Visite papale: des excuses attendues qui doivent ouvrir la voie à d’autres gestes

MONTRÉAL — Les excuses papales pour les abus commis dans les pensionnats pour Autochtones sont attendues depuis longtemps par les membres des Premières Nations, mais les accepter restera encore difficile pour plusieurs survivants, selon une ex-pensionnaire innue de la Côte-Nord. D’autres gestes de l’Église devront suivre cette étape importante pour permettre la guérison, avance un leader autochtone.

Le pape François, qui amorcera un voyage au Canada du 24 au 29 juillet axé sur la réconciliation avec les Autochtones, en a «beaucoup sur ses épaules», croit Jeannette Vollant.

«J’ai de la compassion pour lui aujourd’hui. (…) C’est une grosse responsabilité. Il a sûrement dû entendre ce qui s’est passé, mais il n’y a pas eu d’actions de la part des autorités de l’Église pour que ça cesse», dit-elle à La Presse Canadienne.

La septuagénaire de la communauté de Uashat mak Mani-utenam a fréquenté durant son enfance l’ancien pensionnat Notre-Dame dans les années 1950. Comme des milliers d’autres membres des premiers peuples de l’Est du Canada, elle prévoit assister à la messe papale prévue le 28 juillet à la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré.

Plusieurs s’attendent à ce que le Saint-Père présente des excuses au nom de l’Église catholique pour les sévices passés dans les pensionnats financés par le gouvernement fédéral et administrés par des organisations religieuses. Ce geste est prévu dans les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation.

Selon Jean-François Roussel, professeur à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal, le pape François est «l’homme de la situation» pour livrer des excuses avec délicatesse.

«Il a une sensibilité envers les pauvres, les opprimés, par ses origines d’Amérique latine», décrit M. Roussel. Il s’inquiète toutefois que son message soit plombé par des inconvénients liés à la logistique et la communication en raison de l’échéancier serré pour préparer ce voyage.

Jeannette Vollant souhaite des excuses sincères qui «viennent du cœur», même si le pape François s’appuiera sur un discours préparé.

«Ce serait préférable que ce soit ses vrais mots. (…) Qu’on le ressente dans nos cœurs, que ce soit vraiment sincère. Ça va peut-être être mieux accepté», soutient-elle.

Essayer de pardonner sera tout de même difficile pour bien des survivants, selon Mme Vollant. Elle n’a pas subi de mauvais traitements pendant son passage au pensionnat, mais elle a entendu des histoires, notamment lorsqu’elle était intervenante dans sa communauté.

«Quand un enfant subit un abus sexuel, tu n’oublies pas ça du jour au lendemain. Tu auras beau faire des thérapies, le souvenir va toujours être là. La peine et la souffrance dans ton cœur, dans ton âme, c’est encore là. Ce n’est pas facile. Je sais qu’un jour un pardon va passer, mais ce n’est pas pour tout de suite», estime Mme Vollant.

«Ça va prendre un certain temps parce que mon peuple a besoin d’entamer un processus de guérison», poursuit-elle.

«Qu’est-ce que l’Église va faire de plus?»

Ce sera aux survivants des pensionnats de juger si les paroles du pape sont acceptables ou non, avance également le chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL).

Néanmoins, les excuses ne seront que «très significatives» dans la mesure où des gestes suivront pour les appuyer, mentionne Ghislain Picard, rappelant que cette opinion était aussi répandue chez les Premières Nations au moment où Ottawa avait demandé pardon en 2008.

«Ce qui vaut pour le Parlement canadien à l’époque vaut très certainement pour le Vatican aujourd’hui», évoque M. Picard en entrevue.

«La question: qu’est-ce que l’Église va faire de plus par la suite?», ajoute-t-il, l’invitant à être novatrice dans sa démarche de réconciliation.

M. Roussel croit que beaucoup d’efforts reviennent à l’Église canadienne dans cette route vers la réconciliation avec les premiers peuples, notamment dans le dossier des archives entourant les pensionnats.

Donner accès à ces documents conservés à Rome et au Canada serait la prochaine étape à franchir le «plus rapidement possible» pour aller au bout des recherches sur ces enfants disparus, selon M. Roussel.

Le Vatican est aussi appelé par les Premières Nations à révoquer la «doctrine de la découverte» datant du 15e siècle. Seloncette politique émanant de décrets délivrés par le pape, les explorateurs européens pouvaient revendiquer des terres considérées «vacantes», malgré la présence de peuples autochtones, selon le principe qu’ils étaient racialement et religieusement supérieurs.

Dans son rapport final, la Commission de vérité et réconciliation mentionne que la mentalité derrière cette doctrine a mené à l’élaboration du système des pensionnats. Cette logique s’est aussi transposée dans la jurisprudence des États coloniaux et continue d’avoir des impacts sur la reconnaissance des droits territoriaux des Autochtones, évoque M. Roussel.

Le Vatican refuse de donner suite à la demande d’abolir la doctrine affirmant que les décrets sont déjà invalides depuis très longtemps. L’ensemble des organisations catholiques canadiennes ont pourtant désavoué les principes de cette idéologie, indique M. Roussel.

Le professeur de l’Université de Montréal juge pertinente la revendication des Premières Nations, mais doute que l’abolition de décrets remontant au 15e siècle d’une institution religieuse ait une véritable influence sur les tribunaux actuels.

Cette dépêche a été rédigée avec l’aide financière des Bourses de Meta et de La Presse Canadienne pour les nouvelles.

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