Tout va pour le mieux en Birmanie (selon les organismes touristiques)
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Tout va pour le mieux en Birmanie (selon les organismes touristiques)

La saison de la propagande touristique est commencée en Asie du Sud-Est: une campagne invite les touristes en taisant la crise des Rohingyas, victimes de nettoyage ethnique.

Le saviez-vous? Tout baigne au Myanmar (ou Birmanie). C’est du moins ce qu’affirme sans ambages MTM (Myanmar Tourism Marketing), un organisme de promotion financé par des intérêts touristiques basés au pays d’Aung San Suu Kyi.

En conférence de presse au ITB de Berlin, l’une des grandes foires touristiques du monde, MTM a ainsi invité les voyagistes et membres des médias « à NE PAS politiser le tourisme [en majuscules dans le communiqué afférent] et à « célébrer la diversité culturelle » du Myanmar. Diversité culturelle qui, ô ironie, inclut les Rohingyas, cette minorité victime de nettoyage ethnique et des pires exactions (viols, tortures, meurtres…) de la part des forces armées du Myanmar.

Encore cette semaine, l’ONU rappelait que cette ethnie musulmane continue de fuir la terreur, dans une Birmanie majoritairement bouddhiste. En six mois, pas moins de 700 000 Rohingyas ont ainsi quitté le pays en catastrophe pour s’entasser dans des camps de réfugiés au Bangladesh voisin, aux portes de la frontière.

Mais qu’importe : tout cela se passe dans l’ouest du pays, loin des attraits de cet État aux forts relents d’une dictature pas tout à fait dissoute. Paradoxalement, parmi les régions où MTM espère voir débarquer davantage de touristes en 2018, il y a l’État de Rakhine… où se déroule la crise des Rohingyas. « Le tourisme aide à réduire la pauvreté et à relier entre elles les communautés de tout le pays », dit MTM. Une affirmation plutôt insidieuse.

Toujours en s’adressant aux professionnels du tourisme, MTM a aussi mentionné « 10 bons moyens d ‘« attirer » [lure] un touriste, à l’approche de la « saison verte » qui s’étend de mai à septembre. Morceaux choisis : « Laissez-vous séduire par 50 nuances de vert. Soyez aux premières loges des paysages verdoyants. Dégustez des fruits et légumes de saison. Circulez sur des routes rafraîchies par les averses de la saison des pluies (sans poussière). » Qui n’a pas envie de se ruer en Birmanie en découvrant d’aussi alléchants incitatifs au voyage?

MTM mentionne enfin l’importance de maintenir en vie l’industrie du tourisme et de soutenir les entrepreneurs locaux qui en vivent. Et c’est bien là le problème : alors qu’à peine 21 000 voyageurs visitaient le pays dans les années 90, ils sont désormais plus de 3,4 millions à le faire.

Dès lors, les touristes devraient-ils boycotter la Birmanie, comme certains le suggèrent, pour faire pression sur le gouvernement et l’inciter à respecter les droits de la personne? Après tout, c’est notamment grâce à cette industrie que la junte militaire qui dirigeait (et dirige officieusement) le pays s’est assouplie, au fil des ans.

La perspective de voir s’effriter cette lucrative source de revenus pourrait infléchir la politique du gouvernement, assurent les uns. Mais un tel boycottage ne changerait rien à l’attitude des militaires à l’égard des Rohingyas, disent les autres, et ne ferait que nuire aux innombrables particuliers qui vivent du tourisme. Laisser le pays s’isoler et se replier sur lui-même, disent-ils, pourrait même aggraver la situation des Rohingyas.

Quoi qu’il en soit, boycotter un pays demeure un choix personnel. Mais une chose est sûre : quiconque visite la Birmanie ne doit pas faire l’autruche et ignorer la crise qui décime les Rohingyas.

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