Mon idée (folle) du sport

En cette époque molle où l’on confond parfois la participation et l’excellence, à force de distribuer des médailles à tous les vents dans les épreuves sportives, j’ai envie de quelque chose de plus grand, et c’est ce que me procure mon idée du sport.

Photo : Daphné Caron

Tous les cadrans sont dans le rouge. Mes bronches brûlent, j’ai le dos vrillé par la douleur, chaque centimètre de mes cuisses me supplie de cesser de pédaler, et je vis un moment d’une prodigieuse perfection.

Nous roulons à trois. Il pleut. Devant, deux coureurs se sont échappés du groupe, nous les poursuivons dans la brume sur des routes de terre. J’ai mal partout et je ne vois plus rien dans les descentes traîtresses, criblées de trous d’obus au milieu de je ne sais où dans Bellechasse. Je serre les dents. J’adore ça.

Oui, j’aime la compétition. Mais pas pour gagner autant que comme une sorte de preuve, ou plutôt d’épreuve, qui me permet d’aller au bout de moi-même. Je suis tombé amoureux de la compétition cycliste comme je me suis découvert un talent pour l’écriture : dans l’agonie de l’insatisfaction permanente comme principal moteur.

Ça n’a absolument rien de sain. Ni pour la tête ni pour le corps. Pour prendre un autre exemple : le marcheur quotidien surveillant scrupuleusement son alimentation est plus en santé que la plupart des grands coureurs de fond, leurs corps fracassés par la répétition des impacts, le stress sur les os, les tendons, les articulations, les systèmes nerveux et digestif… Le sport intense est même un peu dangereux : à mon âge (45 ans), ce genre d’exercice augmente considérablement le risque de subir un accident cardiaque. Mon corps est bardé de cicatrices pour raconter mes manques de chance, mes maladresses et mes imprudences. Et pour quoi ? Pas pour la gloire, c’est sûr. Mes victoires se comptent sur une main. Alors pourquoi ?

Parce que, même si le discours ambiant sur la performance à tout prix m’exaspère, je me plais à croire qu’on peut trouver dans quelques sphères de sa vie des activités qui nous mènent ailleurs, qui transcendent la normalité et nous permettent de toucher à une sorte d’extase.

Je sais ce que goûte l’asphalte, puisque je l’ai déjà embrassé à 50 km/h. Mais avec le risque vient un bénéfice immense, celui des instants d’une pureté diamantaire où l’on pénètre dans une zone où la somme de tous les efforts et de tous les échecs nous transfigure et nous porte, comme si la loi de la gravité était momentanément suspendue. Comme Michael Jordan lorsqu’il se propulsait en l’air et qu’il semblait ne s’appuyer sur rien du tout, pour mieux monter encore un peu. Vers le panier. Et quelque chose de divin, peut-être aussi.

J’ai regardé avec fascination The Last Dance, la série documentaire sur Jordan et les Bulls de Chicago produite par Netflix. Jordan était un basketteur talentueux, doté d’une génétique favorable, mais on comprend vite que ce qui allait le placer dans une classe à part, c’est son entêtement à devenir le meilleur. Quand les autres rentraient chez eux, Jordan s’entraînait. Encore. Et encore.

Jusqu’au sublime. Jusqu’à voler.

Au niveau où je le pratique, le sport est une drogue, dit-on souvent à la blague. Sauf que c’en est une. Et une puissante. J’ai échangé mes dépendances à la clope, à l’alcool et à la dope contre le sport. Ce n’est pas bon. Je ne crois pas qu’on devrait m’imiter. Je ne crois pas non plus que ce soit tout à fait mauvais.

Le sport et l’écriture me permettent d’avoir une forme de spiritualité. Quelque chose de l’ordre de la mortification, direz-vous ? C’est possible. Mais en cette époque molle où l’on confond parfois la participation et l’excellence, à force de distribuer des médailles à tous les vents dans les épreuves sportives, j’ai envie de quelque chose de plus grand, et c’est ce que me procure mon idée du sport.

Parce que le but, répétons-le, n’est pas de prendre soin de sa santé, mais d’atteindre au sacré par le sacrifice. Ce n’est pas d’avoir du plaisir en faisant une chose, mais de tirer profit et satisfaction de l’avoir accomplie avec succès.

« J’haïs » écrire. J’adore avoir écrit. Je relis parfois avec fascination mes textes vieux de quelques mois seulement, comme s’ils n’étaient pas de moi, de la même manière que je me revois passer la ligne d’arrivée parmi les meilleurs en me demandant ce que je faisais là. Dans les deux cas, j’étais dans la zone. À force d’avoir répété la même action, d’avoir pataugé dans la médiocrité jusqu’à m’en sortir brièvement, je suis parvenu à un rare moment de satisfaction réelle, duquel je suis capable d’extraire du sens, de la fierté.

Ça n’a l’air de rien, dit comme ça. Ou peut-être que ça peut paraître fou. Moi-même, quand je vois les triathloniens aligner les semaines de 25 heures d’entraînement pour leur Ironman à venir, je les trouve cinglés. Mais je les comprends. Il y a toujours un prix à payer pour apprendre à voler.

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