Victoire de Poilievre: les conservateurs sociaux ont-ils moins de pouvoirs au parti ?

OTTAWA — La victoire écrasante et sans conteste de Pierre Poilievre à la tête du Parti conservateur du Canada, samedi, soulève maintenant des questions sur le statut et l’ascendant des «conservateurs sociaux» au sein de cette coalition de la droite canadienne.

Les «conservateurs sociaux» sont définis au sens large comme des militants dont les opinions politiques sont surtout guidées par des valeurs religieuses, une croyance en la famille traditionnelle et une opposition farouche à l’avortement. Cette «aile» bien mobilisée de la base militante du Parti conservateur du Canada a traditionnellement joué un rôle important pour «faire ou défaire» des chefs.

Lors de la course à la direction de 2020, Erin O’Toole avait directement fait un appel du pied à ces «conservateurs sociaux». Et Andrew Scheer, qui est lui-même issu de cette base conservatrice, a été propulsé à la tête du parti en 2017, dans une course à plusieurs, grâce aux militants qui se sont tournés vers lui à mesure que d’autres candidats «sociaux-conservateurs» étaient éliminés au fil d’un long scrutin préférentiel.

Mais Pierre Poilievre est bien différent de ces deux prédécesseurs. Le vétéran député de la région d’Ottawa, âgé de 43 ans, a été élu samedi dès le premier tour de scrutin avec près de 70 % des voix.

Michael Diamond, un stratège conservateur, soutient que M. Poilievre a gagné en faisant appel à de nombreuses mouvances conservatrices à la fois par le biais d’un message plus large, plutôt que de courtiser des groupes spécifiques par le biais d’appels ciblés. Or, cela permet maintenant à M. Poilievre d’avoir les coudées franches, sans rien devoir à une aile en particulier, estime M. Diamond.

L’ancien député conservateur Brad Trost s’était présenté dans la course de 2017 en tant que «conservateur social». Il était arrivé quatrième, et on pense que ses partisans se sont ensuite tournés vers Andrew Scheer, en «deuxième choix» sur leur bulletin.

M. Trost croit que la relation entre M. Poilievre et les «conservateurs sociaux» est peut-être devenue moins compliquée maintenant, même si sa victoire suscitera des avis différents sur ce que cela signifie pour le rôle de cette aile militante au sein du parti.

L’ex-député saskatchewanais croit que les sociaux-conservateurs craignaient qu’une fois au pouvoir, MM. Scheer et O’Toole ne reviennent sur leurs promesses faites lors de la campagne à la direction, et ces militants se sont alors concentrés sur un appel plus large aux Canadiens.

M. O’Toole, par exemple, a irrité bien des militants lorsqu’il a finalement abandonné sa promesse de protéger le «droit de conscience» des infirmières et des médecins lorsqu’il s’agissait d’orienter les patients vers des services avec lesquels ils n’étaient pas moralement d’accord, comme l’avortement, la chirurgie de réassignation de sexe ou l’aide médicale à mourir.

Mais comme M. Poilievre n’a pas fait de promesses précises, M. Trost estime que les conservateurs sociaux ne craignent pas d’être déçus.

Un conservateur «pragmatique»

«Pierre n’est ni conservateur social ni contre, résume M. Trost. C’est un pragmatique politique qui se situe à la droite de notre parti, et je pense que ça rend la relation plus claire.»

Pendant la course à la direction, M. Poilievre a juré de ne pas rouvrir le débat sur l’avortement à Ottawa, mais de continuer à permettre aux députés du caucus de voter librement sur des questions de conscience.

M. Trost souligne qu’il y avait des «sociaux-conservateurs» dans l’organisation de campagne de M. Poilievre, notamment l’ancienne ministre Gail Shea ou les députés John Williamson et Kelly Block.

Pourtant, M. Poilievre n’était pas le favori de deux organisations antiavortement, qui encourageaient les Canadiens à acheter des cartes de membre du parti pour participer au choix de ce prochain chef. Les groupes «RightNow» et «Campaign Life Coalition» ont plutôt soutenu la candidate Leslyn Lewis, la seule à promettre certaines restrictions sur l’avortement.

À la surprise de plusieurs, Mme Lewis n’a obtenu qu’environ 9 % d’appuis samedi, en troisième place derrière Jean Charest (16 %). Cette toute nouvelle députée conservatrice à Ottawa a participé à la récente course à la chefferie grâce entre autres à la popularité qu’elle avait acquise lors de la course précédente de 2020, où elle s’était classée troisième — elle avait toutefois conquis les militants de la Saskatchewan.

Steve Outhouse, directeur de campagne de Mme Lewis, estime que la récente course était particulière, car les questions entourant les confinements et la vaccination obligatoire ont joué un rôle important, en particulier dans les cercles sociaux conservateurs, éclipsant dans certains cas le combat contre l’avortement. «La liberté était un enjeu majeur pour eux cette fois-ci (…) Pierre (Poilievre) était très fort sur ces questions, et il est clair qu’un certain nombre de conservateurs sociaux se sentaient à l’aise de voter pour lui.»

Mme Lewis a elle aussi fait campagne contre des mesures sanitaires liées à la COVID-19, mais M. Poilievre a vendu plus de cartes de membre qu’elle — et que tous les autres candidats, d’ailleurs.

Malgré tout, M. Outhouse estime que Mme Lewis a fait mieux qu’en 2020: son équipe a déclaré qu’elle avait obtenu plus d’appuis au premier tour, qu’elle avait recueilli plus d’argent et obtenu le soutien de deux autres députés.

Les organismes «Campaign Life Coalition» et «RightNow», qui l’ont soutenue, estiment maintenant que M. Poilievre devrait choisir Mme Lewis pour jouer un rôle important dans son «cabinet fantôme», en signe de respect envers l’aile sociale conservatrice du parti.

Le stratège conservateur Diamond soutient quant à lui qu’avec cette victoire éclatante et sans conteste en poche, M. Poilievre pourra compter sur le respect de la coalition antiavortement. «Il est maintenant libre de former l’équipe qu’il veut.»

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