SNC-Lavalin: Gerald Butts veut s’exprimer en comité parlementaire

OTTAWA — Le défilé des témoins de l’affaire SNC-Lavalin se poursuit. Écorché par Jody Wilson-Raybould en comité, mercredi, l’ancien secrétaire principal du premier ministre Gerald Butts lève la main pour demander une invitation au même forum, afin d’offrir sa propre version des faits.

L’ex-bras droit de Justin Trudeau, qui a démissionné le 18 février dernier dans la foulée de cette histoire, a publié jeudi sur son compte Twitter une lettre dans laquelle il demande aux membres du comité permanent de la justice et des droits de la personne un carton d’invitation.

«Je crois disposer d’informations qui pourront aider le comité dans son examen de ces enjeux. Je demande respectueusement l’occasion de participer au comité. J’ai besoin d’une courte période de temps pour obtenir un avis juridique et ensuite produire des documents pertinents pour le comité», écrit-il.

Considéré comme le conseiller le plus proche du premier ministre, Gerald Butts fait partie des 11 personnes identifiées par l’ex-ministre de la Justice et procureure générale du Canada comme ayant mené auprès d’elle des pressions «constantes et soutenues» afin de la convaincre d’éviter un procès criminel à la firme d’ingénierie québécoise.

Lorsqu’il a remis sa démission, il a nié avoir quoi que ce soit à se reprocher.

Le comité de la justice s’est réuni à huis clos jeudi après-midi afin de discuter de la liste des témoins. À l’issue de la rencontre qui a duré moins d’une heure, le président du comité, Anthony Housefather, a annoncé que le comité avait accepté d’entendre Gerald Butts, qui pourrait avoir son droit de parole mercredi prochain.

Il a aussi été convenu d’inviter, pour un deuxième passage, la sous-ministre à la Justice, Nathalie Drouin, ainsi que le greffier du Conseil privé, Michael Wernick — celui-là même que Mme Wilson-Raybould a accusé d’avoir eu envers elle des propos menaçants lors d’un échange en décembre.

Le néo-démocrate Alistair MacGregor estime qu’une deuxième visite du plus haut fonctionnaire du gouvernement est souhaitable, son témoignage ayant été «démoli» par celui de la ministre démissionnaire. Son collègue conservateur Michael Cooper est du même avis, et il aimerait cette fois que le greffier Wernick témoigne sous serment.

Rester au caucus?

Les soubresauts de cet explosif témoignage se faisaient toujours sentir sur la colline du Parlement, en particulier à la Chambre des communes, qui a de nouveau été le théâtre d’une période des questions houleuse, jeudi.

Et dans les couloirs de l’édifice de l’Ouest, plusieurs libéraux se faisaient demander s’ils étaient à l’aise de voir celle qui a entaché l’image du premier ministre, de ses conseillers et de hauts fonctionnaires demeurer au caucus.

Certains, comme Adam Vaughan, de l’Ontario, croient qu’elle devrait y rester. D’autres, comme Jonathan Wilkinson, un élu de la Colombie-Britannique comme Mme Wilson-Raybould, «une amie», n’ont pas encore fait leur lit.

Le premier ministre Trudeau dit n’être pas non plus fixé sur la question.

«J’ai pris connaissance de son témoignage, il y a encore des réflexions à avoir par rapport à son statut à l’intérieur du caucus», a-t-il déclaré en marge d’une annonce au siège de l’Agence spatiale canadienne, jeudi matin.

Il a par ailleurs réitéré — comme il le fait depuis que cette affaire a éclaté avec la parution d’allégations dans un article du Globe and Mail — que lui et ses proches conseillers avaient toujours agi de façon «appropriée» et qu’ils cherchaient à sauvegarder des emplois.

Ainsi, la «vérité» de l’ex-ministre n’est pas la sienne. Alors qui croire?

Justin Trudeau a évoqué des «divergences de perspectives», et il a fait valoir qu’il s’en remettait à l’examen du comité ainsi qu’à l’enquête qu’a déclenchée le commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique.

Il a de nouveau martelé que si l’ancien président du Conseil du trésor, Scott Brison, n’avait pas démissionné, il n’y aurait pas eu de remaniement en janvier dernier, et que Jody Wilson-Raybould serait toujours à la barre du ministère de la Justice.

Celle qui est redevenue simple députée a perdu son portefeuille au jeu de chaises musicales du 14 janvier dernier. En comité, mercredi, elle a affirmé qu’elle croit que «cela était dû à l’affaire SNC-Lavalin», mais qu’au bureau du premier ministre, on avait «nié».

À l’issue de l’exercice, lorsqu’on lui a demandé pourquoi elle restait au caucus libéral, elle a répondu qu’elle était «fière d’être députée de Vancouver-Granville», qu’elle avait été «élue députée libérale» et que cela n’avait «pas changé».

«Je ne m’attends pas à être exclue du caucus», a-t-elle ajouté.

Débat d’urgence et enquête

Les conservateurs, eux, continuent à taper sur le clou SNC-Lavalin.

Ils ont réussi à obtenir un débat d’urgence en Chambre sur cet enjeu, jeudi. Lorsqu’elle a plaidé sa cause, la députée Candice Bergen a affirmé que Justin Trudeau avait perdu «l’autorité morale» de gouverner.

Son chef Andrew Scheer avait tenu des propos similaires, mercredi soir, lorsqu’il a réclamé la démission du premier ministre. Il a par le fait même souligné que la GRC devrait déclencher une enquête criminelle.

Il est passé de la parole aux actes.

Le leader a envoyé une lettre à la commissaire de la police fédérale, Brenda Lucki, pour lui demander d’«utilise(r) toutes les ressources» pour «enquêter de manière juste et exhaustive» sur tout acte «criminel potentiel» ayant pu être commis.

Or, la principale concernée a affirmé mercredi devant le comité qu’à son avis, les pressions étaient «inappropriées», certes, mais pas illégales.

C’est ce qu’a relevé le député bloquiste Gabriel Ste-Marie, qui voit dans cette requête à la GRC une manoeuvre politique «exagérée».

Le constitutionnaliste Benoît Pelletier, professeur de droit à l’Université d’Ottawa, n’a pas perçu d’élément potentiellement criminel en écoutant l’ex-ministre témoigner.

«Je ne vois rien là-dedans qui pourrait être, en quelque sorte, une entrave à la justice. Je pense que le bureau du premier ministre a été très maladroit dans sa façon de se conduire, mais n’a pas agi illégalement pour autant», a-t-il analysé en entrevue.

Le premier ministre Trudeau a signalé jeudi matin à Longueuil qu’«à (sa) connaissance», aucun membre de sa garde rapprochée n’avait été contacté par la police fédérale.

Legault inquiet

Du côté de l’Assemblée nationale, le premier ministre François Legault a déclaré que la situation (de SNC-Lavalin) demeurait «très inquiétante, parce que le prix de l’action a baissé, il n’y a pas d’actionnaire de contrôle».

Car si la société «ne peut pas avoir de contrats publics pendant 10 ans, si le procès dure deux, trois ans, effectivement ça crée des gros problèmes et des gros risques pour l’emploi», a-t-il enchaîné.

Les plus populaires