Ode à la lumière

Fini le chalet en bois rond. Une nouvelle génération de designers transportent l’architecture contemporaine en pleine nature. Une autre façon de vivre à la campagne.

La maison du sculpteur Jarnuszkiewicz, en Estrie, a été conçue en 2014 par Loukas Yiacouvakis et Marie-Claude Hamelin, d'YH2. (Photo: YH2)
La maison du sculpteur Jarnuszkiewicz, en Estrie, a été conçue en 2014 par Loukas Yiacouvakis et Marie-Claude Hamelin, de l’atelier YH2. (Photo: YH2)

Adossée aux monts Sutton, la résidence Roy-Lawrence ne ressemble à aucune autre maison de campagne. Elle ne comporte ni toit à pignons ni revêtement similirustique. Au contraire, ses architectes, Stephan Chevalier et Sergio Morales, du cabinet Chevalier Morales Architectes, ont voulu complètement redéfinir le traditionnel chalet suisse, en fusionnant cette construction avec son décor naturel.

Construite pour des amoureux de plein air, la maison possède un mur-fenêtre offrant des vues en continu sur les paysages environnants. En son centre se trouve un atrium de 3,5 m de haut, dont les contours vitrés abolissent la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, ce qui permet d’y observer les étoiles… du salon. «Partout dans la maison, nous avons l’impression de vivre dehors», explique le propriétaire des lieux, Jean Roy. Une résidence de rêve pour passer des fins de semaine loin de la ville.

Lauréate d’un Prix d’excellence en architecture 2015 de l’Ordre des architectes du Québec (OAQ), cette propriété d’exception n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’incroyable boum architectural que connaît actuellement la Belle Province. Depuis une décennie, on voit apparaître dans les Cantons-de-l’Est, les Laurentides, Charlevoix et ailleurs des maisons de campagne aux formes de plus en plus distinctives. Ces résidences magnifient les décors naturels et réinventent notre manière de vivre en région rurale.

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      De l’avis de Philippe Lupien, architecte et anima­teur de la défunte émission Visite libre, à ICI ARTV, il se crée présentement hors des villes une architec­ture unique, typiquement québécoise. «Style que l’on ne voit ni dans le reste du Canada ni aux États-Unis», soutient le rédacteur en chef de la revue spécialisée ARQ (comme dans Architecture-Québec).

      Cet essor commence même à s’attirer une reconnaissance internationale. La chaîne de télévision britannique BBC débarquera cet été à la résidence Roy-Lawrence afin de lui consacrer un reportage, tandis que la réputée architecte française Manuelle Gautrand, présidente du jury des Prix d’excellence 2015 de l’OAQ, a déclaré, lors de son passage au Québec, qu’elle avait été extrêmement impressionnée par les maisons individuelles québécoises.

      Aujourd’hui, de l’avis des experts, les habitations les plus audacieuses se construisent hors des grands centres, où les créateurs jouissent de plus d’espace et de liberté pour s’exprimer. «En forêt, c’est la page blanche, alors qu’en ville, on doit faire face à une multitude de contraintes, comme l’orientation des rues, qui dicte l’implantation de l’immeuble», explique Loukas Yiacouvakis, d’YH2, un cabinet réputé pour ses réalisations résidentielles.

      Encadré architecture chaletSelon Pierre Thibault, architecte de renom de Québec, la force du territoire québécois, c’est sa grande diversité de paysages. Ils servent de canevas de base des plus stimulants. «Et, toutes proportions gardées, construire au Québec coûte beaucoup moins cher qu’ailleurs. Il reste des milliers d’endroits magnifiques où construire», dit-il.

      Plein air et design contemporain font maintenant bon ménage. Or, ce fut loin d’être le cas pendant long­temps. Il y a deux décennies à peine, les Québécois tournaient le dos à l’architecture contempo­raine, tandis que les architectes boudaient le secteur résidentiel, pas assez payant. Mais un ensemble de facteurs viendront renverser cette tendance.

      Au début des années 1990, la récession économique frappe. Les temps sont durs pour les architectes. Certains se lancent donc dans le résidentiel… faute de boulot. C’est le cas de Loukas Yiacouvakis et Marie-Claude Hamelin, d’YH2, qui deviennent eux-mêmes promoteurs de leurs constructions. «Pour survivre, on a créé nous-mêmes la demande», raconte Marie-Claude Hamelin.

      Dans ses premières années, le bureau ne travaille qu’en ville, mais il obtient, au début des années 2000, le mandat de réaliser une première maison de vacances, aux Îles-de-la-Madeleine. Judicieux mélange de traditionnel et de contemporain, cette habitation, baptisée Géométrie bleue, remporte un Prix d’excellence de l’OAQ en 2005. À la même époque, Pierre Thibault conçoit Les Abouts, une propriété entièrement fenêtrée où les occupants vivent dans la nature. Ces constructions, hautement médiatisées, ainsi que quelques autres, marquent l’imaginaire. «C’est à ce moment que nous avons commencé à sentir une demande de résidences secondaires», dit Loukas Yiacouvakis.

      La Chèvre, de Pierre Thibault, vue de l'intérieur, à Cookshire-Eaton en Estrie. (Photo: Alain Laforest)
      La Chèvre, de Pierre Thibault, vue de l’intérieur, à Cookshire-Eaton en Estrie. (Photo: Alain Laforest)

      Même si Pierre Thibault n’avait construit jusque-­là qu’une seule autre maison de campagne, il en vient à enchaîner les réalisations. Ses spectaculaires «maisons-paysages» attirent les médias, faisant de lui le «starchitecte» québécois par excellence. «En renouvelant la maison de campagne et en démystifiant l’architecture contemporaine, Pierre Thibault a été un pionnier», souligne Patrick Morand, architecte à son compte et chargé de formation pratique à l’École d’architecture de l’Université de Montréal.

      Encadré 2 architecture chaletTandis que les prix de l’immobilier explosent à partir de l’an 2000, rendant économiquement rentable l’embauche d’un architecte — ce qui n’était pas le cas lorsque les propriétés valaient peu —, les Québécois évoluent. Ils voyagent de plus en plus. Leurs goûts s’affinent dans bien des domaines : mode, design, cuisine, etc. «Cette évolution se reflète en architecture. Les gens veulent des maisons uniques, plus personnalisées», remarque Loukas Yiacouvakis.

      La population s’enthousiasme pour l’architecture et, parallèlement, on assiste à un rajeunissement de la profession. En 2008, l’OAQ instaure un nouvel examen d’admission, qui jusque-là était basé sur le modèle américain et devait être réalisé en plusieurs étapes. Résultat : une vague de jeunes obtiennent leur sceau d’architecte, et le nombre de professionnels passe de 2 779 en 2008 à 3 745 en 2016, une hausse de 34 %.

      L’arrivée massive de jeunes bouscule l’ordre établi. Ils se lancent dans les affaires et beaucoup consacrent leur énergie à la cause résidentielle, comme le fait La Shed, un bureau fondé par trois jeunes associés qui a remporté le Prix du cabinet d’architectes de la relève 2016, décerné par l’Institut royal d’architecture du Canada. «Les jeunes innovent et poussent dans le dos des plus expérimentés», dit Patrick Morand.

      Le boum dans les campagnes n’a pas que des aspects positifs. Bien qu’il gagne sa vie en dessinant des résidences secondaires, Alain Carle déplore certains effets négatifs. «On empiète sur la nature pour bâtir de luxueuses villas qui sont très peu habitées, estime l’architecte de 52 ans. On devrait plutôt investir en ville afin d’y améliorer la qualité de vie.»

      D’autres jugent que les Québécois n’osent pas encore suffisamment. «On ne pousse pas la réflexion assez loin», dit Sylvain Bilodeau, qui a fondé son cabinet, Architecturama, en 2012. Lui-même a construit, pour son usage personnel, un chalet expérimental dans Lanaudière, où des gradins modulables occupent tout l’espace habitable. Une maison qui lui a valu une nomination en 2015 aux Prix d’excellence en architecture. Mais les clients sont-ils prêts pour de telles audaces ?

      L'intérieur du chalet expérimental de Sylvain Bilodeau, dans Lanaudière. (Photo: James Brittain)
      L’intérieur du chalet expérimental de Sylvain Bilodeau, dans Lanaudière. (Photo: James Brittain)

      Le prochain défi des architectes : que cet élan créatif se transporte dans la réalisation des ouvrages publics, dont la qualité architecturale est souvent décriée par les acteurs du milieu. «Ce qui se passe dans le secteur résidentiel, on pourrait le faire ailleurs. La vitalité actuelle prouve que le talent existe au Québec», soutient Pierre Thibault.

      Afin de changer les pratiques, l’OAQ milite pour l’adoption d’une politique nationale de l’architecture, qui forcerait, dans tous les projets publics, à ne plus reléguer la qualité architecturale au second plan. «On revendique notamment l’abolition de la règle du plus bas soumissionnaire, qui étouffe toute créativité», explique Nathalie Dion, présidente de l’OAQ.

      Les critères de sélection suscitent aussi la grogne. Par exemple, dans les appels d’offres concernant la construction d’écoles, on stipule que pour y participer il faut en avoir construit au moins cinq dans le passé. «Résultat : malgré mon expérience, je ne pourrai jamais bâtir une école, se plaint Pierre Thibault. C’est absurde !» Une école-paysage signée Pierre Thibault, le Québec peut-il en rêver ?

       

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      8 commentaires
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      Pas certain qu’il s’agisse d’une ode à la lumière, c’est plutôt une ode à la cabane de bois design ultra-luxe pour quelques richards du 1%.

      Ou comment transporter les problèmes de la ville à la campagne… Où est notre bon vieux chalet qui nous permettait de décrocher de la ville en toute simplicité et symbiose avec la nature? Foutaise de Bobos qui veulent PARAÎTRE à tout prix!

      En tant que technologue en architecture depuis plus de 30 ans à mon compte, et spécialisé dans le résidentiel, je constate agréablement moi aussi que l’architecture contemporaine et même moderne prend de plus en plus d’espace. Mes clients sont plus ouvert à me laisser leur proposer quelque chose de différent et souvent, répondant beaucoup plus à leur style de vie. Je répond toujours à leurs besoins, mais en leur proposant de nouvelles façons d’habiter, et ce souvent à moindre coût. HAAA l’architecture, le plus beau métier du monde…

      Très intéressant de connaître un peu mieux l’évolution / révolution en architecture au Québec. Ce qui me frappe l’ouverture des intérieurs vers l’extérieur.
      Les oeuvres visionnées me paraissent hors norme pour la majorité des citadins. Ces Maisons Tours de Campagne ensoleillées sont protégées j’imagine,
      quelque peu au moins … contre les feux de forêts et les secousses sismiques à ne plus négliger ?
      La vision d’un vieux croulant de 89 printemps.

      Il y a des fois où l’on oublie qu’on est au Québec. Dans les normes de construction au Québec, on oblige de construire des murs avec une résistance thermique de 30- 40R. Alors, on nous dit ici « vive le verre ». Le verre a une résistance thermique de 6-8 R. Alors, construisons en verre et chauffons le poêle. Est-ce que dans le diplôme d’architecte on parle un peu d’écologie??.
      Marc Vachon

      Le conservatisme de nombreux commentateurs n’est pas surprenant dans le domaine architecturale mais rêvent-ils de vivre au « bon vieux temps » des maisons mal chauffées, des charrettes tirées par des chevaux et de se contenter des mythiques soirées familiales autour du feu à écouter des contes au lieu de regarder la télé ou de jouer sur leurs téléphones dits intelligents ? Enfin, l’architecture bouge au Québec malgré la reconstruction du Manège Militaire, et les générations jeunes en profiteront. Elles ont de la chance !

      À 40 heures par semaines à 13$ l’heure pour d’aucun, je crois que le 1% devrait réfléchir avant d’écrire ce genre de commentaire. Ce n’est pas accessible pour bien des gens qui se donne beaucoup au travail mais qui comme le 1% rêve de d’avoir une belle propriété.