La manière Torres

Le 1er février, la famille Torres inaugurait une nouvelle cave dans son domaine de Pacs del Penedès, à quelque 40 km à l’ouest de Barcelone. Aménagé pour un coût de 12 millions d’euros, cet impressionnant bâtiment, qui abrite aussi des salles de dégustation et de conférences ainsi qu’un musée, servira à la vinification et à l’élevage des crus Torres.

Jusque-là élaborés dans la gigantesque exploitation vinicole avec les cuvées plus courantes, les Mas La Plana, Grans Muralles, Milmanda, Fransola et Mas Borras — le fin du fin chez Torres — naîtront désormais dans un gîte conçu pour eux et équipé de la technologie la plus moderne.

Pour cette entreprise fondée en 1870 et figurant au premier rang de la filière vinicole espagnole, il s’agit de l’aventure la plus ambitieuse de son histoire. « Un investissement majeur pour les générations futures », indique Miguel Torres. Âgé de 67 ans, l’homme a eu une brillante carrière. Après des études de viticulture à l’Université de Montpellier, il revient en Catalogne en 1966 avec des idées qui bousculent certaines traditions sclérosées. C’est ainsi notamment qu’il ose planter du cabernet sauvignon sur une parcelle du Mas La Plana. Aujourd’hui, ce vignoble couvre 29 hectares et donne chaque année 10 000 caisses de l’un des vins rouges les plus élégants d’Espagne.

La vie professionnelle de Miguel Torres a été guidée par le sens de l’innovation. En important des méthodes modernes et en expérimentant l’élevage des vins rouges en fûts de chêne, il a favorisé la renaissance de la viticulture espagnole. Son influence s’est aussi fait sentir au Chili, où il fut, en 1978, le premier producteur européen à investir dans un pays accusant un retard technologique et produisant, sauf rares exceptions, des vins rustiques. Trente ans plus tard, la cave de Curicó, au sud de Santiago, produit quatre millions de bouteilles annuellement.

En comptant l’expérience sud-américaine, la winery californienne, créée il y a 20 ans, et la société de distribution mise sur pied en Chine — la deuxième en importance dans ce pays avec un chiffre d’affaires de 10 millions d’euros ! —, l’empire Torres regroupe 1 100 employés et produit 40 millions de bouteilles par année.

Maintenant secondé par sa fille Mireia et son fils Miguel, Torres continue de diversifier sa production. L’entreprise a investi dans la région de Ribera del Duero, où elle a élaboré un excellent rouge, appelé Celeste, et elle s’est attaquée au développement d’un vignoble dans La Rioja. Dans leur Catalogne natale, les Torres construisent actuellement une cave dans les montagnes du Priorato, où sont produits quelques-uns des vins les plus recherchés du pays. « Nous souhaitons être présents partout où sont faits les meilleurs vins d’Espagne », explique Miguel Torres.

Plus important encore, il faut assurer la pérennité de cette entreprise familiale, tout en tenant compte des nouvelles réalités du 21e siècle, dont le réchauffement climatique. « Depuis 40 ans, nous avons pris 1 °C et d’ici 100 ans, nous en aurons 2 °C de plus », note Torres. La carte des cépages sera inévitablement modifiée. En Catalogne, les vignes de grenache plantées près de la côte devront migrer vers les vallées centrales, plus fraîches, et seront remplacées par le monastrell (mourvèdre), cépage méditerranéen mieux adapté aux chaleurs torrides. Idem pour les variétés nordiques, comme le riesling ou le pinot noir, qui déménageront dans les hauteurs afin de profiter des nuits fraîches nécessaires à leur épanouissement. C’est d’ailleurs pourquoi les Torres viennent d’acquérir une centaine d’hectares de terre à 1 500 m d’altitude dans les Pyrénées. « C’est une police d’assurance pour l’avenir de mes petits-enfants », souligne Miguel Torres.

Pour faire face à tous ces défis, Torres consacre 1 % de son chiffre d’affaires à la recherche (deux millions d’euros en 2007). Cela lui permet de travailler à la préservation de vieux cépages catalans, et de procéder, en serre, à des expériences de culture hydroponique et à des simulations de réchauffement climatique. Le but est de s’adapter à ce nouvel environnement tout en élaborant des stratégies qui permettront de limiter les dégâts. Ainsi, d’ici cinq ans, l’entreprise aura ramené au neutre ses émissions de carbone. Cette année, elle entend mener, au moment de la vendange au Chili, une expérience visant à récupérer le gaz carbonique produit pendant la fermentation. « La pollution est un fléau et nous avons le devoir d’agir, insiste Miguel Torres. Il y va de l’avenir du vin et de la planète. »

Michel Phaneuf est l’auteur du Guide du vin 2008, publié aux Éditions de l’Homme.

www.michelphaneufvin.com

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La clé du succès international de Torres : des prix attrayants et une qualité impeccable, d’un bout à l’autre de la gamme. Même à 44,25 $, le Mas La Plana 2003 est presque une aubaine et se compare avantageusement à des vins deux fois plus chers. Plus abordable, le Gran Coronas, distribué dans l’ensemble du réseau de la SAQ, est imbattable à moins de 20 $.

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