Là où les barbes vont pour grandir

Des hommes qui parlent de leurs doutes et de leurs complexes, dans une communauté 100 % masculine, amicale et bienveillante. Bienvenue dans le forum Beard Board, un étonnant laboratoire où l’on redéfinit ce qu’est être un homme.

Illustration : Freepik

Il n’y a pas de façon élégante de le dire : je suis tombé amoureux d’un forum en ligne consacré à la pilosité faciale. Naturellement, comme beaucoup de forums, Beard Board est fréquenté surtout par des hommes. Sauf qu’ici, les hommes sont chaleureux et se soutiennent réellement. La cruauté est interdite, la générosité encouragée. Le site est un havre où il est question de barbes — comment les faire pousser, les bichonner —, mais plus encore, il agit comme une thérapie de groupe.

J’ai découvert Beard Board en juin 2019. Je n’étais jamais resté plus d’une semaine sans me raser. Mais là, à 30 ans, j’étais travailleur autonome et à la veille d’entreprendre des études supérieures. C’était une période de transition, de changements, de possibilités nouvelles. Je me rappelle avoir regardé la comédie romantique Peut-être pour toujours (Always Be My Maybe) sur Netflix et m’être dit que je pourrais me faire pousser une barbe comme celle de Keanu Reeves. Ma décision de ranger mon rasoir reste toutefois nébuleuse même pour moi. Rapidement, je suis passé d’un look « barbe de trois jours » à un véritable purgatoire capillaire. Résultat : je suis devenu obsédé par ce qui se passait sous mon nez. Alors, j’ai cherché des réponses chez d’autres hommes à barbe.

Même s’il existe depuis juillet 2001, aussi bien dire l’ancien temps d’Internet, Beard Board continue de bourdonner d’activité et de gagner des adeptes. Le concept est simple : les participants publient des photos de ce qui leur pousse au visage, et d’autres leur offrent encouragements, compliments et conseils. Celui qui revient le plus souvent : faire preuve de patience. La plupart des barbes mettent du temps à avoir de l’allure, jusqu’à trois mois entrecoupés d’envies de sortir le rasoir. Croire en sa barbe peut sembler fou, comme croire en Dieu ou en soi. Une communauté aide à tenir le coup.

Le site est un havre où il est question de barbes — comment les faire pousser, les bichonner —, mais plus encore, il agit comme une thérapie de groupe.

Parce qu’on y discute de soins de beauté pour hommes, Beard Board est utile, intéressant et peut-être unique. Certains parlent d’expérience (« De barbe clairsemée à fournie, photos à l’appui »). D’autres laissent pousser leurs poils pour la première fois (« Y a-t-il de l’espoir ? »). Quand une barbe vous plaît, vous pouvez presque assurément voir des photos la montrant à toutes les étapes de sa croissance — des premiers moments de doute à celui où, fier de sa réussite, le gars rend à son tour à la communauté.

Lorsque j’ai publié des photos de mon tas de broussailles de six semaines et demie — des gros plans impitoyables, pas du tout flatteurs —, on m’a conseillé d’enlever un centimètre à la ligne de cou, ce que j’ai fait. On a aussi souligné que ma moustache était « énorme ». Et que, concernant la barbe elle-même, rien ne justifiait que je renonce : elle aurait bientôt une allure enviable. J’ai mentionné être inquiet de voir si peu de poils sur mes joues, mais on m’a dit : « C’est vraiment déjà beau, mon pote. Tout ce qu’il faut, c’est un peu de temps et ça aura l’air de ce que tu recherches. »

Ce genre d’échanges d’infos esthétiques entre hommes est rare. Et quand il y en a, ils sont souvent indirects, formulés en termes machos. Certaines marques ne semblent pas pouvoir vendre de l’huile ou de la cire à moustache autrement qu’en s’appuyant sur des clichés d’hypermasculinité, ce qui témoigne d’un certain malaise à être actives dans le secteur de la beauté. Une vidéo fait la promotion du Beard Club ainsi : « Sois un homme, joins-toi au club. » Beardoholic, quant à lui, se définissait jusqu’à récemment comme un site « où les vrais hommes tirent le meilleur de leur barbe ».

Vous pouvez voir dans ce marketing un brin d’humour ou une touche délicieusement subversive, mais il reste qu’il emprunte au vocabulaire de la cruauté masculine, tout en ne disant rien sur les produits eux-mêmes. La règle de Beard Board, elle, est simple : « Si vos commentaires ne sont pas polis et constructifs, gardez-les pour vous. » Le forum a dû dans le passé bannir des participants aux propos mesquins, mais une modération vigilante est venue à bout de ce problème.

Le principe n’est cependant pas compris par tout le monde. Il y a deux ans, une section du forum consacrée à la pilosité des adolescents a fait l’objet de moqueries sur Twitter. En 2003, un article publié dans Playboy a montré (bien malgré lui) l’importance d’un forum comme Beard Board. « Il suffit de lire des conversations de gars portant le bouc pour constater que porter la barbe est viril, mais qu’en parler ne l’est pas : ils échangent des conseils sur les façons de la tailler avec la précision d’un jardinier topiaire ! » Pire encore : l’auteur a suggéré, si vous êtes en présence d’hommes qui ne parviennent pas à faire pousser une barbe digne de ce nom, de regarder « sous leurs jupes ».

À la décharge de Playboy, le sujet était moins dans l’air du temps en 2003. Maintenant, Beard Board n’est pas seul dans son créneau. Greg Berzinsky, un architecte de 57 ans de Philadelphie, a rejoint Instagram il y a six ans pour surveiller l’utilisation qu’en faisaient ses enfants. Il portait alors une moustache fournie de style « guidon », les pointes lissées vers le haut. Il a publié un égoportrait, puis un autre, et encore un autre. Il a ensuite laissé pousser sa barbe poivre et sel… ce qui lui a donné une allure de dieu grec. Aujourd’hui, près de 211 000 personnes suivent sur Instagram cet influenceur du poil facial. Ses vidéos sur YouTube, pour le fabricant de produits de soins pour la barbe Beardbrand, abordent tous les aspects. Je n’ai jamais essayé les produits Beardbrand, mais j’aime les vidéos de l’entreprise ; particulièrement la série où Jack Milocco, 24 ans, documente la croissance de sa barbe et son entretien pendant une année.

Les trucs de Greg Berzinsky plaisent. Sa vidéo « comment je donne du style à ma barbe » compte plus de 3,2 millions de vues. Il ne se prend pas au sérieux, et on peut facilement s’identifier à lui. Il arbore une superbe barbe, mais il ne cache pas qu’il lui a fallu attendre la cinquantaine pour obtenir un tel résultat. Il la qualifie de « comb-over » (inspiré de la coupe qui rabat les cheveux pour camoufler une calvitie, façon Donald Trump), dans le sens que sa barbe n’a cette glorieuse densité que parce qu’elle a atteint une certaine longueur. C’est fréquent, paraît-il.

« Je crois que les gens me voient comme une figure paternelle, me raconte Greg Berzinsky. Beaucoup me demandent conseil. Et puisque ma barbe a été fournie sur le tard, je donne espoir aux jeunes qui, dans la vingtaine, l’ont plus clairsemée. »

Dans certaines vidéos, Greg Berzinsky est accompagné de son fils, Victor, 22 ans. Le jeune homme est satisfait de son collier et de ses favoris, mais moins de ce qui pousse au-dessus de sa lèvre. « Je ne parviens pas à obtenir la fameuse moustache guidon de mon père. Ce qui nous étonne un peu tous les deux », affirme-t-il dans une vidéo. Tant pis, Victor fait avec ce qu’il a. Son père lui a taillé les favoris façon rétro, puis, plus tard, un barbier lui a créé un style Wolverine (du nom du superhéros de Marvel). Depuis, les gens sur Instagram le surnomment Logan, en hommage au personnage de X-Men. Son père adore. Internet, me dit Greg Berzinsky, a donné aux hommes la liberté de parler de soins. « Vous n’êtes pas moins un homme parce que vous consacrez cinq minutes à votre barbe. »

Si les hétérosexuels se sentent plus à l’aise qu’avant avec des séchoirs à cheveux, des crèmes nettoyantes et autres produits du genre, c’est en partie grâce à Jeff Falberg, qui a lancé Beard Board il y a 18 ans. Surnommé « le roi de la barbiche », cet ingénieur et père de 54 ans vit à Bridgeport, au Connecticut. Au téléphone, le ton est doux et le propos, presque trop modeste. « Nous souhaitions seulement que les gens soient bien, et nous avons voulu les aider à atteindre leurs objectifs. »

Tout a commencé par une simple histoire d’Halloween. Jeff Falberg, qui portait la moustache depuis longtemps, avait décidé d’incarner cette année-là le joueur de baseball Mark McGwire, le cogneur électrisant des Cardinals de Saint-Louis. Pour la ressemblance, il lui fallait ajouter la barbichette. Après l’Halloween, le style est resté, et s’est bonifié. Jeff Falberg a d’abord publié des photos sur le site Beard and Mustache Oasis (oasis pour barbus et moustachus), fermé depuis. « J’ai été motivé par la gentillesse des gens. Ils m’ont encouragé à continuer. »

Internet, me dit Greg Berzinsky, a donné aux hommes la liberté de parler de soins. « Vous n’êtes pas moins un homme parce que vous consacrez cinq minutes à votre barbe. »

Beard Board était pour lui « plus un hobby qu’autre chose ». Il n’y est plus aussi actif qu’avant, laissant intervenir à sa place les modérateurs et administrateurs bénévoles (aux titres honorifiques comme « sorcier de la barbe », « légende » ou « titan »). Le site, hébergé sur la plateforme Tapatalk, compte quelques publicités, mais il rapporte peu, dit Jeff Falberg. Celui-ci estime recevoir environ 150 nouvelles publications et commentaires par jour, ce qui n’est pas impressionnant, mais pas rien non plus. Je n’ai pu m’empêcher de lui demander pourquoi il ne s’était pas consacré à Beard Board à temps plein — afin d’améliorer le site, de promouvoir des produits, de générer des profits. Il est resté vague, affirmant qu’il n’avait ni le temps ni l’énergie pour devenir entrepreneur. « La famille passe en premier », m’a-t-il expliqué. C’est sans doute aussi bien. Cela donne un site sans flaflas et exempt de pub ou presque.

Un des administrateurs est Geoff Colman, âgé de 47 ans et père de trois enfants. Il possède le titre de « titan de la barbe ». Il se lève à 4 h 30 chaque matin et consacre une heure à la modération : il passe en revue les ajouts récents pour s’assurer que le ton est positif, et publie également des commentaires sur les fils qui reçoivent moins d’attention. Lui et la poignée d’autres membres de l’équipe bénévole sont comme des moniteurs de camp, se manifestant pour briser la glace et inciter les visiteurs du site à écrire. Geoff Colman fait cela depuis cinq ans. « Parfois, je me demande pourquoi je continue. Mais je trouve important de contribuer à offrir un endroit où les gars se sentent à l’aise de poser leurs questions. Selon moi, beaucoup d’hommes sont gênés au moment de publier leur premier billet, craignant la façon dont il sera reçu. Puis ils sont étonnés de voir à quel point la communauté est aidante. »

Le site vise surtout à montrer qu’il faut célébrer son corps, peu importe à quoi il ressemble, et peu importe à quoi ressemblent les poils de son visage. L’homme est souvent son critique le plus sévère. « Je regrette de vous contredire, mais votre barbe ne sera pas chétive », a répondu un « sorcier de la barbe » à un participant qui, dans un billet décousu, s’était décrit comme « terriblement préoccupé ». La prédiction du modérateur s’est révélée juste. Un petit ménage dans les poils follets peut aider au début, mais bien des hommes font l’erreur de trop couper, trop tôt. « Vous en êtes à la 9e semaine, mieux vaut attendre à la 13e », a suggéré un autre modérateur récemment.

Un participant différent a reconnu s’être rasé pour une « bonne raison » : son père venait de mourir, et il voulait se montrer respectueux aux funérailles. Là, il laissait sa barbe pousser à nouveau. « Le site est devenu comme un deuxième chez-moi », confiait-il.

Mon père, que j’ai toujours vu avec une barbe, n’a pas dit grand-chose en voyant la mienne, alors vieille d’un mois. (Ma mère, par contre, a hurlé.) « Continue de travailler là-dessus », m’a-t-il soufflé au moment de mon départ. Le mois suivant, dès qu’ils m’ont revu, ma mère et mon frère ont fait des commentaires sur ma barbe, celle-ci étant devenue fournie entre-temps. J’avais persévéré au-delà de la phase plutôt quelconque, ai-je expliqué. Réaction de mon père : ma barbe n’avait jamais eu l’air folle.

Vers la fin de l’été, après 12 semaines, je me suis rasé. J’ai gardé la moustache, puis l’ai rasée elle aussi. Pour des raisons esthétiques — même ma femme, pourtant partisane de l’idée au départ, convenait qu’elle était trop longue. Mais plus encore, dans ma tête, mes poils au visage étaient chargés d’un symbolisme dont je ne voulais plus. L’aventure était terminée. C’était bon de retrouver mon visage lisse.

La version originale de cet article a été publiée dans The Atlantic.

Laisser un commentaire
Les plus populaires