« Ce n’est pas parce que tu es populaire que tu as tous les droits »

Dans son nouveau roman Haute démolition, Jean-Philippe Baril Guérard brosse un portrait sans complaisance du milieu de l’humour au Québec. L’auteur en exagère-t-il les côtés sombres ? Non, selon l’humoriste Rosalie Vaillancourt.

Rosalie Vaillancourt : D.R. ; Jean-Philippe Baril Guérard : Kevin Millet / Montage L'actualité

Les excès — alcool, drogues, pouvoir et violences sexuelles — ne sont pas rares dans le monde de l’humour. Avec son quatrième roman, Haute démolition (en librairie le 18 mai), l’auteur, dramaturge, acteur et metteur en scène Jean-Philippe Baril Guérard a voulu explorer les coins les plus sombres d’une carrière dans ce domaine. On y rencontre un jeune fraîchement sorti de l’École de l’humour, qui roule sa bosse dans les bars tout en jalousant les succès de ses anciens collègues de classe. Et qui, un jour, atteint enfin à son tour la gloire. Mais son triomphe sera bien cher payé. 

La réalité a-t-elle rattrapé la fiction ? Pour répondre à cette question, L’actualité a réuni l’auteur et l’humoriste Rosalie Vaillancourt, une des voix qui se sont élevées dans la dernière année pour dénoncer leur milieu. Discussion à trois.

Pourquoi avoir décidé d’explorer le milieu de l’humour ?

Jean-Philippe Baril Guérard : En 2018, j’ai fait une mise en scène pour Juste pour rire. Ça a beaucoup changé mon regard sur le milieu de l’humour, que je méprisais un peu au départ. J’ai découvert des gens qui m’ont fait triper. 

L’année suivante, le magazine Nouveau Projet m’a proposé d’écrire sur le milieu de mon choix. Je me suis donné comme défi d’écrire mon premier stand-up et de le casser dans des bars. Je n’avais pas la pression d’être bon, c’était une excuse pour essayer. C’était bien le fun, mais je ne pense pas que je vais devenir humoriste [rire]. J’ai réalisé que c’est l’une des disciplines artistiques où il y a le plus d’argent, le plus d’influence, le plus de reach, le plus de public. Il y a une forme de privilège. Et je suis devenu un peu envieux. 

Dans Haute démolition, la carrière du personnage principal décolle  lorsqu’il commence à faire de l’humour sur le Web. Comment vivre avec le fait de se faire reconnaître dans la rue du jour au lendemain sans pour autant perdre la tête ?

Jean-Philippe Baril Guérard : Les gens peuvent se transformer radicalement quand ils deviennent connus. J’ai parfois beaucoup d’empathie pour ceux à qui ça arrive, même s’il serait légitime de mépriser leurs comportements désagréables. 

Les gens connus ont une aura payante. Ce n’est pas dans l’intérêt de leur entourage de dire : « Tu as été cave hier soir, il faut que tu arrêtes. » J’essaie de me mettre à leur place et je me dis : est-ce que ça se peut que cette personne-là ait arrêté de se demander si elle se comportait adéquatement ? Dans la vie, si tu veux être une bonne personne, tu dois avoir du monde autour de toi qui t’impose des limites. 

Rosalie Vaillancourt : J’ai souvent vu des gens avoir des comportements désagréables. Leurs amis rient, mais ils sont mal à l’aise. 

J’ai eu la chance de garder des liens avec ma gang du cégep, du secondaire. Beaucoup d’humoristes perdent ces amitiés-là parce qu’ils ont une vie de soir. Tu es un peu obligé de te faire de nouveaux amis qui travaillent dans le même milieu que toi. Et quand, en plus, tu deviens ami avec des gens qui t’adorent ou qui veulent profiter de toi, c’est là que ces comportements désagréables se manifestent.

Le roman aborde, à sa façon, la plus récente vague de dénonciations qui a déferlé sur le monde de l’humour l’été dernier. Afin de s’assurer qu’une telle crise ne se reproduira plus, croyez-vous qu’il y aura un meilleur accompagnement des humoristes de la part des agents, des amis ou des écoles ?

Rosalie Vaillancourt : Je trouve que les gens font vraiment des efforts dans le milieu de l’humour. Mais il reste beaucoup de vieux de la vieille, qui savaient pour Gilbert Rozon, il ne faut pas l’oublier. Ceux qui ont accepté la situation pendant des années et qui font maintenant semblant d’être surpris. Mais la plupart des producteurs n’ont pas envie de perdre de l’argent, alors ils font beaucoup plus attention.

Aujourd’hui, je vois que les gars veulent vraiment que les femmes du milieu se sentent bien. Parfois, j’ai l’impression que c’est un peu plus pour ne pas se faire juger que pour faire la bonne affaire. Mais peu importe, je trouve que les gens ont bien réagi. 

J’avais vraiment très peur lorsque j’ai dénoncé un collègue, mais je me suis sentie épaulée. Les gens savent aujourd’hui que s’ils parlent, la presse va être de leur côté. Avant, on croyait que la presse était du bord des producteurs, du bord de l’argent. Si on en parlait, c’était nous qui allions nous la faire fermer. Maintenant, j’ai l’impression que je suis protégée par les journalistes.

Il y a eu, dans les derniers mois, plusieurs actions concrètes pour lutter contre les violences sexuelles. Croyez-vous que c’est éphémère ?

Jean-Philippe Baril Guérard : Je n’ai pas senti de recul depuis #MeToo, il y a quatre ans. J’ai juste senti qu’on avait avancé. 

Rosalie Vaillancourt : Après #MeToo, je n’ai pas vu de différence. Dans la tête des gens, les jeunes n’étaient pas concernés, parce qu’ils faisaient des textes féministes ou juste parce qu’ils avaient notre âge. On ne pense pas que les agresseurs ont notre âge. Même moi, je n’y croyais pas. Ils étaient mes amis.

Il y avait une gangrène, et cette gangrène-là a explosé cette année. Quand des noms sont sortis en 2017, personne n’a pris ça au sérieux. Personne. 

Cette année, on a écouté les victimes et je pense qu’il y a eu une différence. J’ai l’impression que ça va rester, parce que ç’a été vraiment traumatisant pour plusieurs. Plein de gens ont changé leur façon de faire, leur façon de voir leur milieu, leurs amitiés. 

Au cours de la recherche pour le livre, des pistes de solution ont-elles émergé ? Des choses qui pourraient faire de l’humour un milieu plus sain ?

Jean-Philippe Baril Guérard : Une des constantes dans plusieurs des comportements problématiques qui ont été relevés, c’est le pouvoir. Si on peut faire comprendre aux gens que ce n’est pas parce que, tout à coup, tout le monde parle de toi et que tu es populaire que tu as tous les droits, ce serait un bon début. 

Rosalie Vaillancourt : On avait des cours de féminisme dans notre classe. C’était hyper intéressant, mais ça n’intéressait que ceux que ça touchait. L’École nationale de l’humour fait beaucoup d’efforts. Malheureusement, tu ne peux pas apprendre à quelqu’un à ne pas être une marde. 

Les humoristes sont tellement attachants, leur personnalité est tellement mise de l’avant. Ils peuvent oublier à quel point les autres humains sont aussi importants qu’eux. Et le public doit cesser d’idolâtrer des gens. La solution serait peut-être d’arrêter de capoter sur nos vedettes et de prendre leur défense quoi qu’il arrive. 

Jean-Philippe Baril Guérard : Tu disais qu’il y a des gens qui essaient d’avoir de bons comportements davantage pour ne pas se retrouver dans une position fâcheuse que par un véritable souci du bien-être de l’autre. Peut-être que certains marchent juste au fouet et qu’ils auront peur de commettre des gestes répréhensibles, pour ne pas en subir les conséquences. Peut-être que s’il y a de réels risques que tu te ramasses en prison si tu commets une agression sexuelle, tu ne la commettras pas. 

Pour moi, il y a un rapport de force inhérent aux relations entre les hommes et les femmes. Je pense que beaucoup de gars ont profité de ça. Et beaucoup de filles ont appris à accorder une grande importance au désir des gars.

Rosalie Vaillancourt : Le milieu de l’humour, malheureusement, est très misogyne, parce qu’il n’y a pas de femmes. On peut bien dire qu’il y a des femmes en humour, mais ce n’est pas vrai. Je compte sur mes 10 doigts les femmes qui sont souvent là et qui ont de l’importance. Il y a des femmes en humour qui sont bonnes, mais elles ne vendent pas de billets. Alors c’est comme si elles ne comptaient pas pour la plupart des gens.

Donc, le livre est assez réaliste ?

Rosalie Vaillancourt : Jean-Philippe, c’était vraiment la personne qui devait l’écrire. C’est tellement cru. Il fallait que ce soit comme ça. Personne d’autre n’aurait choisi les bons mots ou la « trashitude » qu’il fallait pour montrer ce milieu.

Ce que j’ai trouvé vraiment intéressant, encore plus que les agressions sexuelles, c’est les relations de pouvoir entre les humoristes. C’est fou. Mes ex étaient humoristes et parlaient de leurs amis de la même façon que dans le livre, dans la même dynamique. C’était pareil à l’École nationale de l’humour et même moi, j’ai déjà eu des comportements du genre.

C’est fou que quelqu’un qui n’est pas dans le milieu ait pu écrire ce livre-là. Et je suis contente qu’il ne soit pas dans le milieu, parce que sinon, il n’aurait sûrement plus de carrière. [Rire]

Jean-Philippe Baril Guérard : Je risque de ne pas refaire de mises en scène à Juste pour rire, mais je peux vivre avec ça. 

Pour moi, ce qui fait la beauté de l’humour, c’est la possibilité d’atteindre beaucoup de monde. Après ça, la question est : « Est-ce que tu as une responsabilité à l’égard de ce public ? »

Rosalie Vaillancourt : C’est la raison pour laquelle je me suis dirigée vers l’humour. Je peux aller n’importe où et je peux toucher des gens à qui jamais je n’aurais même parlé, parce que mon père est juge et ma mère est vétérinaire. C’est ce qui fait que l’humour est un aussi bel art.

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Un extrait de Haute démolition

« Ça faisait à peine une heure que vous étiez sortis de scène, Sam pis toi. Show correct. Salle froide pis bruyante, mauvais pacing, mauvais animateur, et t’étais fatigué, mais t’as été présent, au moins, 100 % présent malgré les conditions, et les gens ont ri et ont peut-être réussi à aimer la vie pendant un instant, faque c’était pas un échec sur toute la ligne. Rien de gênant : t’as quand même eu une claque, quand t’as fait ton bit sur les conventums de maternelle, et le public était enthousiaste, mais y avait juste pas de quoi écrire à ta mère. T’as réussi à te convaincre qu’il fallait pas t’en faire : tu peux pas être transcendant à tous les soirs. T’as eu ce que tu voulais, au fond : ton numéro a mieux landé que celui de Sam. C’est tout ce qui compte. Les numéros de Sam, tu les trouves souvent prévisibles. Ses setups sont tellement clairs que tu vois ses punchs venir à des kilomètres. Il a aussi une obsession malsaine pour son secondaire : presque chacune de ses blagues implique une anecdote de cours d’éduc, ou de house party, ou de frenchage aux cases, comme si son univers social avait plafonné à seize ans. Et il finit toujours sur un callback qui ajoute pas grand-chose et qui est pas très intelligent (mais qui, invariablement, fait rire la salle, par effet de surprise, ce qui te fait toujours chier). En plus, Sam, il manque de laisser-aller, quand ça lève pas : au lieu de relaxer pis de s’en foutre, il se crispe, il travaille plus fort pour tenter de convaincre le public, pis là il s’embourbe, toute la salle sent qu’il est trop volontaire, et ça fait mal à regarder. Quand ça arrive ça te fait du bien. Quand t’es meilleur que Sam ça te fait du bien. Être meilleur que Sam, c’est ce que tu veux depuis ta première journée à l’École de l’humour. Tu te disais qu’au moins, en finissant l’École, tu serais pas toujours en compétition avec lui, mais tu t’es fait prendre. À force de vous côtoyer, vous êtes devenus amis, et vous travaillez bien ensemble, alors vous collaborez sur des projets, et vous vous côtoyez régulièrement sur des pacings de soirées de stand-up : impossible de s’en sortir, vous êtes collés l’un à l’autre. »

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Haute démolition, de Jean-Philippe Baril Guérard, Les Éditions de Ta Mère. En librairie le 18 mai 2021.

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En parlant de jokes féministes, je viens d’en composer une : Qu’est-ce qu’une vrai féministe? Rép. : Une femme qui ne gagne que deux fois plus que son conjoint.

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