Red Ketchup, les récits de voyage et moi

Où l’auteur raconte comment il a découvert que derrière un mauvais cinéaste se cache parfois un très bon journaliste. 

Illustration tirée de Facebook
Illustration tirée de Facebook

Parfois, la vie nous envoie de ces clins d’œil… La semaine dernière, j’ai remporté le prestigieux prix Jules-Fournier, décerné chaque année à un journaliste de la presse écrite québécoise, pour une série d’articles parus dans L’actualitécelui-ci – et Le Devoir – notamment celui-là.

À la fin de la soirée où m’a été remis ce prix – et où Isabelle Richer, Michel Tremblay et Charles Tisseyre ont également été honorés –, je suis allé retrouver celui qui agissait comme maître de cérémonie, l’animateur Pierre Therrien.

– Bonsoir, monsieur Therrien, vous souvenez-vous de moi?
– …?
– La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était il y a une vingtaine d’années, sur le seuil de votre porte…
– …!

À l’époque, Pierre Therrien animait La course destination monde, une émission hebdomadaire à laquelle je voulais désespérément participer. Chaque semaine, je bavais d’envie en suivant les reportages des Hugo Latulippe, Philippe Desrosiers, Étienne Leblanc, Philippe Falardeau, Manuel Foglia et autres Denis Villeneuve, tous envoyés se balader où bon leur semblait aux frais de la reine.

Pour avoir le privilège de prendre part à cette émission radio-canadienne, il fallait soumettre un foisonnant dossier écrit et réaliser un petit film fichtrement original. Cela fait, il «ne restait plus» qu’à attendre d’être éventuellement convoqué à une première entrevue, puis à une deuxième, avant d’être possiblement sélectionné parmi les huit participants définitifs à l’émission.

Par trois fois, j’ai tenté ma chance. À ma deuxième tentative, je n’en revenais tout simplement pas de ne pas avoir été convoqué en entrevue — fallait-il être présomptueux, ou être très sûr de soi, c’est selon.

Convaincu qu’il devait y avoir maldonne ou une inexplicable faille dans l’inextricable processus de sélection, j’ai donc décidé de m’enquérir d’une réponse auprès d’une personne qui était dans le secret des dieux: l’animateur de l’émission lui-même. Mais comment le trouver, en cette époque où Internet n’en était qu’à ses premiers balbutiements?

Un ami qui travaillait à Radio-Canada m’avait dit que Pierre Therrien habitait dans tel quartier, sur tel boulevard. «Dans son salon, il y a une grande affiche de Red Ketchup, et on la voit de l’extérieur», avait précisé ma taupe. Ne faisant ni une ni deux, j’ai sauté dans ma bagnole et je suis parti à la recherche du sinistre personnage de bédé, que j’ai bientôt réussi à repérer, vers 20 h par un beau soir d’été.

– Ding dong! (bruit de sonnette résidentielle actionnée par un doigt tremblotant)
– Oui? (voix d’un animateur au sourcil froncé et se demandant qui est ce zig sur son seuil)
– Bonsoir, monsieur Therrien, je suis vraiment désolé de vous importuner de la sorte, mais j’ai posé ma candidature à La course, et puisque j’aurais déjà dû avoir des nouvelles, je me suis dit que mon dossier avait peut-être été égaré, ou qu’il n’avait jamais été reçu?

Sympa comme tout et touché de compassion pour le jeune enquiquineur à la voix chevrotante qui se tenait devant lui, Pierre Therrien a alors promis de vérifier. Dès le lendemain, il me téléphonait pour confirmer que ma candidature n’avait pas été retenue, avec un tact et une affabilité dignes d’un gentilhomme.

Les semaines ont passé, les mois se sont écoulés, et plutôt que de me laisser abattre par ce coup du sort, je m’en suis servi comme d’un tremplin pour me propulser là où je devais me rendre: la presse écrite. C’était dit: je réaliserais donc «ma» propre Course, article après article, récit de voyage après récit de voyage.

Fort de nombreux carnets de notes noircis et de centaines de clichés croqués lors d’un périple de huit mois en Europe et au Maroc, j’ai donc commencé à relater mes pérégrinations dans plusieurs publications. Bientôt, des journaux et magazines m’ont envoyé en reportage, et je me suis mis à sillonner la planète bleue plus que je ne l’aurais jamais espéré.

Vingt ans et des poussières plus tard, je continue «ma» Course, en répétant à qui veut l’entendre que tout vient à point à qui sait attendre, et que rien n’arrive pour rien dans la vie. À l’époque, il me fallait sûrement emprunter ce détour pour me rendre là où je suis aujourd’hui: bien plus à l’aise devant un clavier que devant – ou derrière – une caméra.

La semaine dernière, j’ai raconté tout ça à Pierre Therrien, à la fin de la soirée de remise des prix.

Il s’est finalement souvenu de moi… et il m’a confirmé que Red Ketchup était toujours accroché au mur de son salon.

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Wow ! Quelle belle histoire…Qui n’a pas rêver de faire la fameuse course? Parfois la vie se charge de combler nos désirs par des chemins insoupçonnables !!!! Félicitations pour votre prix !