Barbie Savior, ou les dérives du volontourisme

Lancé à la blague par deux travailleuses humanitaires, un compte Instagram satirique invite à réfléchir sur une industrie qui amalgame voyage et bénévolat.

«C’est dommage qu’il n’y ait pas assez de professeurs compétents, ici», dit en substance Barbie, debout devant un tableau noir dans une école africaine. «Je n’ai pas de formation en enseignement, mais au moins, je viens d’Occident! poursuit-elle. Après tout, tout ce dont j’ai besoin ici, c’est d’une craie et d’une bonne dose d’optimisme…»

Le commentaire qui précède est tiré de Barbie Savior, un hilarant compte Instagram dans lequel on dénonce par l’absurde et l’ironie les dérives du volontourisme, cette forme de tourisme amalgamant voyage et bénévolat, relève le site Quartz.

Photo tirée du compte Instagram Barbie Savior
Photo tirée du compte Instagram Barbie Savior.

Pour y parvenir, on met en scène une Barbie plus nunuche que nature, déconnectée de la réalité et davantage obsédée par l’alimentation des réseaux sociaux que par celle des enfants affamés qu’elle prétend vouloir aider. «Moi, en train de prendre un slumfie», dit Barbie Savior dans la légende d’une photo, après s’être tiré l’égoportrait devant un bidonville (slum, en anglais), vêtue comme si elle s’apprêtait à aller prendre un verre de rosé sur une terrasse.

Lancé à la blague en mars par deux travailleuses humanitaires, ce compte Instagram satirique est aujourd’hui devenu viral en raillant indirectement ces touristes pleins de bonne volonté qui paient chaque année le gros prix pour faire du bénévolat dans une école du Cambodge ou un orphelinat togolais.

Photo tirée du compte Instagram Barbie Savior.
Photo tirée du compte Instagram Barbie Savior.

Car si les intentions de ces braves volontouristes sont nobles, l’impact de leur passage éclair n’est pas toujours bénéfique et sert souvent d’autres intérêts que ceux des démunis qu’ils tentent naïvement d’aider. C’est notamment le cas des organismes et des agences qui profitent de la «machine à saucisses du “volontourisme” international», comme on le souligne dans ce très bon article de La Presse, et qui forme une industrie de deux milliards de dollars à laquelle participent annuellement 1,6 million de personnes.

L’exemple-type de conséquence fâcheuse de cette forme de tourisme, c’est le passage à répétition d’étrangers occidentaux dans les orphelinats. Rapidement, les enfants s’attachent à eux, mais après une ou deux semaines, ils doivent s’en séparer. Or, les enfants vivent chaque fois ce départ comme un abandon, qui devient rapidement une série d’abandons, toujours plus difficiles à supporter d’une fois à l’autre. Sans compter que dans certains pays, les dirigeants d’orphelinats maintiennent volontairement leurs installations dans un piètre état, pour attrister et attirer davantage les volontouristes potentiels…

Photo tirée du compte Instagram Barbie Savior.
Photo tirée du compte Instagram Barbie Savior.

Le compte Barbie Savior met aussi en lumière la bigoterie de certains volontouristes, qui se croient investis d’une mission divine lorsqu’ils partent à l’étranger, de même que le white savior complex, ce syndrome de l’Occidental qui pense pouvoir sauver le monde rien qu’en sautant dans un avion, sans savoir si sa formation et ses compétences seront d’une quelconque utilité là où il atterrira. Tout le contraire, en somme, des véritables travailleurs humanitaires, qui sont spécialement formés pour améliorer le bien-être de ceux qui en ont besoin, et qui demeurent sur place pendant plusieurs mois, voire des années.

Cela dit, le volontarisme n’entraîne pas que des conséquences fâcheuses, et les deux auteures du compte Barbie Savior se défendent bien d’inciter les gens à ne pas aider leur prochain; elles aimeraient simplement qu’ils se demandent quel est le meilleur moyen d’y parvenir…

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4 commentaires
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C’est drôle. Faudrait quand même compléter avec quelque chose d’utile: quels organismes sont sérieux, la base du quoi faire quoi ne pas faire, etc. Oui le volontarisme n’est pas une ballade dans le sud mais faudrait pas être obligé de faire un Ph D. pour savoir où aller et quoi faire…

Travailleuse humanitaire bien payée versus le touriste qui paie pour faire du bénévolat, intéressant!

Faut voir les raisons et motivations du « touriste volontaire ». Certains apportent des bonbons à tirer aux enfants depuis le camion (je l’ai vu en République dominicaine), déprimant et dangereux pour les enfants… D’autres avaient apporté des cahiers, des crayons. Achetés au Dollorama « pour que ça coûte moins cher vu que eux, ben y voient pas la différence ». Pas facile de se mettre à la place des autres…
Côté organismes, les commentaires des gens qui y travaillent sont aussi découragés de tous les stratagèmes des requins qui tournent autour de l’aide humanitaire. Peut-être on réduire ces requins et augmenter la pertinence des voyages de volontourisme ?

Le travail humanitaire demande un ancrage dans le milieu précédé d’une sérieuse formation non seulement professionnelle mais aussi socio-géo-politique. Les travailleurs humanitaires travaillent AVEC les gens des communautés concernées et non pas POUR eux. Ils ont une vision globale et à long terme des actions qu’ils vont entreprendre. On est loin du volontourisme.

J’ai personnellement rejoint durant 1 mois une tante qui travaillait depuis 15 ans auprès des nomades du Sahel. J’ai vécu dans des campements nomades, et j’ai participé à ma façon aux activités du dispensaire. Jamais il ne me serait venu à l’idée de me considérer comme une travailleuse humanitaire. J’ai toujours raconté que durant ce voyage fabuleux j’ai eu l’honneur et le privilège de vivre parmi les nomades tout en aidant ma tante dans des petites tâches qu’elle m’a confiées.