De port en port sur la Basse-Côte-Nord

Envie de partir à l’aventure en restant à la maison ? Notre collaborateur Gary Lawrence nous présente un extrait de son livre Fragments d’ici : 25 récits pour (re)découvrir le Québec.

Gary Lawrence

De Kegaska à Blanc-Sablon, Côte-Nord

«Avez-vous vu les chevreuils ? » lance Robert, le popotin bien enfoncé derrière le volant de son pickup un brin déglingué. « Je peux aller vous les montrer, si ça vous tente. »

Je venais tout juste de voir gambader une famille de braves ongulés, si nombreux à Anticosti, quand l’homme à la bouille goguenarde et au sourcil hirsute m’a abordé, sur la Main de Port-Menier. Menuisier de L’Île-Perrot, Robert est venu s’échouer dans la grande île pour prendre sa retraite, « parce que le monde est vrai, ici ».

En ce mardi soir de mai, Port-Menier a des allures de village fantôme : pas âme qui vive, rien que Robert et quelques Anticostiens venus chercher un proche ou assister aux transbordements du Bella Desgagnés, qui vient d’arriver de Sept-Îles, ses cales remplies de denrées et de camionnettes frappées du logo de Pétrolia.

Un ou deux braves bougres sont aussi là pour offrir un « tour de machine » aux passagers descendus à terre, tout fiers de leur montrer une infime partie de leur île grande comme la Corse, même quand il y fait noir comme dans le fond d’un baril de pétrole de schiste. Puis, quand ils voient s’incliner la grue du Bella Desgagnés — signe d’un départ imminent —, ils les ramènent au bout de l’interminable jetée de 1,2 km. Coût de la visite : un grand sourire et une franche poignée de main.

C’est bien vrai que le monde est vrai, par ici. Tout autant qu’ailleurs en Moyenne et en Basse-Côte-Nord, d’ailleurs, là où d’autres bons samaritains viennent parfois à la rescousse des passagers largués sur le quai, lors des escales du Bella Desgagnés.

Sorte d’hybride entre un cargo, un traversier et un navire de croisière, le Bella Desgagnés consacre une large partie de ses 6 655 tonnes au fret, et une autre partie à ses 381 passagers, qu’ils aient réservé un simple siège dans l’un des salons collectifs ou qu’ils se soient prévalus d’une cabine tout confort.

Gary Lawrence

Éminemment plus agréable, maniable, stable et volumineux que ses prédécesseurs — le Relais Nordik et le Fort Mingan —, le Bella Desgagnés est entré en service en 2013. Depuis, il quitte Rimouski chaque lundi à destination de Sept-Îles, gagne Anticosti puis Havre-Saint-Pierre, et sautille ensuite de quai en quai jusqu’à Blanc-Sablon, pour finalement rentrer au bercail le lundi suivant, en refaisant les mêmes escales, de jour comme de nuit, beau temps mauvais temps.

Luxe modéré

On ne s’embarque pas à bord de ce cargo mixte comme on le fait dans un paquebot : ici, pas d’animation à bord, pas de glissades d’eau ou de buffet tout compris, ni même de bar, d’ailleurs. Seul un peu de pinard est servi en salle à manger, lors des excellents repas où abondent poissons et fruits de mer, entre autres mets sapides.

En fait, il faut chercher l’animation partout ailleurs sur ce navire : le déploiement de l’immense grue à flèche qui peut soulever un camion de 27 tonnes sans sourciller ; les baleines qui batifolent tôt le matin au quai de Havre-Saint-Pierre ; les icebergs qui défilent à la queue leu leu, de mai à juillet, dans le détroit de Belle Isle ; le soleil qui remonte le fil de l’aube sur la mer d’huile ; ou les cieux irréels que le vent et la lumière épannellent, quand la purée de pois n’englue pas l’étale du fleuve.

Gary Lawrence

À bord, on côtoie toute une galerie de personnages, des pêcheurs anglos qui vont se faire soigner à « Seven Islands » ou des Innus qui vont magasiner à Sept-Îles, des grands-parents qui vont voir leur petit-fils à Lourdes-de-Blanc-Sablon, des profs de français qui rentrent de huit mois de labeur à Unamen Shipu, mais aussi des tronches sorties tout droit d’un documentaire de Pierre Perrault ainsi que des touristes européens tout ébaubis d’explorer ce coin de pays à la joliesse démesurée.

En fait, quiconque monte à bord du Bella Desgagnés ne peut être que dérouté, surtout au-delà de Natashquan. Pendant des années, c’est là que s’arrêtait la route 138, mais en 2013, un nouveau tronçon routier a désenclavé le village suivant, Kegaska, ancien poste de traite devenu un ravissant havre de pêche de 110 habitants, où dodelinent placidement les crabiers, en retrait des eaux tourmentées.

Paysage dénudé

Au-delà, seul le Bella Desgagnés dessert une série de villages et de hameaux isolés, aux maisonnettes de bois éparses, hissées sur pilotis ou déposées à vif sur le roc. Des bleds riquiquis et craquants à souhait, qui émergent de nulle part — et la plupart du temps de la brume. « Ça me rappelle vraiment les villages de pêcheurs d’Islande ! » lance Mathieu Dupuis, photographe québécois pour National Geographic, monté à bord à Sept-Îles, tandis que d’autres trouvent qu’ils fleurent bon la Norvège ou le Groenland.

Contrée nue et éminemment minérale, tapie sous un tourbillon de toundra, de tourbières et de taïga, la Basse-Côte-Nord n’a pas d’égal en Amérique. Échancré par de multiples baies, couvert de rocs lisses et denses piqués de bonsaïs boréaux, son littoral de 400 km est jalonné de centaines d’îles et d’îlots austères, peuplé de 5 000 âmes et de milliers d’oiseaux migrateurs, et il a tôt fait de téléporter quiconque dans une intrigante dimension, autour du 50e parallèle.

C’est particulièrement le cas dans l’archipel de Kécarpoui, quand le Bella Desgagnés s’insinue prudemment dans les rigolets — de petits fjords pareils à des bras de mer — pour gagner le quai de Saint-Augustin. « C’est de loin le passage le plus spectaculaire et le plus délicat, avec celui qui mène à Harrington Harbour », assure le capitaine François Nadeau.

Blotti sur une île lovée dans une vaste baie circulaire, ce dernier village constitue l’escale la plus prisée de l’itinéraire du Bella Desgagnés. Réparties çà et là comme si une main titanesque les y avait semées à tous les vents, les croquignolettes maisonnettes colorées sont presque toutes reliées par de larges trottoirs de bois entrecoupés de roches plates, qui tiennent lieu de réseau routier partagé entre piétons, vélos et quads.

Si la plupart des 300 âmes de Harrington Harbour parlent anglais, c’est parce que la majorité de ses résidants descend de pêcheurs terre-neuviens venus s’établir ici pour profiter de l’abondance de la poiscaille et des innombrables havres où ils pouvaient se réfugier, au XIXe siècle. Pas surprenant que la majorité des hameaux de la Basse-Côte-Nord soient anglos, même si des descendants d’Acadiens des Îles-de-la-Madeleine et de francophones québécois vivent à La Romaine et à Tête-à-la-Baleine.

« Quant à ceux de Blanc-Sablon, on ne sait pas trop quelle langue ils parlent ! » badine Gilles Monger, guide et ancien directeur de l’école de Tête-à-la-Baleine, en faisant référence à la parlure de ce village intrinsèquement lié à son pendant francophone qu’est Lourdes-de-Blanc-Sablon.

De toutes les escales du Bella Desgagnés sur la Basse-Côte-Nord, cette dernière est la seule où on a droit à un peu de temps — quatre heures, en fait — pour explorer les lieux. Puisque la priorité de ce navire est le fret et la desserte des populations, les escales sont toujours très courtes, d’à peine une heure parfois, et parfois en pleine nuit. Pire : il arrive que celles-ci soient écourtées ou annulées, selon les aléas de la météo ou les imprévus. « Mais c’est toujours trop court : ce sont vraiment des p’tites saucettes agace-pissette ! » dit Mathieu Dupuis.

Avec une heure ou deux devant soi, inutile de songer à aller révérer la maison de Gilles Vigneault à Natashquan ; de lorgner l’autel en peau de caribou de l’église Marie-Reine-des-Indiens, à La Romaine ; d’espérer fondre devant la bucolique joliesse de Mutton Bay ; de flâner sur la plage blonde de Saint-Augustin ; de voir les vestiges de la station baleinière basque de Middle Bay ou ceux de la fonderie de graisse de loup marin de l’île Providence ; ou de visiter la maison de Jos Hébert, postier mythique de la Basse-Côte-Nord.

À moins que le quai ne soit situé près des sites d’intérêt et qu’on puisse les rejoindre à pied ou à vélo, ou que les guides de Voyages CoSte soient à bord.

Exode

Depuis plusieurs années, cette coopérative unique au Québec organise des excursions et activités de toutes sortes sur la Côte-Nord, en plus de travailler au développement du tourisme dans cette région qui souffre toujours du moratoire sur la pêche à la morue, des quotas de pêche et de l’exode des populations. « À Sept-Îles, il y a plus d’habitants de Tête-à-la-Baleine qu’il n’y en a ici, dit Nicole Monger, guide et propriétaire d’un gîte dans ce village de 185 âmes. Les écoles se vident, et quand les jeunes partent étudier en ville, ils ne reviennent plus. »

En route vers l’époustouflante chute Brador, non loin de Blanc-Sablon, l’ex-maire Anthony Dumas abonde dans le même sens, en pointant une à une les maisons. « Seules deux personnes vivent ici, leurs enfants sont partis. Pareil ici, et ici, et là, où une autre personne vit seule. Tous des vieux ! Là, c’est pire : ces maisons sont vides… »

Si tout le monde en Basse-Côte-Nord réclame une route comme solution à tous les problèmes, d’autres espèrent que le tourisme amènera un peu plus d’eau au moulin, même si la saison est fichtrement courte. « Encore faut-il que nos richesses soient mises en valeur ! » plaide Alberte Marcoux, directrice de Voyages CoSte. « Qui sait qu’à Blanc-Sablon, on a retrouvé des traces de peuplement qui datent de 9 000 ans ? »

Peu de gens, en effet. Pas plus qu’on ne sait que c’est dans les environs de Vieux-Fort, près de Blanc-Sablon, que des pêcheurs bretons auraient fondé Brest, possiblement le premier établissement permanent en Amérique du Nord.

En attendant que les touristes français débarquent par autocars entiers, la Basse-Côte-Nord forme un fascinant coin de pays à l’état brut, et l’un des derniers bastions authentiques d’un Québec d’autrefois, dont la plus noble porte d’entrée demeure sans conteste la voie maritime. « Pour la Basse-Côte-Nord, la province, c’est un bateau », disait le capitaine Jourdain à bord du Cap Diamant, l’un des prédécesseurs du Bella Desgagnés, en 1966. Et il y a fort à parier qu’il en sera encore ainsi longtemps.

Le Devoir, 11 juillet 2015

Fragments d’ici : 25 récits pour (re)découvrir le Québec, par Gary Lawrence, Somme toute.

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Votre texte est magnifique! Je fais ce voyage avec mes élèves depuis plus de 15 ans! Un ancien prof d’histoire de mon école a instauré cette tradition à mon école il y a plus de 20 ans! Les anciens élèves que je croise me parle toujours de cet extraordinaire voyage! Merci de partager cette belle expédition! 🙂

Mon épouse (enceinte) et moi avons fait le voyage sur le Fort-Mingan en 1975 et je puis vous garantir que c’est un voyage inoubliable. Nous avons débarqué à Blanc-Sablon pour y passer la semaine, attendant le retour du bateau pour rentrer à Sept-Îles. Nous avons pu louer un véhicule et nous promener autour de Blanc-Sablon et explorer la toundra des alentours et la rivière Belles-Amours. À l’époque ce n’était qu’un petit bout de route entre Red Bay et Lourdes-du-Blanc-Sablon mais depuis il y a une route qui relie ces villages avec Goose Bay, Labrador City, Fermont et Baie-Comeau.

Toutefois le voyage en bateau est une grande partie du dépaysement et des rencontres inopinées qu’on peut y faire. Dans notre cas, il y avait plusieurs enseignantes religieuses qui s’en allaient dans les villages le long de la côte et qui devaient se séparer pour la période scolaire. Ce voyage est un petit joyau et on ne peut qu’espérer que cela ne deviendra pas trop populaire pour que la horde de touristes aille changer les choses à jamais sur la Basse-Côte-Nord!