L’Isle-aux-Grues de Riopelle

Pour souligner le 100e anniversaire de naissance de Jean Paul Riopelle, de nombreux événements sont organisés au Québec en 2023. À L’Isle-aux-Grues, c’est la lumière qui fascinait tant le plus célèbre peintre québécois qui nous le rappelle le mieux.

Photo : Stéphanie Allard

Pas d’école, mais un CLSC. Pas de station-service, mais un aéroport. Pas de police, mais un petit magasin général. Et pas moyen pour la centaine de Gruois de sortir de leur île autrement que par la voie des airs durant l’hiver — saison où se déroule l’étonnante Mi-Carême, l’une des quatre encore en activité en Amérique.

Située directement en face de Montmagny, à laquelle elle est reliée en été par un traversier gratuit, L’Isle-aux-Grues est la seule partie habitée en permanence de tout l’archipel qui porte son nom. Petite (10 km sur 4 km dans la portion la plus large) et plutôt plate, elle s’étire tout en longueur et en langueur près de la rive sud du Saint-Laurent, mais elle donne aussi droit à des panoramas époustouflants des montagnes de Charlevoix, en plus de compter plusieurs maisonnettes peinturlurées ou aux jolies ferronneries.

Entre de multiples allers-retours Québec-France, Jean Paul Riopelle a commencé à fréquenter cette île dès 1969, rappelle Huguette Vachon, compagne des 16 dernières années de la vie de l’artiste, dans la touchante série documentaire L’île heureuse.

Aujourd’hui, hormis une modeste rétrospective consacrée au peintre au petit musée du village de Saint-Antoine-de-l’Isle-aux-Grues, de même qu’un fromage qui porte son nom à la Fromagerie de l’Isle, peu de traces apparentes témoignent du passage de l’artiste dans ce lumineux coin de pays.

Le manoir MacPherson, où il a vécu de 1995 jusqu’à sa mort, en 2002, ne se visite pas. La maisonnette de L’Île-aux-Oies, où il a créé tant d’œuvres, dont L’hommage à Rosa Luxemburg, appartient désormais à l’artiste Marc Séguin (à qui l’on doit l’immense fresque L’art magnétique, à Montréal), lequel ne l’ouvre pas plus aux visiteurs.

Avant même que Riopelle s’y établisse, la nature de L’Isle-aux-Grues avait fait son œuvre, et en juin 2007, l’organisme Conservation de la nature Canada l’a reconnu en se portant acquéreur de la pointe aux Pins, dans la partie ouest de l’île. Rebaptisé Réserve naturelle Jean-Paul-Riopelle, ce petit territoire de 120 acres, qui a inspiré le peintre pour certains tableaux, comprend une érablière tricentenaire et abrite six espèces animales vulnérables. Sillonné par 2,5 km de sentiers, l’écosystème protégé est aussi fréquenté par une faune aviaire variée et offre de fort jolis points de vue sur les îles voisines, l’île Ronde et l’île du Cheval.

Photo : Air Montmagny

Quant au Haut Marais, le plus vaste haut marais sauvage de l’est de l’Amérique du Nord (4 000 acres), il jouit d’un riche écosystème salin, dont on peut avoir une idée en le côtoyant en partie en voiture ou à vélo.

L’Isle-aux-Grues et ses incontournables se découvrent en effet particulièrement bien sur deux roues. Une route principale (le chemin du Roi) la traverse d’un bout à l’autre (ou presque) et compte quelques embranchements — dont le chemin des Battures, qui mène à L’Île-aux-Oies et qui est partiellement privé et fermé. Deux fois par année, lors des grandes marées, il est d’ailleurs inondé.

En attendant l’annonce officielle d’un musée-atelier Riopelle, conçu par l’architecte Pierre Thibault et que les insulaires espèrent voir naître dans l’île, c’est de l’autre côté du fleuve, à Montmagny, qu’il faut se rabattre pour les hommages au peintre.

Jean Paul Riopelle, Paravent, 1969, lithographie sur soie, bronze, fonte. 161,3 x 301,5 cm. Collection Huguette Vachon. (Photo: Jean Beaulieu Montmagny)

Du 16 juin au 17 septembre, la bibliothèque municipale de cette ville présente ainsi une exposition intimiste et gratuite, Mon cher Jean Paul. Une vingtaine d’œuvres rassemblées par Huguette Vachon y seront déployées. Tirées de collections privées (dont celles de Champlain Charest et de Marc Bellemare), créées entre 1958 et 1990, certaines n’ont jamais été exposées au public. En septembre, la croisière-bénéfice « Dans le sillage de Riopelle » sera pour sa part proposée dans l’archipel par les Croisières Lachance.

Du reste, dans la pointe est de l’île, on aurait bien aimé que quelque chose soit organisé au Bateau ivre, ce célèbre remorqueur en bois échoué sur la grève, qui tenait lieu de bar-resto où Riopelle allait faire la bringue. Mais depuis quelques années, il est tristement laissé à l’abandon et attend toujours d’être rénové. D’ici là, on espère que l’extrait du poème de Rimbaud qu’on peut lire sur sa coque — « Ô que ma quille éclate ! » — n’est pas annonciateur du sort réservé à ce joyau naufragé, en train de crouler sous le poids de l’incurie.

Reste la lumière généreuse, langoureuse, magique qui recouvre L’Isle-aux-Grues tôt le matin ou en soirée, une lumière qui varie au gré des marées, qui fascinait tant Riopelle et qu’on peut admirer comme il le faisait en tentant, au moins un peu, de s’imaginer à sa place.

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Info : Tourisme Isle-aux-Grues ; plusieurs options d’hébergement sont offertes sur l’île ; pour l’horaire des traversiers, c’est par ici.