesse lors d’une mêlée de presse tenue devant l’hôtel de ville de Montréal, jeudi en début d’après-midi.

«On ne se le cachera pas, il y a plusieurs cas potentiels de profilage social et racial, et donc la population est en droit de se poser des questions. Ce que je demande au SPVM, au DPCP également, c’est de faire preuve de transparence, d’ouverture, et de se commettre à cette enquête indépendante pour qu’on comprenne ce qui s’est passé», a-t-elle ajouté.

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse s’est dite «profondément troublée» et a dit analyser tous les moyens d’action dont elle dispose en vertu des pouvoirs que lui confère la Charte des droits et libertés de la personne.

Le directeur du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Sylvain Caron, a affirmé que le SPVM n’hésiterait pas à s’excuser auprès de M. Camara et de ses proches «au moment opportun quand on aura tous les éléments pour le faire».

«Le SPVM n’hésitera pas à s’excuser auprès de M. Camara le cas échéant. Je vais personnellement m’excuser auprès de notre concitoyen au moment jugé opportun», a déclaré M. Caron, lors d’un point de presse devant le quartier général du SPVM, jeudi, vers 16h30.

M. Caron a affirmé qu’il fallait être prudent avant d’accuser une personne, mais aussi avant de la disculper.

«C’est ce que nous faisons actuellement. Nous sommes prudents, et nous ne ferons aucun jugement hâtif. D’ailleurs, c’est en revérifiant les preuves que nous en sommes venus à demander au DPCP de reconsidérer les accusations», a-t-il fait valoir, parlant de la «rigueur» et de la «ténacité» des enquêteurs.

Il a dit que le SPVM était encore dans l’attente d’expertises de sang et d’ADN qui pourraient faire avancer l’enquête. Il a dit qu’il avait attendu avant de procéder à ce point de presse dans l’espoir d’avoir ces résultats entre les mains.

Concernant les appels à une enquête indépendante sur les agissements du corps de police dans cette affaire, M. Caron dit être ouvert à la venue d’un «observateur indépendant (…) sans nuire à l’enquête qui est en cours».

«Nous avons une volonté de transparence entière et sincère du travail fait par notre personnel dans un crime grave», a affirmé M. Caron.

Québec n’écarte pas une enquête publique

Le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, n’écarte pas la tenue d’une enquête publique du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) pour faire la lumière sur ce qui a mené à la mise en accusation erronée de M. Camara.

Le porte-parole libéral en matière de sécurité publique, Jean Rousselle, a spécifiquement fait référence à une enquête publique, ce qui n’est pas dans les habitudes du BEI, mais le ministre Jolin-Barrette a tout de même précisé qu’il s’agit d’une «avenue qui est explorée actuellement». Il a cependant défendu le travail du DPCP, affirmant que celui-ci avait agi le plus rapidement possible pour libérer M. Camara des accusations, laissant entendre que c’était plutôt le travail policier qui devait être examiné de plus près.

«Je peux vous assurer qu’au moment où le Directeur des poursuites criminelles et pénales a su qu’il y avait d’autres informations, il y a eu un arrêt des procédures», a déclaré le ministre durant la période de questions à l’Assemblée nationale, jeudi.

«Avec les informations disponibles, avec la preuve disponible par le corps de police, vendredi dernier, au moment de déposer les accusations, c’était la croyance sincère du Directeur des poursuites criminelles et pénales», a insisté le ministre qui a fait valoir que le DPCP avait retiré les accusations dès qu’il a eu en main les éléments soutenant cette décision.

«L’ensemble des règles et des procédures ont été respectées et la démonstration que les procédures ont été suivies, dès le moment où le DPCP a été informé d’éléments d’enquête qui pouvaient faire en sorte d’avoir un effet sur les accusations relativement à M. Camara, les accusations ont été retirées», a martelé le ministre.

Profilage et racisme systémique

L’affaire a fait réagir l’ensemble des partis d’opposition à l’Assemblée nationale.

La cheffe libérale, Dominique Anglade, a qualifié l’affaire de «franchement épouvantable». Évoquant la détention de M. Camara durant six jours et l’impact sur sa conjointe enceinte de jumeaux, Mme Anglade a  affirmé qu’il était essentiel qu’une enquête soit menée dans cette affaire. Notant qu’il était trop tôt pour parler de profilage racial, elle a tout de même reconnu que «la question se pose», d’où la nécessité d’aller au fond de l’affaire.

Sa vis-à-vis à Québec solidaire, Manon Massé, abondait dans le même sens, rappelant que le profilage racial est une des caractéristiques du racisme systémique. Tout comme Mme Anglade, Manon Massé a reconnu qu’il était trop tôt pour tirer ce genre de conclusion, ajoutant tout de même que «la question est sur toutes les lèvres et elle est fort légitime».

La formation d’avocat du chef péquiste Paul St-Pierre Plamondon a poussé ce dernier vers la prudence lorsqu’on lui a demandé s’il avait l’impression qu’il y avait eu profilage dans cette affaire.

«Je ne peux pas donner une impression si je n’ai pas de faits. (…) Allons chercher tous les faits avec une enquête qui est rigoureuse, puis après je pense qu’il va falloir commenter en effet.»

M. St-Pierre Plamondon a qualifié l’affaire d’«ahurissante» et rappelé qu’on ne pouvait prendre une telle affaire à la légère «dans une société de règles de droit». 

Mamadi Fara Camara, un scientifique sans histoire, a été libéré de l’accusation de tentative de meurtre mercredi ainsi que de celles de voies de fait graves contre un agent de la paix, de désarmement d’un agent de la paix et de déchargement illégal d’une arme à feu.

«On n’est pas dans une situation de profilage. On est dans une situation criminelle où il y a des témoins, des observations et des faits qui nous ont amenés à procéder à des gestes. On est loin d’une situation de profilage racial en ce moment», a affirmé le directeur du SPVM lorsque questionné sur l’évocation par certains d’un profilage dans cette affaire.

Le SPVM avait précisé que le suspect – dont on sait maintenant qu’il court toujours – s’était emparé de l’arme de service du policier lors d’un contrôle routier et que l’agent avait été transporté à l’hôpital pour une blessure à la tête. Le policier était conscient lors de son transport à l’hôpital et sa vie n’est pas en danger.

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