Marcher dans la marge

Méditative, en raison de la répétition du geste et du temps qui s’écoule alors autrement, la marche me permet de faire le vide en observant ce qui s’offre à mon regard. Dehors comme dedans.

Photo : Daphné Caron

Longtemps, je me suis sauvé de moi. Tentant vainement de m’évader en multipliant les psychotropes, je les remplaçai plus tard par le travail et le sport. On évoque d’ailleurs rarement le désir de performance généralisé comme ceci : un moyen socialement célébré de fuir ce qui nous ronge. 

Pour moi, il ne s’agit pas tant d’un mal de vivre que d’un flot constant de réflexions qui peut aussi se muer en un mur dense, opaque et liquide. Comme lorsqu’en surf vous ratez une vague et qu’elle vous emporte en vous faisant faire des tonneaux. Je fuis la noyade.

Le disque dur boguant sans cesse, je cherchais donc des moyens pour ventiler cette boîte crânienne qui s’essayait à la suprématie quantique bien avant Google. Alors tout allait vite et fort. Et dans le sport ou le travail, ma fuite suscitait l’admiration générale.

Puis, j’ai « découvert » la marche. 

J’investis beaucoup d’énergie, dans ces chroniques, pour recenser ce qui cloche chez nous. Dans ce monde, ce pays, cette culture. Dans nos têtes. Celle-ci est la première de deux où j’esquisserai des pistes de solutions plutôt que de dépecer la bête qui nous dévore. Ici, il sera question, littéralement, de cesser de courir. 

Depuis quelques années, mais plus encore depuis l’automne dernier, je marche. Tous les jours. Pour me rendre à des endroits parfois situés à plusieurs kilomètres. Ou simplement pour sortir de la maison, mais en faisant autre chose que du sport, soupape qui est pour moi une affaire de vitesse. 

Ce n’est pas pour ma santé. Bien que ce soit bénéfique. On pourrait facilement infléchir les alarmantes statistiques de maladies chroniques liées au surpoids en troquant District 31 pour une petite patrouille à pied après le souper. Si ce n’est déjà fait, l’inspirant ouvrage Lève-toi et marche !, du physiothérapeute Denis Fortier, devrait finir de vous en convaincre. 

Ce qui me fascine, c’est comment la marche m’allège la tête. Moi qui, accro de vitesse, m’étais un peu moqué de son Éloge de la lenteur, je suis retourné lire l’essai de Carl Honoré pour y trouver une explication. « La marche peut apaiser notre tendance à aller toujours plus vite, écrit-il. En voiture, en train ou en avion, quand la technique persiste à nous promettre plus de puissance et de vitesse, nous sommes tentés d’aller plus vite et de considérer tout délai comme un affront personnel. Du fait que notre corps est structurellement limité dans sa célérité, la marche peut nous apprendre à oublier la vitesse. »

Elle procure effectivement une lenteur dont je ne peux m’évader. Méditative, en raison de la répétition du geste et du temps qui s’écoule alors autrement, la marche me permet de faire le vide en observant ce qui s’offre à mon regard. Dehors comme dedans.

Promeneur solitaire notoire, Jean-Jacques Rousseau partageait avec Aristote et Nietsche, entre autres, le plaisir de réfléchir en marchant. J’en suis. Le mouvement lent à l’air libre donne de l’ampleur à l’esprit qui n’est plus diverti, soumis au mode multitâche ou à l’incessant appel des sirènes de ce que l’on rate si on se débranche.

Mais cette pensée qui se dévide en moi me permet aussi, paradoxalement, de m’ouvrir à ce qui bouge autour. Un monde qui m’apparaît si souvent étranger lorsque je le vois à travers le miroir déformant des réseaux sociaux. En marchant, je me place à hauteur de femme et d’homme. Mon cœur ne trépigne pas ; j’entends donc battre celui des autres. Et le flot de leurs pensées, de leurs existences, me traverse et me ravit. Je fais des rencontres, m’arrête et discute avec les gens. Tiens, voici que j’aide un couple de vieux qui peinaient à monter le toit de leur entrée d’hiver sur ses tréteaux. Je leur parle un moment et les laisse dans mon sillage.

Ce lent mouvement rend la bulle dans laquelle nous évoluons un peu plus poreuse que d’habitude. Il apaise les tensions. Nous voilà qui nous côtoyons plutôt que de nous croiser dans le cloisonnement mortifère de nos carrosseries. 

La marche n’est pas que favorable au corps. Elle permet une ouverture aux autres comme à soi. Mes balades sont parsemées d’images, de fulgurances, d’idées aussi belles qu’inutiles. Entre la capacité retrouvée de regarder vivre le monde et de prendre le temps de penser sans désir d’être productif, la marche est une parenthèse providentielle. Une sorte de songe duquel on s’extrait sans que ses bienfaits cessent de s’infiltrer en nous. Un calme salvateur qui me refait chausser mes bottes, pour avancer sans destination, sinon en marge de la frénésie. Je marche pour réapprendre à vivre.

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Je me reconnais tellement dans votre article! Ancienne performante, qui s’étourdissait et n’arrêtait pas de courir. Courir… après quoi? Depuis quelques années, je ralentis, je marche… je cuisine! La cuisine, par ses gestes répétitifs et son retour aux sens me fait le même effet. J’ai même bâti mon projet d’entreprise autour de la cuisine et la pleine conscience: Cuisine-TOI est né et j’aimerais vraiment vous en parler!

Très bon texte, très inspirant. La marche comme véhicule méditatif, est à redécouvrir pour plusieurs.

La marche, une activité poétique et introspective. Apaisant de te lire, tout comme de déambuler avec ou sans destination précise.

Ainsi que Rousseau, Aristotle, Nietzsche et al., je puisse suggerer aussi THE PRACTICE OF EVERYDAY LIFE par Michel de Certeau et A WALKER IN THE CITY par Irving Howe dans le sillage de Edgar Alan Poe.

Je marche tous les jours depuis toujours tellement que je ne me souviens plus du commencement de cette habitude dont je ne pourrais me passer maintenant…j’ai maintenant 69 ans et j’espère marcher jusqu’à cent ans au moins!!!

Je me souviens de voyages en Amérique latine où je voyais les « touristes » courir ici et là et je me disais que les gens de la place devaient se demander où ces « messagers » devaient bien aller porter leurs messages ! Les gens de la place avaient tendance à marcher, souvent sur des distances très considérables, et à un bon pas. Sauf pour les Tarahumara du nord du Mexique qui eux courent partout, genre de coureurs olympiques en montagne et dans les canyons avec des sandales sculptées souvent à partir de vieux pneus.

Je marche donc maintenant, ce que je ne pouvais pas faire pendant les 40 années où je travaillais, sauf pour les fins de semaine, et je me sens beaucoup mieux. Je ne pourrais plus arrêter de marcher maintenant.

Marcher et cogiter, au même moment et en bonne compagnie libère l’esprit et le corps.
Texte inspirant.
Merci.

J’adore cette phrase : La marche «procure effectivement une lenteur dont je ne peux m’évader.» quel beau texte ! Bravo!

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