Voie de contournement de Lac-Mégantic: un tracé qui divise, 10 ans après la tragédie

MONTRÉAL — Près de 10 ans après la tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic, aucune voie de contournement du centre-ville n’a encore vu le jour. Le projet, qui est toujours dans les cartons, divise plus que jamais.  

L’une des trois municipalités qui seraient traversées par la voie de contournement a annoncé qu’elle tiendra un référendum sur la question le mois prochain.  

Chaque personne ayant le droit de vote pourra répondre ce 19 février à la question suivante: «approuvez-vous le projet de la nouvelle voie de contournement ferroviaire sur le territoire de Frontenac ?».

Un tracé de 12,5 km, qui contourne le centre-ville de Lac-Mégantic, et traverse les municipalités de Nantes, Lac-Mégantic et Frontenac, a été annoncé en 2018. Depuis, diverses consultations et études ont eu lieu.

L’examen du projet par l’Office des transports du Canada (OTC) est toujours en cours.  

Dans sa dernière décision, datée du 13 décembre, l’OTC a annoncé qu’il exigeait une évaluation plus précise des impacts environnementaux. 

Pour que la demande soit complète, «une évaluation des effets environnementaux à jour qui traite de manière adéquate les effets environnementaux négatifs importants que la ligne de chemin de fer proposée risque d’entraîner, y compris toutes les dernières études et tous les derniers engagements qui ont été préparés pour traiter des préoccupations soulevées par le public» doit être déposée. 

Une autre étape se poursuit également: le processus d’acquisition des terrains nécessaires à la construction de la voie de contournement.  

«Le gouvernement du Canada doit acquérir des parcelles de terrain pour réaliser le projet. Ces parcelles appartiennent à 43 propriétaires, dont la Ville de Lac-Mégantic. La période de négociations est toujours en cours», précise Transports Canada dans un courriel à La Presse Canadienne. 

L’échéancier initial prévoyait que le projet serait complété en 2023.  

«La construction commencera une fois que les approbations réglementaires, y compris celle de l’Office des transports du Canada, auront été obtenues. La demande d’approbation du projet, soumise par le Canadien Pacifique à l’OTC, est en cours. Une fois ces étapes franchies, les travaux pourront débuter», ajoute Transports Canada.  

Des craintes pour l’environnement 

Les effets environnementaux figurent parmi les craintes des résidents du secteur. Le conseil municipal de Frontenac a retiré son appui au projet en mai, en raison notamment des «impacts sur la nappe phréatique et la qualité de l’eau des puits qui résulteraient de la construction de la voie de contournement».  

Les membres du conseil avaient alors estimé qu’ils recevaient toujours «la même réponse non satisfaisante: une garantie de 2 ans seulement sera accordée aux propriétaires touchés. Après ce délai, le citoyen qui aurait des problèmes avec la qualité de son eau n’aurait aucune aide», peut-on lire dans un résumé de la résolution.  

À la municipalité de Nantes, qui est aussi traversée par la voie ferrée, le conseil appuie encore le projet de voie de contournement — pour la portion qui traverse ses terres — mais peut-être plus pour longtemps. 

«On a une séance de travail la semaine prochaine (…). Ça ne me surprendrait pas que les élus décident d’avoir une résolution pour un vote sur la voie de contournement», affirme le maire de la municipalité de près de 1500 personnes, Daniel Gendron.  

Le maire dit retenir son conseil depuis des mois, alors qu’il espère obtenir des réponses à leurs préoccupations sur la voie de contournement, mais en vain.  

«C’est un tracé qui, pour l’ancien conseil, nous a été un petit peu enfoncé dans la gorge, parce qu’il y a eu des consultations, mais il y a deux tracés qui n’ont pas été étudiés. Puis, je pense que l’ancien conseil aurait aimé avoir des études un peu plus approfondies sur ces deux autres tracés», indique celui qui a été élu à la mairie en 2021.  

Même si le conseil municipal actuel de Nantes a jusqu’à lors approuvé à la majorité le tracé choisi, le maire souligne qu’un des conseillers, du secteur où passerait la voie de contournement, a voté contre. 

Le maire de Nantes dit d’ailleurs comprendre les craintes de Frontenac quant à l’alimentation en eau potable.  

«On nous a dit qu’il n’y avait pas de milieux humides (sur le tracé). Finalement, il y (en) a (sur) un cinquième, indique-t-il. Il y a des choses qui nous ont été cachées, qu’on a appris par après, c’est un petit peu insultant.» 

Le tracé retenu traverse un milieu humide à Frontenac. Selon le guide de référence présenté lors des consultations publiques sur l’hydrologie et les mesures visant à atténuer les impacts potentiels du projet, en novembre, «la construction pourrait entraîner la perte permanente jusqu’à 59 hectares de milieux humides et jusqu’à 36 hectares de forêts». 

À titre de comparaison, 59 hectares correspondent à 110 terrains de football.  

Le fédéral souligne prendre en considération les impacts environnementaux du projet. Dans un courriel à La Presse Canadienne, Transports Canada rappelle que «dans le cadre du processus d’évaluation environnementale provincial complété en 2020, 138 mesures d’atténuation ont été identifiées et intégrées au projet afin de minimiser le plus possible les impacts du projet sur la communauté et son environnement».  

Transports Canada ajoute que «d’autres mesures d’atténuation afin de protéger les eaux souterraines et les puits d’eau potable ont aussi été ajoutées» à la suite d’une étude publiée en décembre 2021. 

Manque de communication 

À Nantes, la frustration vient surtout du manque de communication. 

«La communication avec Transports Canada est un peu difficile, indique le maire Daniel Gendron. On a eu des promesses des ministres Alghabra et Bibeau lors d’une rencontre (en mai 2022). Puis, quand on a soumis nos projets, ça a été lettre morte.» 

Il leur a expliqué que sa municipalité va subir d’importantes pertes de revenus avec la voie de contournement.  

«La nouvelle voie va passer dans un potentiel ensemble résidentiel et sur des terres agricoles, qui sont des revenus de taxe importants», explique-t-il.  

Pour compenser, il a amené l’idée qu’un projet pour les résidents soit réalisé, comme la construction d’un parc, ou des rénovations à la bibliothèque ou à l’hôtel de ville, rappelant qu’il s’agit d’une petite municipalité avec un budget de 2,5 millions $. 

Il dit que les ministres l’ont encouragé à aller de l’avant dans cette démarche, avant de rester silencieux. «Ça fait 11 fois qu’on fait la demande, soit par écrit, soit en personne, et puis encore là, on n’a pas de nouvelles», rapporte le maire.  

Il n’envisage cependant pas de tenir de référendum sur l’approbation de la voie de contournement dans sa municipalité, car cela coûterait de 15 000 à 20 000 $, selon lui.  

De son côté, Transports Canada assure maintenir le lien. «Le gouvernement du Canada s’est engagé à soutenir les communautés de Lac-Mégantic, Nantes et Frontenac et à les tenir informées, à continuer d’assurer la sécurité ferroviaire, et à réaliser le projet de la voie de contournement», écrit le ministère dans un courriel.  

Une communauté divisée 

La Coalition des citoyens et organismes engagés pour la sécurité ferroviaire de Lac-Mégantic reconnaît que la collectivité est divisée. Le groupe, qui compte une soixantaine de membres actifs, connaît lui-même des débats à l’interne.  

«Plus le projet se concrétise, plus des problèmes sont soulevés au sujet du tracé qui a été proposé, qui a été dicté même, parce qu’il n’a pas fait l’objet d’un consensus dès le départ», rapporte le porte-parole de la coalition, Robert Bellefleur. 

Il précise que les municipalités voisines de Lac-Mégantic n’ont pas été consultées sur le tracé. «Elles ont tenté d’apporter des modifications et cela a été rejeté du revers de la main toutes les fois», indique-t-il.  

M. Bellefleur rappelle pourtant que la voie de contournement est un projet que la coalition tient à cœur, parce que l’accident a eu lieu dans le contexte d’une voie ferrée en piètre état qui est dangereuse en raison de la pente et la courbe au centre-ville de Lac-Mégantic, dit-il.  

Le 6 juillet 2013, 47 personnes perdaient la vie lors de la pire tragédie ferroviaire de l’histoire du Canada. Un train rempli de pétrole brut venait de dévaler une pente en amont de la municipalité avant de dérailler en plein centre-ville de Lac-Mégantic, déclenchant des explosions et un immense incendie.  

«Il y a eu 47 victimes qui ont laissé leur vie dans cette tragédie-là, et actuellement, il y a des victimes collatérales, qui vont devoir sacrifier leur qualité de vie, voire leur terrain et leur maison, parce qu’on impose un tracé qui va passer chez eux et qui va avoir des impacts à long terme sur l’environnement», explique M. Bellefleur.  

Pour toutes ces raisons, la coalition a retiré son appui au projet actuel, bien qu’elle soutienne toujours le principe d’une voie ferroviaire qui contourne le centre-ville de Lac-Mégantic.  

«À l’origine, le projet de voie de contournement devait être un projet de guérison sociale. La population de la région de Lac-Mégantic a été durement éprouvée sur le plan psychologique par cette tragédie-là. Puis, parce que le dossier a été, à notre avis, mal géré (…), on est en train d’en faire un projet de division sociale», affirme le porte-parole de la coalition.  

À Québec, le gouvernement se dit «sensible à l’avancement des travaux de la voie de contournement de Lac-Mégantic».  

«On sait à quel point ce sont des souvenirs difficiles pour les Méganticois et les gens de l’Estrie. Notre gouvernement l’a dit, on va être là pour notre monde. Nous sommes en contact régulier avec le gouvernement fédéral à ce sujet, lui qui est maître d’œuvre du projet», dit le cabinet de la vice-première ministre et ministre des Transports et de la Mobilité durable dans un courriel.  

Le Canadien Pacifique (CP), qui a finalisé l’acquisition en 2019-2020 de Chemin de fer du Centre du Maine et du Québec (CMQ), refuse de son côté tout commentaire dans ce dossier. Dans un courriel, CP a indiqué que «le projet de voie de contournement de Lac-Mégantic est une initiative de relocalisation ferroviaire de Transports Canada. Les impacts environnementaux et les mesures d’atténuation sont traités par Transports Canada dans le cadre du processus.» 

«La population veut se protéger des trains de la mort, il n’y a aucune solution qui a été mise en place, même dix ans après la tragédie, déplore M. Bellefleur. Comment voulez-vous qu’une population se rétablisse dans ces conditions-là ?» 

Les municipalités de Lac-Mégantic et de Frontenac n’étaient pas en mesure de commenter en raison du congé des Fêtes. 

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