Walkerton: 20 ans après l’épidémie d’infection à E. Coli

TORONTO — À l’aube du long week-end de la fête de la Reine, il y a 20 ans, en Ontario, un tueur invisible guettait la communauté de Walkerton et s’apprêtait à déclencher une épidémie qui allait bouleverser et même détruire de nombreuses vies.

Une dangereuse bactérie avait trouvé son chemin jusqu’à un puits alimentant le système d’aqueduc municipal trop faiblement traité en chlore. Cette eau s’est rapidement écoulée jusqu’au robinet des 5000 citoyens. Et les gens ont commencé à se tordre en souffrant de douleurs insoutenables. L’hôpital local s’est retrouvé submergé et les autorités de santé publique se sont mises à chercher frénétiquement la cause du mal.

Avant que l’on ne parvienne à identifier la présence de la bactérie Escherichia coli O157:H7 dans l’eau de l’aqueduc municipal, sept personnes avaient perdu la vie et 2300 autres avaient été infectées.

La semaine dernière, la communauté de Walkerton devait marquer le 20e anniversaire de cette fin de semaine funèbre, mais la cérémonie a dû être annulée en raison d’une autre épidémie, celle de la COVID-19.

«C’est dommage», laisse tomber Phil Englishman, un citoyen qui dit avoir subi un accident vasculaire cérébrale à cause de l’empoisonnement à E. coli.

«Ça aurait été une célébration pour la ville: nous avons survécu à cette chose, tout comme nous survivons à la pandémie de la COVID-19. Malgré la crise de l’eau, les gens se soutiennent dans la communauté», a-t-il poursuivi.

Tout comme l’a fait le coronavirus, la contamination de l’eau il y a deux décennies avait entraîné la fermeture des écoles et des restaurants. On se bousculait pour les réserves d’eau embouteillée. L’odeur âcre du javellisant et des désinfectants flottait dans l’air. Portées par la peur, la tristesse et la colère, les questions ont fusé dans l’espoir de comprendre ce qui avait mal tourné.

La tâche de trouver des réponses a été confiée au juge Dennis O’Connor, qui siégeait alors à la Cour d’appel de l’Ontario. Il a présidé une commission d’enquête publique qui, avait-il promis, allait retourner toutes les pierres pour aller au bout de cette tragédie.

«Il a commencé à redonner confiance aux gens en l’avenir et qu’il fallait aller de l’avant», raconte Bruce Davidson, un citoyen qui s’est lancé depuis dans le militantisme environnemental.

«Il a été la première personne en position d’autorité en laquelle nous avons eu réellement confiance et qui ne nous donnait pas l’impression de nous tromper à ses propres fins», a confié M. Davidson.

L’équipe du juge O’Connor a passé plus d’un an à débusquer toutes les failles spécifiques et systémiques ayant mené à la toute première éclosion d’E. coli dans un système d’aqueduc municipal.

Parmi les causes identifiées, on a relevé le manque de formation des opérateurs du système de traitement des eaux. Ceux-ci ignoraient le risque de contamination des eaux de puits profonds et contournaient les règles de sécurité avec désinvolture.

Si personne ne surveillait le travail des frères en charge du système, personne ne surveillait non plus le travail des inspecteurs du gouvernement dont le service souffrait d’un grave manque de ressources. Ces inspecteurs ont manqué à leur devoir d’agir face aux infractions répétées qu’ils ont relevées à Walkerton.

Il semble que bien peu de gens se souciaient de la menace que représentaient les eaux de ruissellement des fermes pour l’eau potable.

«On ne pensait pas du tout à l’eau, concède Bruce Davidson. Dans notre tête, la mort et les maladies graves liées à l’eau cela n’arrive que dans les pays défavorisés, pas au Canada. On a bien trop d’eau et on est bien trop intelligent pour ça.»

La commission d’enquête formulera enfin une liste de recommandations. Et contrairement à bien d’autres enquêtes du genre, toutes les recommandations seront mises en place. Un constat «énormément satisfaisant», admet le juge O’Connor.

La crise de Walkerton a mené à d’importantes réformes comme une loi standardisant la protection des sources d’eau potable, le traitement des eaux, la formation et la certification des opérateurs, les tests de qualité de l’eau, l’accréditation des laboratoires ainsi que la déclaration des incidents.

Les deux frères qui avaient la responsabilité de gérer le système d’aqueduc de Walkerton, Stan et Frank Koebel, ont été condamnés au criminel pour avoir falsifié les registres.

Aujourd’hui, la tragédie n’est plus à l’esprit de la plupart des gens de la petite communauté ontarienne. Le centre de traitement des eaux bâti en bordure de la municipalité après la crise est une usine à la fine pointe de la technologie qui fait la fierté de la population.

Pour Bruce Davidson, il témoigne «du chemin parcouru, de l’infamie à l’excellence».

Mais il reste tout de même l’inquiétude que les leçons apprises à Walkerton tombe lentement dans l’oubli. D’une part, plusieurs infrastructures municipales ne sont pas protégées par un plan de protection des sources d’eau potable.

La directrice générale de l’Association canadienne du droit de l’environnement, Theresa McClenaghan, s’est dite alarmée de constater le nombre important de municipalités, de villages et de hameaux en Ontario qui n’ont aucun système de traitement des eaux.

«Ils sont aussi vulnérables sinon plus que ne l’était Walkerton», estime-t-elle.

De plus, près de 1,6 million d’Ontariens misent sur des sources d’eau potable non reliées aux infrastructures publiques. Des installations privées peu encadrées par les autorités.

Pour le moment, les gens de Walkerton préfèrent regarder le côté positif qui a émergé du drame. La communauté en est ressortie plus unie, mieux informée et plus en phase avec le reste du monde.

Dennis O’Connor reconnaît que la municipalité mérite des félicitations deux décennies plus tard, mais il souligne que ce n’est pas tout le monde qui a envie de célébrer.

«Il ne faut pas oublier le côté triste de l’histoire. Ce n’est pas complètement effacé, observe-t-il. Des familles vivent toujours avec la tragédie. Des gens en vivent encore les conséquences.»

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