Art de vivre

Athènes sera-t-elle prête?

Nonchalante et un peu brouillonne, Athènes accuse un sérieux retard dans la préparation des Jeux olympiques de 2004. Mais jure ses grands dieux antiques qu’on s’inquiète inutilement!

(iStockphoto)
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Athènes est maintenant dotée d’un aéroport international tout neuf, propre, efficace et éloigné — une espèce de Mirabel avec des avions et des passagers —, mais l’autoroute qui y mène n’est pas encore achevée. Le taxi doit bifurquer sur un boulevard de banlieue congestionné et bruyant — le fils bâtard d’un boulevard Taschereau, à Longueuil, et d’une zone industrielle bulgare —, un tohu-bohu de véhicules défilant très mal entre des constructions hideuses, des stations-services et des panneaux-réclames de pneus. Bonjour Athènes…

J’avais été prévenu. «Athènes est une ville encombrée, polluée et pas très jolie, m’avait dit Justine Frangouli, journaliste grecque en poste à Montréal. Mais vous verrez, il est impossible de ne pas l’aimer.» Elle avait raison sur toute la ligne. Athènes est plus belle que sa banlieue. Derrière les grands boulevards se déploient en secret des quartiers résidentiels à l’européenne, lovés autour de squares ombragés. Sous l’ombre de chaque grand arbre s’égaillent les tables d’une multitude de petits cafés, généralement calmes et silencieux. Athènes n’est pas vraiment au bord de la mer, mais c’est la Méditerranée…

C’est dans cette atmosphère un peu canaille, un peu coquine, gourmande et sensuelle, fière, un rien nonchalante, généralement plus agitée que stressée et plus bavarde qu’efficace que se tiendront les prochains Jeux olympiques, à partir du 13 août 2004. Dans moins de 24 mois. Aussi bien dire demain matin. Le monde entier sait cela. Mais la Grèce, semble-t-il, vient de s’en rendre compte. Elle «rushe» comme un gars qui s’est levé en retard et court après l’autobus.

Aucune raison officielle n’a été avancée pour expliquer pourquoi Athènes a passé trois ans à parler des Jeux olympiques, à dessiner des plans et des aménagements, à tenir des débats sur ces aménagements, bref, à faire de la politique olympique au lieu de creuser les tunnels de métro, d’asphalter les routes, de construire les stades, les trains et les hôtels dont elle parlait.

«Disons qu’il y a eu, au début, beaucoup de discussions, de tracasseries bureaucratiques, dit Pierre Kosmidis, porte-parole des Jeux d’Athènes auprès de la presse internationale. Il semble aussi que le gouvernement n’ait pas tout de suite saisi l’ampleur de la tâche.»

Le Comité international olympique (CIO) avait annoncé en 1997 que les Jeux de 2004 se tiendraient à Athènes. Au printemps 2000, il prévenait que les Jeux ne s’y tiendraient peut-être pas, à moins que les Grecs ne commencent à s’organiser. C’est à ce moment-là qu’ils s’y sont mis sérieusement. Ce printemps, le CIO a déclaré qu’Athènes semblait être sur la bonne voie. Les responsables du réseau américain NBC — qui paie un milliard de dollars américains pour le droit de diffuser les Jeux — ont acquiescé. «Mais on sait qu’ils vont se faire du souci et qu’ils nous auront à l’oeil jusqu’à la dernière minute», dit Pierre Kosmidis.

Athènes est, en ce moment, un chantier fait de plusieurs chantiers: une cinquantaine de kilomètres de nouvelles autoroutes, un train rapide de banlieue, une ligne de tramway, trois lignes de métro, un village olympique, un centre nautique ainsi qu’un réseau piétonnier faisant le tour de l’Acropole sont présentement en construction. Il y en a pour 4,5 milliards d’euros — plus de 6,9 milliards de dollars. La facture monte sans cesse, gonflée à l’hélium des heures supplémentaires et des doubles horaires de travail. Une entreprise colossale pour un pays de 11 millions d’habitants (près de la moitié vivent dans la région d’Athènes), dont le PNB par habitant est de 17 000 dollars américains par année. «La taille même du pays fait que ses ressources sont limitées. Il y a un nombre restreint de pelles mécaniques en Grèce», dit Richard Pound, membre du CIO et président de l’Agence mondiale antidopage.

Le mot le plus fréquemment entendu dans la bouche de Yanis Synadinos, ancien athlète de water-polo qui guide notre groupe d’étrangers dans les différents chantiers éparpillés un peu partout en ville, est «sera». Comme dans: ici «sera» installé un plan d’eau, une plantation de 6 000 pins, un toit sur ce stade ouvert, une nouvelle piscine, un bassin d’aviron. Un stade de baseball. Un stade de basket. Un village olympique de 12 000 chambres.

Une demi-douzaine d’installations sportives déjà existantes sont — seront, plutôt — rénovées pour les Jeux. Un certain nombre de grands hôtels sont actuellement fermés pour cause de travaux. L’aéroport fonctionne déjà. Il a été construit par un consortium allemand.

Au Comité organisateur des Jeux, Pierre Kosmidis explique qu’il a d’abord fallu changer la mentalité des Grecs, leur culture et leurs façons de faire pour avoir une chance de réussir.

«La préparation des Jeux était mal partie parce que les Grecs sont des Grecs, dit Katia Makri, une journaliste qui suit la préparation des Jeux à plein temps. Nous sommes habitués à mener nos affaires à notre façon, seuls dans notre coin. Nous aimons beaucoup fêter et bien vivre, n’aimons pas tellement les durs labeurs, faisons tout à la dernière minute et sommes fiers de notre inefficacité. Mais on ne peut pas préparer des Jeux olympiques ainsi.» Elle se dit certaine que les J.O. auront lieu à temps et se dérouleront sans accroc, parce que les enjeux sont trop importants pour la Grèce et que tous l’ont maintenant compris. Si les Grecs réussissent les Jeux, dit-elle en substance, ce sera la démonstration qu’ils ne sont plus des Grecs.

Et qu’Athènes, c’est plus que l’Acropole. En venant ici, on sait qu’on n’y échappera pas, qu’on devra faire la file entre des écoliers excités et des Japonais impassibles pour marcher dans l’histoire, voir l’endroit où Socrate but la ciguë il y a 25 siècles et le caillou d’où saint Paul enseignait l’Évangile aux Grecs 500 ans plus tard. Ce plateau montagneux au cœur de la ville présente un contraste frappant avec les ruines raffinées et élégantes de l’ère classique, comme le Parthénon et l’Érechthéion, qu’on est continuellement en train de rénover, de protéger et de mettre en valeur, au détriment des vestiges des autres époques. Bien avant l’âge d’or de Périclès, 500 ans avant Jésus-Christ, l’Acropole était une forteresse. Elle fut conquise, occupée, saccagée par des hordes successives d’envahisseurs plus ou moins barbares. Les chrétiens y construisirent une église; les Turcs, une mosquée, un harem ainsi qu’une poudrière, que les Florentins bombardèrent depuis la colline voisine de Lykabittos, faisant tout exploser. Au 19e siècle, lord Elgin en transporta les plus beaux éléments au British Museum. Il y eut aussi de nombreux tremblements de terre. La plus récente avanie qu’a dû subir l’Acropole fut sans doute «Acropolis adieu», chantée par Mireille Mathieu; ce puissant laxatif musical resta au palmarès français aussi longtemps que Johnny Hallyday lui-même, contribuant, avec la danse de «Zorba le Grec», du compositeur Mikis Theodorakis, à forger l’image de quétainerie folklo-touristique dont la Grèce a encore peine à se défaire.

«Zorba, la vieille Grèce, le farniente, le folklore, il y a longtemps que c’est fini, tout ça, dit Mihail Reppas, auteur à succès de théâtre et de cinéma. La Grèce est entrée à toute vapeur dans l’ère moderne, dans l’Union européenne, sans retenue, en disant: Advienne que pourra!»

On n’a qu’à regarder comment s’habillent les filles d’Athènes pour tout comprendre: elles cultivent la même allure (euro-chic), avec un souci du conformisme qui trahit leur insécurité. Elles portent toutes un jean incroyablement moulant, délavé en larges bandes, et un chandail pastel au décolleté profond sur soutien-gorge balconnet. Elles ont toutes des mèches et des chaussures voyantes aux formes excentriques, dont elles semblent raffoler. Ainsi parées pour faire dérailler les trains, elles font semblant d’être snobs. Aux terrasses, elles sirotent de grands verres de café glacé en parlant sans arrêt dans des microtéléphones. Les gars sont plus simples; ils se distinguent par la cylindrée de leur moto. Les plus cool ont une auto. Les vraiment cool se pavanent en remorquant une nanacopine euro-chic griffée Zara de la tête aux pieds. «Les Grecs sont des Turcs qui se font passer pour des Italiens», dit un journaliste français.

La Grèce n’est plus un pays des Balkans avec vue sur la mer. Elle est tout occupée à devenir un pays d’Europe et regarde de haut ses voisines — la Turquie, l’Albanie, l’ex-Yougoslavie. La Grèce est moderne et européenne. Elle veut maintenant que cela se sache. Les J.O. de 2004 seront le média de son message.

«Les Jeux olympiques n’arrivent jamais dans une ville durant des périodes moches et déprimées, mais toujours au point culminant de périodes de transformations intenses et passionnantes, dit la journaliste Katia Makri. La jeune génération grecque est instruite, elle parle l’anglais, elle est mondialisée, ambitieuse et âpre au gain. Elle se compare à celle de la France, des États-Unis, pas des Balkans. Elle se balance éperdument du passé, de la culture, du folklore grecs.»

Au-delà des ruines et des sites archéologiques, Athènes est effectivement une ville récente. Le plus ancien quartier vivant de la ville — et le plus touristique —, Plaka, au pied de l’Acropole, n’a que 150 ans. «Ce n’est pas une ville réussie; il y a beaucoup de choses qui ne vont pas ici et dont nous ne sommes pas satisfaits, dit Antonis Fourlis, du Comité olympique. Les Jeux sont l’occasion de changer radicalement le visage d’Athènes, d’améliorer les infrastructures, la qualité de la vie. De laisser un héritage à la ville.»

De l’an 1 à 1920, Athènes a maintenu une population à peu près stable de 200 000 habitants. Aujourd’hui, plus de quatre millions de personnes y vivent, essaient de s’y déplacer et, certains jours, d’y respirer. Les transports en commun sont déficients, le réseau d’autoroutes aussi. Chaque habitant semble posséder une auto — les gens fortunés en ont deux, pour contourner la loi qui restreint l’accès de la ville aux voitures portant des plaques se terminant par un chiffre pair et impair en alternance. La classe moyenne se déplace en auto, dans une ville qui n’a pas été prévue pour cela.

«La Grèce fond!» C’est la manchette que le regretté Guy Deshaies, «chef de pupitre» au Devoir, avait forgée dans les années 1980 sur une dépêche racontant les horreurs des vagues de chaleur mortelles que la ville connaît chaque début d’été. Athènes est située dans une cuvette entourée de montagnes; lors des grandes chaleurs, le mercure dépasse souvent les 40ºC. Les émissions toxiques des voitures et des usines rendent l’air brun, brûlant, nocif. C’est la raison pour laquelle les Jeux se tiendront en août plutôt qu’en juillet. «Vers la mi-août, la chaleur s’estompe et le mistral souffle depuis les montagnes», dit Corynna Vacalopoulos, du Comité organisateur des Jeux.

La Grèce, on le sait, détient le brevet des Jeux olympiques, qui ont débuté dans l’Olympie antique et s’y sont déroulés sans interruption pendant près de sept siècles. Le pays tentera, en 2004, d’insuffler quelque vie nouvelle à ses vestiges culturels. Le marathon, par exemple, suivra un tracé très similaire à celui parcouru, en 490 avant Jésus-Christ, par le célèbre messager qui mourut au bout de sa course, et se terminera dans le vaste stade de marbre, au pied de l’Acropole, où se tinrent les premiers Jeux modernes, en 1896.

Oubliez un instant le baseball et la nage synchronisée. À l’origine, les Jeux olympiques étaient avant tout une célébration des arts de la guerre: course, saut, natation, escrime, pugilat, lutte, tir à l’arc, javelot, équitation étaient les disciplines d’attaque, d’esquive et de fuite enseignées aux jeunes aristocrates destinés à l’armée. «Comme les meilleurs athlètes étaient des soldats, on comprend pourquoi les Jeux de l’Antiquité s’accompagnaient toujours d’une trêve sacrée», dit Stravos Lambrinidis. Avocat et diplomate ayant longtemps travaillé à Washington, il est chargé de promouvoir, avec les Nations unies, une paix mondiale temporaire durant les deux semaines des Jeux — une initiative maintes fois tentée, sans succès, mais à laquelle on consacre cette fois des efforts plus importants.

La Grèce a un intérêt marqué à jouer ce rôle de leader de la paix. «Nous avons des voisins plutôt coriaces», dit Stravos Lambrinidis. L’Union européenne est une zone où la guerre est devenue impensable. La Grèce en est une frontière. Tout près, il y a les Balkans, Israël; entre les deux, Chypre, lieu de tension perpétuelle entre les Grecs, qui vivent au Sud, et les Turcs, qui en occupent le Nord depuis 1974. Si cette trêve olympique a lieu, espère Stravos Lambrinidis, un des plus riches héritages de la Grèce antique aura été ressuscité.

La Grèce était, jusqu’à tout récemment, un État-nation classique, composé de citoyens tous issus de la même race, parlant une langue unique, partageant une culture exclusive. Ce n’est plus le cas. Celle qui a exporté des Grecs dans le monde entier — deux millions en Amérique du Nord seulement — est devenue une terre d’accueil attrayante pour une foule de migrants venus principalement de l’Albanie voisine, des Balkans et des républiques de l’ancienne Union soviétique. Ils sont un million à y vivre, en situation plus ou moins régulière, principalement dans les faubourgs d’Athènes. Les Grecs les appellent tous, sans distinction, les Albanais. Ils ne les aiment pas, se méfient d’eux et leur imputent la plupart de leurs problèmes. «Ils ne parlent pas la langue, ne connaissent ni la culture ni les codes, ils sont pauvres, parfois voleurs, toujours prêts à travailler au noir pour une fraction du salaire des Grecs, dit Maria Carydis, qui enseigne le grec ancien. Il est clair que la qualité de la langue parlée et écrite est en déclin, en partie à cause des Albanais et en partie à cause de l’anglais, que l’on parle de plus en plus couramment.»

La formidable barrière linguistique derrière laquelle vivait la Grèce était devenue une entrave plutôt qu’un rempart, estime le dramaturge Mihail Reppas. «Il y a ici beaucoup plus de gens de talent que ce que le marché intérieur est capable de soutenir, mais pour eux, exporter leur culture en grec est impossible. Cependant, la barrière linguistique n’empêche pas les produits culturels étrangers d’envahir le marché et de concurrencer les créateurs locaux.»

La mondialisation, qui menace les assises culturelles des petites sociétés partout dans le monde, apparaît plutôt comme un gage de libération aux yeux des jeunes Athéniens. «Pendant des décennies, le pays, la ville ont été gérés par des incompétents, des bandits, quand ce n’étaient pas des militaires, dit Elena Hatzialexandrou, productrice de films. Les problèmes d’Athènes sont le résultat de la corruption qui nous a longtemps servi de régime politique. Ici, on se méfie encore des gens compétents et talentueux. Traditionnellement, c’étaient toujours les combinards, les gens qui avaient les meilleures accointances qui faisaient carrière et avaient le pouvoir, pas forcément les plus compétents. La mondialisation nous oblige à fonctionner selon des standards d’éthique et d’efficacité beaucoup plus élevés.»

Andreanou est le nom de l’artère la plus fréquentée du quartier touristique Plaka. L’ambiance n’y est pas très différente de celle du Vieux-Québec ou de la rue Saint-Paul, à Montréal: des cafés, des boutiques qui vendent au prix fort du folklore, de la nostalgie, du toc aux touristes venus du monde entier. Au bout de la rue, on trouve les ruines emmurées de l’agora romaine, qui était un quartier important il y a 2 000 ans. Si on prend à gauche, on tombe sur un labyrinthe de venelles, de plus en plus pentues, qui montent vers le pied des murs de l’Acropole. Tout en haut, on trouve des passages étroits aux escaliers de pavés usés, où les autos ne peuvent se rendre. C’est un quartier de maisonnettes tassées aux murs chaulés, comme celles des villages des Cyclades, d’où sont venus ceux qui les ont construites. Étonnamment, peu de touristes et encore moins d’Athéniens s’aventurent jusque-là. J’y ai rencontré une fillette à demi nue qui jouait avec ses chats, une vieille dame qui cousait une courtepointe, un monsieur — il devait s’appeler Zorba — qui fumait, assis sur un muret, contemplant le coucher de soleil sur Athènes, cette mégalopole bruyante et polluée à laquelle il semblait ne pas appartenir.

«La culture grecque a influencé toutes les autres cultures du monde et elle appartient maintenant à tous», dit le conseiller financier Yorgis Theodorou, avec un haussement d’épaules qui exprime le peu de souci que se font les Grecs de voir la mondialisation éroder une partie de leur culture locale.

Dans les ruelles du quartier oublié au pied de l’Acropole, on comprend d’où vient la sérénité des Grecs. Ce n’est pas la première fois qu’ils risquent de perdre leur culture. Ils ont connu leur apogée il y a 25 siècles et ont passé les 2 000 années suivantes à voir leurs cultures successives disparaître l’une après l’autre. Mais toutes subsistent dans des vestiges qui gisent juste sous la surface de celle d’aujourd’hui…