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Des pirates pour chasser les touristes de Venise

Des Vénitiens partent à l’assaut des navires de croisière qui défigurent leur ville et menacent ses fondations.

Des militants vénitiens harcèlent un paquebot à bord de leurs embarcations. (Photo: Facebook)
Des militants vénitiens harcèlent un paquebot à bord de leurs embarcations. (Photo: Facebook)

À la fin septembre, des dizaines de petits bateaux ont fait irruption dans le port de Venise. À leur bord, des Vénitiens arborant chapeau tricorne, veste déchirée et cache-œil de pirate scandaient des slogans comme «Sortez les paquebots du lagon!», tout en tentant d’empêcher les navires de croisière d’accoster.

Sur les berges du canal de la Giudecca, d’autres protestataires les accompagnaient, tandis que sur une scène flottante, des musiciens — également déguisés en compagnons de la flibuste — entonnaient des chants bien moins accueillants que ceux des gondoliers. But de ce «comité antipaquebots» (Comitato No Grandi Navi): bouter les bateaux hors de Venise.

Parmi les millions de touristes qui visitent chaque année Venise, une bonne partie arrive par navires entiers. Des balourds des mers de 1 000, 2 000, 3 500 passagers parfois, qui déversent jusqu’à 60 000 croisiéristes en une seule journée, la plupart ne passant qu’en coup de vent, le temps d’un égoportrait devant le palais des Doges.

Par leur seule masse écrasante, ces navires de plusieurs étages défigurent la Sérénissime — comme l’a démontré cette exposition de photos, d’abord censurée — et les vagues qu’ils produisent menacent les fragiles fondations sur pilotis de la ville. Sans compter que chaque géant des mers qui se pointe le bout de la proue à Venise agite le spectre d’une catastrophe du calibre du Costa Concordia.


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Voilà des années que les Vénitiens se plaignent de la présence envahissante de ces mastodontes, et qu’ils en appellent à leur mise au ban. Même s’ils sont arrivés à leurs fins en 2014, la décision en leur faveur, prise par le gouvernement italien, a été annulée par un tribunal par la suite. Bien que les pressions continuent de fuser de toutes parts, rien n’y fait, et le nouveau maire de Venise n’entend pas priver sa ville du million de croisiéristes qui débarquent annuellement sur ses quais, le tourisme étant ici la principale source de revenus.

Ce n’est pas la première fois que les Vénitiens expriment leur ras-le-bol devant le tsunami de visiteurs qui déferle sur la Sérénissime. En juillet dernier, des affiches où on pouvait lire «Touristes, fichez le camp!» sont ainsi apparues sur les murs de cette ville de 55 000 habitants, dont la population est vieillissante et en déclin, et qui accueille chaque année pas moins de… 22 millions de visiteurs.

Il y a quelques semaines, c’était au tour de Generation 90 de descendre dans la rue. Irrités de voir Venise rendue invivable par les contingents de touristes, horripilés d’assister à l’exode de ses habitants qui ne trouvent plus de loyers abordables, quelque 500 membres de ce groupe de Vénitiens ont manifesté leur mécontentement en bousculant les touristes à grand renfort de poussettes et de paniers d’épicerie…

Tandis que l’Unesco menace d’inscrire Venise sur sa Liste du patrimoine mondial en péril, de semblables mouvements citoyens sont récemment nés dans d’autres destinations surfréquentées d’Europe — à Barcelone et aux Baléares, notamment —, en réponse aux fâcheuses conséquences du surtourisme.

Quant aux pirates du Comitato No Grandi Navi, ils ont choisi la voie de la théâtralité pour porter à l’attention du monde leurs revendications. Rien là de plus normal, dans une ville réputée pour son carnaval et sa Mostra, mais parions que ces faux forbans n’ont pas fini de faire parler d’eux et de brandir leurs épées en carton, d’agiter leurs oriflammes et de lancer des bombes fumigènes devant d’autres bateaux de croisière, tant que ceux-ci continueront à dénaturer la cité des Doges.