La framboise québécoise contre-attaque

Scientifiques et agriculteurs s’unissent pour réinventer la framboise québécoise et l’aider à déloger ses concurrentes étrangères des supermarchés.

Photo : Baibaz / iStockPhoto

On n’a plus les talles de framboises qu’on avait ! À la Ferme horticole Gagnon, à Trois-Rivières, le champ de David Lemire est reconnaissable de loin : on dirait qu’il y pousse… des poteaux, surmontés d’une toile. À mesure qu’on s’approche, on voit dessous des rangées de pots : 18 000 au total, contenant près de 36 000 plants de framboises, hauts de deux mètres, maintenus à la verticale à l’aide d’attaches.

« On va tasser la framboise californienne des épiceries québécoises », dit David Lemire, qui est aussi président de l’Association des producteurs de fraises et framboises du Québec (APFFQ). « D’ici quelques années, les framboises vendues au Québec de juin à octobre seront toutes d’ici, comme les fraises. »

Le défi est de taille pour les 519 framboiseraies québécoises, qui peinent à produire huit millions de dollars de framboises les bonnes années, alors que les épiceries en importent au moins 10 fois plus pour répondre à la demande. « Seulement quatre ou cinq variétés résistent à nos hivers. Mais elles sont de qualité inégale. Fruits trop petits. Mauvaise conservation. Pas moyen de placer ça en épicerie », énumère David Lemire. Les producteurs québécois vendent donc leurs framboises surtout en kiosque ou dans les marchés publics, faute de volumes suffisants et de caractéristiques (calibre, couleur, conservation) qui correspondent aux exigences des épiceries et des consommateurs.

Ce fruit délicat tolère mal la pluie, le vent et le soleil trop intense — quand il survit aux durs hivers québécois. « Ça fait 10 ans qu’on travaille à régler ces effets du climat et de la mauvaise génétique », dit Guy Pouliot, propriétaire de la Ferme Onésime Pouliot, à l’île d’Orléans. « L’an prochain, 40 % des producteurs auront adopté les nouvelles méthodes et on pourrait quadrupler la production en seulement cinq ans. »

Inspirée des techniques mises au point dans le nord de l’Europe, la révolution du hors-sol s’apparente à la culture en serre, sauf qu’elle consiste à cultiver les plantes en pot à l’air libre. « Ce n’est pas un abri fermé, dit David Lemire. On s’est rendu compte que ça demande juste des “parapluies”, qui protègent les fruits tout en laissant circuler l’air. » Un tuyau vient irriguer chaque pot, et le débit est régulé par un tensiomètre commandé par ordinateur.

Pendant longtemps, l’agriculteur de 44 ans a exploité une framboiseraie de huit hectares en plein champ. Il s’en est débarrassé il y a cinq ans, pour se concentrer sur ses 10 hectares de fraises, tout en cherchant une solution de rechange à la framboise québécoise. Il a découvert la culture hors sol au cours d’un congrès sur les petits fruits à ’s-Hertogenbosch (Bois-le-Duc), aux Pays-Bas. Dès cette année, il espère tripler le rendement par rapport à la culture traditionnelle, pour atteindre 25 tonnes à l’hectare, voire 40 tonnes quand il aura perfectionné la méthode et sélectionné les bonnes variétés.

La grande vedette actuelle des framboiseraies québécoises s’appelle ‘Tulameen’. C’est le nom d’un cultivar (une variété créée par sélection) conçu au Centre de recherche et de développement d’Agassiz, en Colombie-Britannique. « En matière de goût, la ‘Tulameen’ est devenue la référence mondiale », dit Réjean Demers, copropriétaire des Productions horticoles Demers, à Lévis, et pionnier du hors-sol au Québec — il a introduit cette technique en 2006. « La ‘Tulameen’ correspond au goût des consommateurs et aux critères des grands distributeurs : bonne taille, bonne couleur, bonne conservation. »

La variété ‘Tulameen’ a été sélectionnée pour des producteurs de Colombie-Britannique : il leur fallait un fruit qui résiste au gel et aux maladies racinaires, mais aussi à la récolte mécanique, la méthode utilisée pour les fruits destinés aux confitures et autres produits transformés. « Nous, on cueille à la main pour la vente en magasin », dit Réjean Demers. Et si on cultive hors sol, la question de la maladie racinaire ou du gel ne se pose plus. « La ‘Tulameen’ fait l’affaire, mais on pense qu’on peut trouver mieux. »

L’agriculture hors sol libère en effet la « framboiserie » québécoise des rigueurs de l’hiver. À l’automne, les pots et les plants sont simplement couchés sous une bâche ou entreposés dans un grand frigo. « Le fait de protéger les plants nous permet d’essayer les 250 variétés non rustiques qui existent », dit David Lemire.

Certaines des 25 variétés de framboises qu’il expérimente actuellement n’ont pas de nom, seulement un code. Elles sont issues d’un grand chantier de sélection génétique auquel collaborent des producteurs, des pépinières et le Carrefour industriel et expérimental de Lanaudière (CIEL). « On cherche à concevoir une variété de framboise mieux adaptée aux conditions québécoises », dit Jennifer Crawford, directrice générale de l’APFFQ. « Ça va demander 10 ans pour y arriver. »

La culture hors sol place les framboiseraies québécoises dans une position parfaite pour profiter au maximum des déboires de la framboise californienne.

La culture hors sol donne aux framboiseraies québécoises plusieurs années d’avance sur les Ontariens et les Britanno-Colombiens (qui cultivent encore en plein champ). Surtout, elle les place dans une position parfaite pour profiter au maximum des déboires de la framboise californienne (85 % du marché nord-américain). Les producteurs californiens sont en effet aux prises avec de graves sécheresses, doublées des hausses du salaire minimum et du prix élevé des terres. Le tiers des framboiseraies californiennes ont été déplacées au Mexique. « Or, la récolte mexicaine se déroule d’octobre à juin. Au Québec, grâce à la culture hors sol, on récolte de juillet à septembre. On ne pouvait pas rêver mieux », dit Guy Pouliot, qui exploitera six hectares l’an prochain et qui se prend à rêver d’exporter vers New York et Boston — chose impensable il y a seulement deux ans.

S’ils veulent profiter de l’embellie, les producteurs québécois devront rapidement maîtriser la méthode, qui comporte un gros inconvénient : le coût. Rien que pour les « parapluies », les pots, le terreau, l’irrigation, il y en a pour 125 000 dollars à l’hectare. Et encore autant en main-d’œuvre, car le hors-sol requiert beaucoup de manutention aux changements de saison, en plus de la cueillette. « La hausse du salaire minimum nous préoccupe », dit David Lemire, qui vise à produire un kilo par plant. « Ma priorité de l’été 2019 sera de mettre au point les meilleures méthodes pour cueillir le plus de kilos à l’heure. »

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1 commentaire
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Eh bien, je ne m’en plaindrai pas, moi qui adore les framboises. Les Pays-Bas affichent vraiment un savoir-faire hors du commun en matière de culture fruitière et maraîchère.