Un Compostelle aux Îles
Art de vivre

Un Compostelle aux Îles

Traverser les îles de la Madeleine à pied, entre collines verdoyantes, falaises de grès rouge et plages de sable blanc, avec en toile de fond le bleu du ciel et de la mer. Ça semble paradisiaque ? Notre journaliste a testé le nouveau circuit qui parcourt les 12 îles de l’archipel et peut le confirmer : ça l’est.

Ce ciel immense, si omniprésent aux îles de la Madeleine, jamais obstrué par des arbres, des montagnes ou des immeubles et se reflétant sur la mer à l’infini, hypnotise les randonneurs. Serait-ce parce que, dans cet archipel perdu au milieu du golfe du Saint-Laurent, le paradis rencontre la terre ? À marcher dans les Îles depuis des jours, je me demande si j’ai perdu la raison, obnubilé par les mirages marins, ou si, plus prosaïquement, j’ai enfin trouvé mon coin de paradis.

À ma deuxième visite aux Îles, le charme madelinot opère plus que jamais. Cette fois-ci, je suis arrivé en avion plutôt que par le traversier en voiture, quittant la chaleur étouffante de Montréal en cette fin septembre pour respirer l’air conditionné au parfum du golfe du Saint-Laurent. Ma mission journalistique : parcourir à pied, si le temps le permet et si les ampoules ne viennent pas me hanter, quelques-uns des 13 tronçons des Sentiers entre Vents et Marées, tout juste inaugurés.

Ce Compostelle maritime qui, sur 230 km, relie la douzaine d’îles de l’archipel constitue un itinéraire unique au Québec, et peut-être même en Amérique du Nord. Son tracé — des étapes variant de 6 à 27 km chacune — court sur le sable fin des plages et des dunes, grimpe sur des falaises de grès rouge, traverse le cœur de tous les villages et nous plonge dans les rares forêts des lieux. Il nous invite même à prendre le traversier pour aller marcher sur le seul morceau de terre habité de l’archipel à n’être pas connecté aux autres par la route principale, l’île d’Entrée. Le slogan du circuit, « La mer sous vos pieds », est tout à fait approprié.

Depuis son lancement, au début de l’été 2017, Entre Vents et Marées (le mot « marée » signifie également une période de temps, dans la parlure locale, comme dans l’expression « nous avons connu une mauvaise marée ») suscite un engouement qui va au-delà de ce qui avait été prévu. Bien que l’itinéraire n’ait pas encore été finalisé, des dizaines de randonneurs ont déjà foulé ce milieu insulaire, affichant fièrement leur conquête sur les réseaux sociaux. Certains pour en avoir réalisé quelques étapes, d’autres pour l’avoir marché au complet et pouvoir brandir le certificat — baptisé L’Estran, mot du vocabulaire marin qui désigne la partie du littoral recouverte par les marées — prouvant qu’ils ont achevé au moins 12 étapes sur les 13.

Grosse-Île, au nord-ouest de l’archipel. (Photo : Michel Bonato)

Ce fut le cas de Marylène Roy, 42 ans, qui a marché la totalité du parcours en trois semaines, alternant randonnées et journées de repos. « J’y ai découvert mille endroits dont je ne soupçonnais pas l’existence, malgré un voyage précédent à vélo, en plus de vivre un grand moment de zénitude », témoigne cette technicienne en éducation spécialisée au secondaire, qui se promet de revivre l’expérience.

L’idée de ce sentier au long cours a germé dans la tête de Carole Turbide, une résidante des Îles triple vétérane de Compostelle, qui fait de la randonnée son mode de vie. « Je voulais boucler mes Îles en rando, afin de permettre aux Madelinots de vivre une expérience à la Compostelle dans leurs patelins, sans devoir prendre l’avion », raconte cette technicienne en sciences halieutiques à Pêches et Océans Canada, attablée devant un café à Cap-aux-Meules. Loin d’elle l’idée d’en faire une attraction touristique. « Je pensais davantage à un chemin plus spirituel », dit cette jeune quinquagénaire.

Afin de concrétiser son rêve, Carole Turbide forme un comité, composé de retraités actifs ayant foulé au moins un des chemins de Compostelle et connaissant chaque grain de sable de leurs îles, et trace un itinéraire qui passe presque uniquement par les plages. En 2015, elle met son parcours à l’épreuve, avec des amis et quelques Madelinots, pendant une expédition de neuf jours « aux étapes trop longues », traversant à gué les goulets, ces chenaux qui relient les lagunes à la mer, comme savent le faire les vrais Madelinots.

L’île d’Entrée, vue de l’île du Havre aux Maisons. (Photo : Michel Bonato)

Le « Compost’Îles », comme le surnommeront quelques Madelinots, reçoit un accueil très favorable en 2016. Tellement que la mairie de la municipalité des Îles-de-la-Madeleine (qui englobe tout à l’exception de Grosse-Île), l’Association touristique régionale et d’autres intervenants poussent le comité à accélérer le rythme dans le but d’ouvrir le parcours à l’été 2017. « On n’avait qu’un an pour tout mettre en œuvre », dit Claire Boudreau, l’aînée du groupe, dite la « représentante du randonneur moyen ».

La petite équipe de bénévoles, aussi constituée des couples Fernande Petitpas et Jean Bouffard ainsi que Carole Longuépée et Réal Jomphe, se retrousse les manches. Tout est à faire, du tracé, qui devrait esquiver les goulets, trop périlleux pour les touristes, en passant par la documentation et la question des assurances. Un an plus tard, mission accomplie ! « Nous nous sommes fait prendre au jeu. La conception du sentier est devenue une passion », dit Fernande Petitpas, retraitée du monde de l’enseignement dans le début de la soixantaine qui m’a accompagné pendant trois jours de randonnée.

Simplement en ce qui concerne le balisage, il a fallu plus d’un mois de travail à quatre bénévoles à temps plein pour le terminer. « Nous l’avons marché au complet sans jamais utiliser de quad, transportant les balises à bout de bras », dit fièrement Jean Bouffard, ex-gestionnaire d’Hydro-Québec. Il manque d’arbres en cette terre acadienne sur lesquels afficher les indications aux randonneurs, alors la coquille Saint-Jacques, symbole du circuit, a été peinte sur les poteaux d’Hydro-Québec (avec sa permission), sur les roches, sur le bitume, bref, n’importe où, afin que les randonneurs ne se perdent pas. « On voulait limiter au minimum l’utilisation des panneaux de signalisation pour ne pas dénaturer le paysage », dit Carole Longuépée, infirmière retraitée et présidente du comité.

Si le trajet sur les plages ne comporte pas d’écueil, il en va autrement sur la terre ferme.

Les îles de la Madeleine sont constellées de propriétés privées. À moins de passer par la route, difficile de ne pas fouler le sol d’autrui. C’est là qu’entre en scène la culture madelinienne. « Nous sommes allés rencontrer les propriétaires un à un afin d’obtenir un droit de passage. Chaque fois, la conversion commençait par la traditionnelle question : “Tu es le fils de qui ?” », raconte Jean Bouffard en riant.

Les liens familiaux, dans un territoire si étroit et si soudé, qui compte 13 000 habitants, valent leur pesant d’or. À l’île du Cap aux Meules, où résident les membres du comité, ces derniers connaissent tout le monde. Leur démarche se complexifie lorsqu’ils demandent un droit de passage à un résidant d’une autre île. « C’est plus difficile quand tu n’es pas de la place », admet Fernande Petitpas, au nom prédestiné pour la marche. La solution : déléguer la gestion du droit de passage aux gens du coin. « Par exemple, nous avons organisé une assemblée publique à Grande-Entrée, la capitale québécoise du homard, et nous leur avons dit : si vous voulez que le sentier passe par chez vous, arrangez-vous pour obtenir le droit de passage sur les plus beaux emplacements de votre île », dit Jean Bouffard. Leurs vœux ont été exaucés, car le sentier bordera le bassin aux Huîtres en 2018, plutôt que de clopiner sur la route 199, comme ce fut le cas dans ce secteur en 2017.

Là où ça se complique, c’est avec les propriétaires fonciers venant du continent. Car les Îles attirent les continentaux. Il n’y a pas que l’animatrice Julie Snyder qui y accoste en été. De nombreux urbains acquièrent des propriétés en vue d’en faire leur port d’attache. « Ce sont souvent les plus récalcitrants », affirme Fernande Petitpas. Ils sont aussi plus difficiles à joindre. « Le meilleur est donc à venir, car le tracé s’améliorera au fur et à mesure que nous réussirons à obtenir tous les droits de passage », ajoute-t-elle. D’où la mention « En développement » sur le site Web du comité.

Si Sentiers entre Vents et Marées n’atteint pas encore la perfection, il en met déjà plein la vue, le buffet de magnifiques paysages étant aussi abondant aux Îles que les homards. En quelques jours, j’ai marché sur des kilomètres de plages sauvages grouillant de phoques curieux, escaladé les Demoiselles, ces buttes dénudées et arrondies qui ponctuent le faible relief des Îles, et sauté de cap en cap, surplombant la mer et ses vagues, face au vent madelinot qui ne décolère jamais. Partout, la mer et les maisons aussi colorées que les fleurs au printemps. « Leur couleur servait autrefois de point de repère aux pêcheurs », m’explique Rémi Martinet, homardier de l’île du Havre Aubert. Moi qui pensais que c’était par pure coquetterie !

Ce chemin blond (plage), rouge (falaise) et bleu (mer), espèrent les fondateurs, poussera les entreprises madeliniennes à proposer des services aux randonneurs, comme le transport de bagages ou encore des navettes, qui restent toujours à intégrer. « Les marcheurs l’empruntent actuellement en autonomie complète, réservant eux-mêmes leur hébergement en chemin », explique Carole Longuépée. Des voyages guidés pourraient se mettre en place.

La coquille Saint-Jacques, symbole du circuit. (Photo : Carole Longuépée)

C’est l’occasion, pour des secteurs dévitalisés, de promouvoir leur attractivité. Par exemple, sur l’île d’Entrée, un bout de terre isolé où se trouve le Big Hill, point culminant de l’archipel (174 m d’altitude), les habitants veulent agrandir leur réseau pédestre et transformer l’école désaffectée en centre d’hébergement. Le but : prolonger la visite des randonneurs, qui autrement ne feraient que passer quelques heures sur ce bout de terre vert comme l’Irlande. Le sentier devient ainsi moteur de développement.

En quête de spiritualité ? Entre Vents et Marées ne nous laisse pas en chemin, puisque le parcours permet de visiter toutes les églises des Îles. « C’était important pour moi d’offrir des lieux de recueillement et de repos, tout en mettant en valeur ce riche patrimoine madelinot. Chaque lieu de culte a sa personnalité, comme celui de Grosse-Île, avec son vitrail représentant Jésus portant des bottes en caoutchouc comme les pêcheurs, ou celui de Saint-Pierre-de-La Vernière, construit avec du bois de bateau naufragé », dit Carole Turbide.

Les îles de la Madeleine, terre de zénitude. Compostelle a maintenant de la concurrence !