10 QUESTIONS À… Frédéric Beigbeder

Son nouveau roman rempli de beautés désespérées, Frédéric Beigbeder le décrit comme une ode à la mocheté des femmes. Allez comprendre !

On vous sait amateur de belles femmes. Dans votre dernier roman, un leader de l’industrie cosmétique charge votre héros d’aller en Russie pour y recruter les plus belles filles. Vous auriez aimé exercer ce job ?
— Bien sûr. Je suis souvent allé à Moscou, où j’ai rencontré des chasseurs de beautés. Je me disais que c’était un métier de rêve ! Mais ce que je raconte dans Au secours pardon (Grasset) est très en dessous de la réalité. Ces mecs ne peuvent plus coucher avec moins de trois femmes à la fois, ou alors ils sont devenus allergiques aux femmes. Ils ne parlent d’elles qu’en fonction de leur âge, leurs mensurations, leurs cheveux, la qualité de leurs dents, leurs seins, etc.

Bref, c’est la dictature de la beauté et du jeunisme ?
— Exactement. Octave va se rendre compte que choisir un visage pour une marque a des conséquences à la fois sur des millions de femmes et sur le désir masculin. Ce qui se joue là, c’est l’échec du féminisme.

Votre héros, deux fois divorcé, en a assez des femmes françaises, pas assez soumises, trop castrantes. Vous êtes d’accord avec lui ?
— Octave est attiré par les femmes qui ont cette manière de manipuler les hommes en se faisant passer pour des filles à leur service. Mais cette soumission apparente est une manière de contrôler plus intelligente, plus digne. Ces femmes font comme si le féminisme n’avait pas existé, que les hommes étaient toujours les chefs. En réalité, les hommes, en Russie, sont de gentils toutous. Ils n’ont peur que d’une chose : leur femme. Ça ressemble à ce qui se passait en France avant Simone de Beauvoir. Peut-être l’ancien système était-il plus efficace… Aujourd’hui, on a des femmes qui travaillent toute la journée et qui, en plus, doivent être sexuellement performantes. Elles doivent être comme des mecs, tout en élevant les enfants. Je ne sais pas comment elles font !

Que répondez-vous aux critiques qui vous accusent de misogynie ?
— Ils n’ont rien compris. Au secours pardon est un livre ultra-féministe, qui défend le droit pour une femme d’être moche. Les femmes ont lutté pour acquérir le droit de travailler, mais elles n’ont toujours pas le droit d’être vieilles, grosses et moches. Tandis que moi, qui me suis toujours trouvé moche, je peux vous dire qu’en vieillissant ça marche très bien quand on est un mec. Mieux vaut être un homme qu’une femme dans la société telle qu’elle est organisée, c’est ça mon sujet. Je serais femme, je me sentirais révoltée. On impose partout un modèle féminin uniforme : une jeune Russe de 14 ans, blonde aux yeux bleus.

Vous faites le lien entre ce modèle de beauté, que vous présentez comme une obsession de pureté, et la montée des nationalismes, de l’intolérance, de la xénophobie. Pourquoi ?
Il se trouve qu’en Russie il y a une guerre contre les Tchétchènes : on a éliminé 600 000 personnes. En France, on raccompagne des Noirs et des Arabes à la frontière pour qu’ils retournent chez eux. Il y a, en ce moment, une sorte d’autoritarisme que je décris en filigrane dans mon roman. Quand on est noir ou arabe à Paris, on n’entre pas dans les boîtes de nuit, on est contrôlé, on est humilié. Lorsqu’on est blond aux yeux bleus, on n’a pas ce problème. Ça ressemble à l’idéologie nazie.

Sous des dehors légers et frivoles, seriez-vous un pessimiste ?
— Il paraît que Kafka riait en écrivant ses livres, pourtant très noirs. Moi, je m’amuse à écrire les miens, et on me dit qu’ils sont très tristes. C’est peut-être l’époque qui veut ça : on rit pour se protéger.

On vous reproche d’exploiter toujours le même filon dans vos romans. Qu’en dites-vous ?
— J’ai une attirance idiote pour ce qui est clinquant, c’est vrai. Mais cette idéologie du luxe est un modèle quasi utopique qu’on impose à tous. L’opium du peuple, ce n’est plus Dieu, c’est le désir de ressembler à une pub de Prada. Et à force de tourner en rond, je m’aperçois, et mon héros avec moi, qu’il y a une impuissance, un enfermement là-dedans : il faut peut-être faire tout péter !

Mieux vaut peut-être continuer à écrire des romans désespérés, non ?
— Oui, quitte à tourner en rond. J’ai d’ailleurs l’impression que tous les écrivains que j’aime tournent en rond. Cioran écrit toujours la même chose, Modiano aussi… Beaucoup de critiques me demandent d’écrire d’autres livres que les miens. Ce n’est pas possible ! Je n’arriverai pas à écrire les livres de Julien Gracq ou de Marcel Proust. Ce sera toujours le même genre de musique et d’obsession, ce sera toujours l’histoire d’un hédoniste frustré, d’un révolté impuissant. Et ma colère augmente de livre en livre, parce que je suis de plus en plus énervé [rire].

Parmi vos écrivains préférés figure J.D. Salinger, auteur de L’attrape-cœurs, sur qui vous préparez un documentaire qui sera présenté à la télé française cet automne. Comment avez-vous procédé ?
— Le réalisateur Jean-Marie Perrier — photographe des Beatles lorsqu’ils ont enregistré Sergeant Pepper — et moi sommes allés à Cornish, au New Hampshire, pour rendre visite à l’écrivain le plus caché du monde, aujourd’hui âgé de 88 ans. Évidemment, il y a chez moi une attirance pour mon contraire.

Salinger refuse toute entrevue. Vous l’avez rencontré ?
— Je ne vous le dirai pas. C’est un suspense… une surprise.