Premier vol commercial en Antarctique: le début de la fin?

Ces dernières années, l’effet du tourisme s’est fait de plus en plus sentir: écosystèmes fragiles surpiétinés, colonies de manchots dérangées… Récemment, des éberlués ont même utilisé des drones pour filmer ces derniers, menaçant leur quiétude.

Art_de_vivreDe tous les voyages que j’ai effectués dans ma vie, celui que j’ai fait en Antarctique figure parmi les plus mémorables. Au-delà de la splendeur spectaculaire des lieux et du contact unique qu’on peut y avoir avec des bêtes (de moins en moins) sauvages, le simple fait de traverser en navire les 1 000 km du tumultueux passage de Drake forme en soi un pan inoubliable de ce périple.

Comme cette traversée s’effectue généralement au départ d’Ushuaia, en Terre de Feu (Argentine) et qu’elle peut prendre jusqu’à deux jours, et puisque les croisères en Antarctique ne sont pas à la portée de toutes les bourses, une certaine régulation du nombre de touristes s’y est naturellement instaurée au fil des ans.

Or, une nouvelle façon de gagner le septième continent pourrait bientôt changer la donne. En novembre dernier, un premier appareil commercial, un Boeing 757-200, a ainsi relié Punta Arenas, au Chili, à Union Glacier, en Antarctique. L’avion a atterri sur une piste de glace bleue utilisée par des avions-cargos chargés de transporter le personnel travaillant dans les bases scientifiques et de les ravitailler.

Même s’il n’y avait que peu de passagers à bord, ce vol équipé de 62 sièges (tous en classe affaires) avait pour but de démontrer la faisabilité d’une telle liaison, afin de l’offrir sur une base régulière à plus ou moins long terme.

Exploité par deux entreprises, l’états-unienne Antarctic Logistics & Expeditions (ALE) et la britannique Niche Aviation Solutions (NAS), le vol a été réalisé avec un appareil de Loftleidir Icelandic, une filiale du groupe islandais Icelandair. ALE n’en est pas à ses premières armes en matière de liaisons polaires: l’entreprise a été la première à aménager une piste d’atterrissage en Antarctique, la première à y faire atterrir un avion sur pneus (et non sur skis) et la première à emmener des passagers au pôle Sud géographique.

Bien sûr, l’éventuelle instauration d’une telle liaison n’est pas sans avantages: ainsi, quelques heures de vol suffiraient pour accéder au continent le plus isolé de la planète, en évitant de naviguer dans l’une des zones maritimes les plus turbides du globe — où quelques naufrages eurent d’ailleurs lieu. En outre, il serait plus facile de rapatrier des passagers en cas d’urgence.

Mais une telle liaison ouvrirait aussi la porte à l’exploitation à plus grande échelle du tourisme sur un continent déjà fragilisé par un nombre sans cesse croissant de visiteurs. Bien que, techniquement, ces 40 000 croisiéristes annuels ne devraient pas nuire à l’environnement, ils se concentrent dans les faits sur un nombre limité de sites et d’escales, uniquement le long de la péninsule antarctique, et ce, sur une courte période (de novembre à mars).

Ces dernières années, l’effet de la présence de ces passagers s’est fait de plus en plus sentir: écosystèmes fragiles surpiétinés, colonies de manchots dérangées… Récemment, des éberlués ont même utilisé des drones pour filmer ces derniers, menaçant leur quiétude.

Même si le tourisme en Antarctique est régi par un certain nombre de règles établies par l’Association internationale des organisateurs de voyages dans l’Antarctique (IAATO), et bien que la très grande majorité des entreprises qui œuvrent sur ce continent les respectent, qu’adviendra-t-il si une première liaison aérienne régulière voit le jour?

Tout dépend du rythme auquel arriveront les passagers. Certains y verront un moyen moins envahissant d’accéder au continent: 62 personnes qui débarquent d’un avion, dans un secteur peu fréquenté, est moins dommageable que 55 navires qui mouillent tous aux mêmes endroits sur une période de 4 mois.

Mais d’autres — et j’en suis — s’attendront à voir une autre liaison instaurée, puis une autre, puis une autre encore, à mesure que la demande croîtra, car elle croîtra. Et ce sera, au mieux, le début de la fin d’une certaine conception du voyage sur le dernier continent vierge du globe…

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