Au pays du safari responsable

Le Botswana fête ses 50 ans d’indépendance et des décennies de stabilité. Il célèbre aussi de nombreuses années de safaris respectueux des animaux.

Le Botswana a fait un trait sur les safaris de masse. Des sorties d'observation en petit nombre à bord de 4 x 4 permettent de photographier les animaux dans leur habitat. (Photo: National Geographic / Getty Images)
Le Botswana a fait un trait sur les safaris de masse. Des sorties d’observation en petit nombre à bord de 4 x 4 permettent de photographier les animaux dans leur habitat. (Photo: National Geographic / Getty Images)

«Surtout, restez calmes, et que personne ne bouge!» La voix, impérative, est surgie de nulle part, tout comme l’énorme pachyderme qui venait de faire irruption à trois mètres de moi et des autres clients du camp, attablés dehors et à découvert. Après nous avoir balayés du regard, l’éléphant est reparti sans demander son reste. Rien là de bien surprenant: tomber nez à nez avec des bêtes sauvages fait partie du quotidien quand on séjourne au cœur de leur habitat, au Botswana.

Depuis deux jours, je suis installé au camp Selinda, aménagé au beau milieu de la brousse, dans le nord-ouest de ce pays d’Afrique australe. Pour me rendre ici, aux abords de la rivière Linyanti, j’ai dû emprunter un petit avion, atterrir sur une piste cahoteuse, puis monter dans une navette fluviale, seuls moyens d’accéder à ce lieu particulièrement isolé et fréquenté par une faune abondante.

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À une centaine de kilomètres vers l’est, la réserve naturelle de Chobe abrite 50 000 éléphants, la plus forte concentration de la planète; vers l’ouest, les eaux du delta de l’Okavango — récemment inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’Unesco — créent un foisonnant écosystème qui attire une profusion de bêtes. Entre les deux, le camp Selinda forme un excellent pied-à-terre pour observer lions, guépards, léopards, hippopotames, marabouts et autres phacochères, mais avec tout le confort d’un établissement 5 étoiles.

Entre les sorties d’observation en 4 x 4, les clients du camp Selinda disposent de «chambres» formées de vastes et luxueuses tentes. Montées sur des plateformes et dotées de parois en moustiquaires, elles sont meublées comme dans un hôtel huppé: très grands lits moelleux, bar, cabinet d’aisance, douche privée… Malgré l’isolement, un maître-queux prépare des plats fins à tous les repas, qu’on peut arroser de l’un des mille crus conservés à la cave — une rareté en un lieu si perdu.

S’il semble briller par sa singularité, le camp Selinda n’est pas exceptionnel au Botswana: depuis une vingtaine d’années, ce pays joue la carte du tourisme «revenu élevé, faible impact». «Plutôt que de proposer des safaris de masse, explique Suzanne Lemay, experte en safaris du voyagiste montréalais Passion Nomade, on limite le nombre de visiteurs en imposant des quotas dans les camps et en misant sur un tourisme très haut de gamme, qui cible des voyageurs fortunés.»


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Ainsi, pour séjourner dans les camps du Botswana, il faut compter au bas mot 700 dollars américains par personne et par nuit, mais la facture peut monter jusqu’à 3 000 dollars américains, comme dans la suite familiale du camp Zarafa, membre de la prestigieuse enseigne Relais & Châteaux.

À ce prix, les clients ont droit à un véritable condo de luxe sous la tente, à un majordome et à un chef attitrés, et surtout à deux ou trois safaris de plusieurs heures, de jour comme de nuit. «Ce sont des safaris respectueux des animaux, puisque, comme partout au Botswana, on impose un maximum de trois véhicules par site d’observation des bêtes», poursuit Suzanne Lemay.

Au camp Zarafa, les amateurs de safari vivent dans le luxe: vastes chambres-tentes, plats fins et grands crus. (Photo: Graham Prentice / Alamy Stock Photo)
Au camp Zarafa, les amateurs de safari vivent dans le luxe: vastes chambres-tentes, plats fins et grands crus. (Photo: Graham Prentice / Alamy Stock Photo)

Ailleurs en Afrique, il arrive que 25 fourgonnettes bondées de touristes encerclent des animaux, surtout s’il s’agit d’un léopard ou d’un guépard, particulièrement difficiles à repérer. Mais au Botswana, pas question de dénaturer ainsi les safaris: les animaux constituent l’élément central du tourisme, deuxième industrie nationale.

Peuplé d’à peine deux millions d’âmes, ce pays fait figure d’ovni dans l’univers africain. Dans la foulée de la vague nationaliste qui a déferlé sur l’Afrique à partir des années 1950, cet ancien protectorat britannique a réclamé et obtenu pacifiquement son indépendance, en 1966. Un an plus tard, la découverte de riches gisements diamantifères a permis à la nouvelle république de se développer rapidement; en quelques années, le Botswana, qui comptait alors parmi les contrées les plus pauvres du monde, est devenu l’une des plus prospères d’Afrique.


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Aujourd’hui, ce pays voisin de l’Afrique du Sud, de la Zambie, du Zimbabwe et de la Namibie forme «la démocratie multipartite la plus durable et l’une des plus stables du continent», dixit les éditions Lonely Planet, qui placent le Botswana au sommet de la liste des pays à voir en 2016, en le qualifiant de «modèle à suivre» et de «secret le mieux gardé d’Afrique».

Selon Transparency International, le Botswana demeure l’un des pays les moins corrompus (28e sur 175 recensés en 2015). Et tandis que bon nombre de dirigeants africains s’approprient l’essentiel des revenus de l’État, le président botswanais, Ian Khama, au pouvoir depuis 2008, en redistribue une large part à la population, sous forme de services (éducation, santé publique, infrastructures…), mais aussi pour assurer la protection de la faune.

Au fil des ans, le Botswana est devenu un havre de paix pour les animaux: d’abord, près de 40% de ses 582 000 km2 de superficie (un peu plus que celle de la France) sont formés d’aires protégées, privées ou publiques; ensuite, le braconnage y est sévèrement réprimé, les contrevenants étant passibles de 25 ans de prison. Des bataillons de rangers armés jusqu’aux dents protègent les animaux.

Le léopard est l'un des grands félins qu'il est possible d'apercevoir au cours des sorties. (Photo: Aurora Open / Getty Images)
Le léopard est l’un des grands félins qu’il est possible d’apercevoir au cours des sorties. (Photo: Aurora Open / Getty Images)

Depuis 2014, la chasse est interdite sur l’ensemble du territoire. «Dès qu’on entend un coup de feu dans la brousse, on sait que ce sont des braconniers et on envoie l’armée», explique Dereck Joubert, copropriétaire avec son épouse, Beverly, de Great Plains Conservation. Cet organisme de protection de la nature possède sept camps au Kenya et au Botswana, dont ceux de Selinda et de Zarafa, ainsi que les réserves privées sur lesquelles ils sont situés.

Voilà plus de 20 ans que ces cinéastes-photographes du National Geographic militent pour la protection de la faune africaine, notamment en faisant pression sur le président Khama. Tous deux natifs d’Afri­que du Sud et aujourd’hui citoyens botswanais, ils récupèrent d’anciens terrains de chasse pour les laisser ensuite en friche afin que les animaux y reviennent, avant de les utiliser pour des safaris responsables. «Autant que possible, nous privilégions les zones situées en bordure de réserves existantes, pour créer une zone tampon avec les aires non protégées», dit Beverly Joubert.

L’autre dada du couple, c’est la sauvegarde des rhinocéros d’Afrique du Sud, dont les rangs sont décimés par des braconniers motivés par l’appât du gain. Sur les marchés noirs asiatiques, la poudre de corne de rhinocéros — aux prétendues vertus médicinales et aphrodisiaques — peut en effet se vendre 70 000 dollars le kilo.

Dans les camps du Botswana, des éléphants pointent parfois le bout de leur trompe. (Photo: National Geographic / Getty Images)
Dans les camps du Botswana, des éléphants pointent parfois le bout de leur trompe. (Photo: National Geographic / Getty Images)

Pour assurer la protection de ces mammifères en péril, Dereck et Beverly Joubert ont créé l’ONG Rhinos Without Borders, qui vise à réinstaller 100 rhinocéros sud-africains au Botswana. En mai 2015, 10 premiers spécimens sont ainsi arrivés, suivis de 25 autres, en novembre. «En Afrique, cinq lions par jour, cinq éléphants par heure et un rhinocéros toutes les sept heures sont tués aux mains des braconniers», déplore Dereck Joubert.

Cela dit, tout n’est pas rose au Botswana, car l’interdiction de la chasse n’est pas sans conséquence. D’abord, elle entraîne davantage de conflits territoriaux entre fermiers et animaux — récoltes piétinées par des éléphants, bétail tué par des prédateurs, etc. Ensuite, elle souffre d’une exception de taille: de riches touristes peuvent toujours chasser du gros gibier dans certaines réserves privées du pays et en rapporter des trophées — comme l’a fait ce dentiste du Minnesota avec le lion Cecil, à l’été 2015, au Zimbabwe.

Pire: les premiers habitants du pays, les Bochimans (Bushmen, en anglais, ou Sans), sont eux aussi visés par l’interdiction de la chasse, y compris sur leurs terres ancestrales. Pour l’ONG Survival International, qui se porte à la défense des peuples indigènes du globe, c’est là une aberration qui s’ajoute à des décennies de dénigrement et de tentatives d’assimilation. «Même s’il est techniquement possible pour un Bochiman d’obtenir un permis de chasse pour sa subsistance, aucun d’entre eux n’a jamais réussi à en obtenir un», assure Lewis Evans, porte-parole de Survival International. L’ONG va même jusqu’à en appeler au boycottage du tourisme pour dénoncer l’attitude de l’État.


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Celui-ci a chassé de leurs terres des centaines de Bochimans pour laisser libre cours à l’exploitation des mines de diamant, avant de les déplacer dans des villages où sévissent alcoolisme et dépression, rapporte Survival International. De plus, les Bochimans sont méprisés par une majorité de Botswanais, qui les considèrent comme primitifs; pourtant, ils forment l’un des plus anciens peuples de la terre, et ils auraient possiblement inventé le premier langage encore parlé aujourd’hui.

«La plupart des jeunes Bochimans veulent accéder à la vie moderne, avoir leur téléphone cellulaire et leur compte Facebook», dit Donald Senase, guide botswanais au camp Zarafa. Certains Bochimans tentent cependant de jeter des ponts entre passé et présent, comme Xushe Xwii, 25 ans, revenue dans son village natal après des études en ville. Aujourd’hui, elle guide les touristes dans les plaines de sel durci de Makgadikgadi, dans le nord du Kalahari, en compagnie de Bochimans fiers de révéler leur savoir et leur incroyable connaissance du désert. «C’est ma façon de contribuer à la survie de ma culture, en la faisant découvrir aux étrangers», dit-elle.

Les visiteurs se rendent surtout dans cette région isolée du centre-nord du pays pour voir des suricates — d’adorables et rigolos mammifères — et pour admirer la crinière noire des lions du Kalahari.

Le tourisme serait-il donc le meilleur moyen de préserver à la fois un peu de la culture millénaire des Bochimans ainsi que certaines espèces d’animaux sauvages? Beaucoup le pensent, à commencer par Dereck Joubert: «C’est l’une des façons. La meilleure que nous ayons pour l’instant…»

***

Pour aller plus loin

Meilleure saison: de mai à septembre

Formalités: aucun visa requis, protection antipaludéenne nécessaire

Transport aérien: aucun lien direct avec l’Europe; il faut passer par l’Afrique du Sud ou la Namibie, notamment avec Air France, KLM et Air Botswana

Pour en savoir plus: botswanatourism.co.bw

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1 commentaire
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Salut Gary! Excellent reportage… exception faite de la référence négative à la chasse « sportive ». Ce genre de chasse apporte des revenus nécessaires à la conservation des espèces africaines. Si tu veux en savoir plus sur le sujet, ça me fera plaisir de t’indiquer des références hors des groupes anti-utilisation qui ont profité de l’abattage de Cécil pour remplir leurs coffres… à nouveau. Au plaisir!
Gil