Violences sexuelles au cégep: beaucoup de victimes, peu de plaintes

MONTRÉAL — Plus d’une personne sur trois a rapporté avoir été victime de harcèlement sexuel, de coercition ou de comportements sexuels non désirés au cégep, selon une récente enquête dévoilée jeudi. Et comme dans le reste de la société, il y a rarement des témoins et les victimes sont peu nombreuses à dénoncer.

«C’est loin d’être un phénomène rare et isolé», constate Manon Bergeron, professeure au département de sexologie de l’UQAM, aussi chercheure principale de l’Enquête sur les violences sexuelles en milieu collégial, baptisée PIECES.

On pense plus spontanément aux étudiants, mais les professeurs ne sont pas épargnés. 

Une étude similaire en 2016 avait déjà examiné la situation du milieu universitaire québécois et les autrices du présent rapport ont jugé qu’il était temps d’analyser ce qui se passait au sein des cégeps.

Elles ont examiné la violence sexuelle qu’elles ont divisée en trois catégories: le harcèlement sexuel (imposer sa nudité à l’autre, regards offensants, commentaires ou gestes sexuels insultants, etc.), les comportements sexuels non désirés (incluant la tentative de viol et l’agression sexuelle) et la coercition sexuelle (demandes de faveurs sexuelles en retour de considérations futures reliées à l’emploi ou aux études).

Plus de 6000 personnes, étudiant ou travaillant dans l’un de ces cinq cégeps participants — Collège Montmorency (Laval), Cégep de Sainte-Foy (Québec), Cégep de Jonquière (Saguenay – Lac-Saint-Jean), Collège Ahuntsic (Montréal) et Cégep de l’Outaouais (Outaouais) — ont répondu à un sondage en ligne en novembre 2019 dont les résultats permettent de dresser un premier portrait des situations de violences à caractère sexuel vécues par la communauté collégiale.

Il en ressort plusieurs constats.

D’abord, les étudiants ont été plus nombreux à avoir subi une forme de violence sexuelle — toutes catégories confondues — au cours de la dernière année (32 % des répondants) que leurs enseignants, qui sont tout de même 16 % à avoir rapporté de tels gestes.

Mais pour les professeurs, cette statistique ne reflète que l’année 2019: au cours de leur carrière au cégep, c’est un professeur sur deux qui a rapporté avoir subi une forme ou une autre de violence sexuelle.

Selon les résultats, le harcèlement sexuel est la forme de violence la plus fréquemment subie.

Il ne faut pas minimiser ou banaliser le harcèlement sexuel, par exemple, avec cette phrase trop souvent entendue «voyons, c’est juste une blague», a souligné Dominique M-Lavoie, une travailleuse sociale spécialisée en violences à caractère sexuel, au Cégep de l’Outaouais, et l’une des chercheures et autrices du rapport. 

Car l’impact négatif sur les victimes est bien réel. Par ailleurs, le harcèlement peut s’ajouter à d’autres gestes subis par la victime ou même raviver d’anciens traumatismes, a-t-elle expliqué lors de la présentation virtuelle du rapport.

Les étudiants subissent le plus souvent ces gestes répréhensibles de la part d’autres étudiants, et parfois de professeurs. Les employés, dont les enseignants, rapportent le plus souvent avoir été victimes d’un autre enseignant.

L’étude nous apprend aussi que certains groupes sont plus à risque, comme les femmes et les personnes issues des minorités sexuelles et de genre. Par exemple, les étudiantes sont plus nombreuses que les étudiants à avoir rapporté un événement de harcèlement sexuel, de coercition et des comportements sexuels non désirés en milieu collégial (43,5 % contre 23,2 %). C’est aussi le cas des employées de sexe féminin.

Le silence

L’enquête révèle que le silence est encore bien présent.

Un peu plus de la moitié de ceux qui ont subi du harcèlement ou une agression n’en ont jamais parlé.

Et plus de 9 personnes victimes sur 10 n’ont pas dénoncé les gestes subis aux instances du cégep, ni même parlé à une ressource d’aide disponible à l’école.

Les trois raisons les plus souvent invoquées pour expliquer leur choix de ne pas avoir dévoilé toutes les situations vécues, sont d’avoir cru que la situation n’était pas assez grave pour la signaler, de ne pas avoir considéré l’événement comme du harcèlement ou une violence sexuelle et de s’être sentie capable de gérer la situation par soi-même.

Quant aux témoins, ils sont fort peu nombreux: seulement 8 % des participants à l’étude.

«Le nombre de signalements et de plaintes n’est pas représentatif de l’ampleur de la problématique», a déclaré Dominique M-Lavoie.

Les chercheures espèrent que ces résultats aideront les cégeps à mettre en place les meilleures pratiques au sein de leur institution. Et aussi, que le rapport serve à sensibiliser la population collégiale sur ce que constitue de la violence sexuelle, tout en faisant connaître les services à la disposition de ceux qui en sont victimes. Divers moyens doivent être offerts pour la prise de contact, dont ceux qui assurent la confidentialité et l’anonymat, comme le clavardage.

Les chercheures indiquent que leur enquête, comme toutes les études, comportent des limites: ici, la méthode d’échantillonnage, non probabiliste, ne permet pas à PIECES d’inférer ses résultats à l’ensemble de la population collégiale du Québec, mais puisque l’échantillon a pu être pondéré, il est tout de même possible de dégager un portrait assez près de la réalité dans les cinq cégeps participants, indiquent-elles.

Elles ajoutent qu’un «biais d’autosélection» a pu entrer en ligne de compte durant la collecte de données, c’est-à-dire que les personnes les plus intéressées ou touchées par le sujet de l’étude auraient répondu en plus grand nombre. Encore une fois, cette limite est compensée par le grand nombre de répondants — plus de 6000 — et par la pondération, est-il écrit.

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