Le marathon qu’on déguste

Malgré ses 42,2 km réglementaires, le marathon des châteaux du Médoc passe pour « le plus long du monde ». Le vin et les huîtres servis le long du parcours y seraient pour quelque chose…

Des coureuses posent devant le château Pichon Baron, à Pauillac. Photo : AMCM / Mainguy

Dans le vignoble, où de lourdes grappes de cabernet sauvignon finissent de mûrir, Flash Gordon file à vive allure. Malgré sa combinaison, il réussit à semer des Superwoman, pas toutes de sexe féminin, qui trottinent derrière lui. Comme bien d’autres participants déguisés en superhéros, le thème du marathon 2019 des châteaux du Médoc.

La vaste majorité des coureurs, dont le nombre est limité volontairement à 8 500 et qui viennent de 75 pays, ne se sont pas inscrits à cette 35e édition dans l’espoir de vaincre, mais de faire la fête. Cela tombe bien. Ce marathon (de 42,2 km, comme il se doit) traverse ou longe une soixantaine de domaines, certains très célèbres : Château Latour, Château Mouton Rothschild, Cos d’Estournel, Château Saint-Estèphe, etc. Des domaines produisant de grands crus classés qui font saliver les amateurs, et puisque les marathoniens doivent se désaltérer…

Certes, des bouteilles d’eau sont distribuées tout au long du parcours, qui commence et se termine à Pauillac (à 54 km au nord de Bordeaux), mais beaucoup de coureurs ambitionnent de réussir à s’arrêter aux 20 « points de ravitaillement », où ils sont invités à aller voir si le vin est bon. On ne propose pas aux superhéros du jour — héros de bandes dessinées françaises, comics américains et mangas japonais — un verre à proprement parler, mais un fond de verre.

Au 18e kilomètre, au Château Haut-Bages Libéral, des « doses dégustation » attendent les personnages de tout poil, qui s’arrêtent pendant quelques secondes pour en avaler une, plus rarement deux, avant de repartir. Bien qu’on parle de « dégustation », personne ne crache quoi que ce soit. « La première fois qu’on voit ça, c’est très surprenant », assure le directeur de production du Château, Thomas Bontemps. « C’est très, très festif. »

Des musiciens, disséminés sur le trajet, y sont pour quelque chose. Cornemuse, Cabrel, Clapton : tous les rythmes sont bons pour encourager les coureurs. Au 26e kilomètre, le Château Lafite Rothschild a carrément recruté un orchestre de tambours d’acier. Personne n’incite personne à boire, précise Eric Kohler, le directeur technique du Château. « On n’est pas là pour pousser à la consommation, dit-il. On est là pour faire déguster. » En l’occurrence, il ne s’agit pas ici du premier grand cru classé — la SAQ propose le millésime 2010 à 1 525 dollars la bouteille —, mais d’un rouge de troisième niveau de qualité, qui n’est pas commercialisé.

À la ligne d’arrivée, beaucoup de coureurs tituberont, mais pas forcément d’avoir trop bu. On voit peu de gens ivres, quoique… Comme l’a constaté Guy Samsoen, un membre de l’association qui organise l’épreuve, « vers la fin, ceux qui ne sont pas dans la performance, ceux qui prennent le temps de vivre et de bien profiter de la vie, sont, disons, très heureux ». C’est le cas d’Obélix et d’Abraracourcix (Corentin Goux et Vincent Boitard, respectivement), croisés à la ligne d’arrivée. « On s’était fixé pour règle de s’arrêter à tous les stands de vin, souligne le chef du village gaulois. On a réussi à en faire 18 ! »

La plupart des coureurs sérieux (minoritaires) ne consomment pas d’alcool pendant la course. Même eux, toutefois, finiront bien par trinquer : le gagnant et la gagnante, qui ont fait des chronos de 2 h 26 min et de 2 h 58 min lors de la dernière édition (le record mondial homologué est de 2 h 1 min 39 s chez les hommes et de 2 h 14 min 4 s chez les femmes), ont remporté leur poids en bonnes bouteilles. Les vainqueurs n’ont pas, non plus, mangé en cours de route, bien que le parcours soit conçu — les organisateurs poussent ici le bouchon un peu loin — comme un repas gastronomique en quatre services : entrée, plat principal, fromage et dessert.

Au 38e kilomètre, en bordure de l’estuaire de la Gironde, des huîtres, proposées en entrée, sont particulièrement appréciées des coureurs. Savourant le sel marin, les sels minéraux et l’iode, dont leur organisme a besoin à ce stade-ci, la plupart n’en mangeront qu’une ou deux. Carmen Chan, une Australienne de Munich, est une exception à la règle. Quand on lui demande combien d’huîtres elle a mangées, elle réplique du tac au tac : « Trop pour avoir pu les compter ! » Pas grave. Soixante bénévoles en ont ouvert 20 000… Après l’entrée, beaucoup boudent le « plat principal » (de l’entrecôte coupée en dés) au 39e kilomètre. « J’aurais bien voulu en prendre, mais j’étais trop mal », avouera le Bordelais Octave Clauzel.

Le plus grand défi de ce marathon, organisé depuis 35 ans, est peut-être de… s’inscrire. Car parmi ces marathoniens, on trouve de vrais mordus. C’est le cas de Michel Guindon et Jennifer Waugh Guindon, d’Ottawa, qui ont célébré leur 35e anniversaire de mariage en traversant le Médoc au pas de course. Ce qu’ils avaient déjà fait à l’occasion de leur 25e et de leur 30e.

Environ 40 000 personnes cherchent chaque année à obtenir un des 8 500 dossards. Les frais d’inscription de 88 euros, soit un peu moins de 130 dollars, ne semblent pas dissuader grand monde, étant donné que les places s’envolent en moins de deux heures.

Les Rimouskois Nathalie Martin et Julien Labonté ont dû ruser pour décrocher les leurs. Ils savaient que les inscriptions seraient ouvertes en mars, comme chaque année, mais ignoraient quand exactement, puisque la date est toujours tenue secrète pour éviter, paraît-il, l’« explosion » du serveur. Faisant le pari que le site Web ouvrirait vers 10 h (heure française), ils avaient décidé de se lever à 4 h du matin — décalage horaire oblige — pendant tout le mois de mars. Heureusement pour eux, les inscriptions ont été lancées dès le 2 mars. Avis aux intéressés, l’édition 2020, dont le thème sera « Le marathon du Médoc fait son cinéma », se tiendra le 12 septembre.

Les participants ne tarissent pas d’éloges sur le travail des bénévoles et l’accueil de la population locale. Pour Conor Clune, un Irlandais qui en est à son sixième marathon, celui du Médoc est le plus chaleureux de tous. Plus encore, admet-il à contrecœur, que celui de Dublin. « Durant tout le parcours, les gens voient nos prénoms sur nos dossards et crient : “Allez, Conor !”, “Courage, Conor !” Ça change tout. Ailleurs, le public nous encourage. Ici, il nous aime. »

Cela n’a pas empêché Jocelyne Ribac, une Martiniquaise de Bordeaux, de passer à deux doigts de s’évanouir sur la ligne d’arrivée. Quelques minutes plus tard, après son passage au poste de secours, elle en est ressortie radieuse. Referait-elle ce marathon ? « Sans aucun doute ! s’exclame-t-elle. C’était super. Je n’ai aucun regret. Sauf un, peut-être : de ne pas avoir assez mangé. »