10 questions à… Mathieu Roy

Dans son documentaire Survivre au progrès, le cinéaste québécois se questionne sur la capacité de l’espèce humaine de continuer sa route.

10 questions à... Mathieu Roy

Que reprochez-vous au progrès ?

C’est un couteau à double tranchant qui fait ressortir le meilleur comme le pire chez l’humain. Notre ingéniosité nous permet à la fois d’inventer des technologies qui prolongent l’espérance de vie et d’autres qui accélèrent la destruction du seul endroit où l’on peut vivre : la terre.

Le progrès contribue aussi à l’atteinte du bonheur, non ?

Évidemment. Et il y a des choses fondamentales, comme l’accès à la propriété, à l’éducation, aux soins de santé et au travail, indissociables du progrès. Ce qui est dangereux, ce sont les excès qu’il engendre et cette propagande qui nous pousse à consommer de façon illimitée, alors que les ressources, elles, sont limitées.

Crises financières, surconsommation, déforestation… Vous n’êtes pas un peu alarmiste ?

Absolument. On veut sonner l’alarme. Mais ce n’est pas un film qui sermonne ni qui manque de respect envers les spectateurs. Au contraire : il revient à chacun de se faire sa propre idée.

Versez-vous dans la « théorie du complot » ?

Pourquoi est-il toujours intéressant de savoir qui crie au complot ? Parce que ces gens-là ont souvent intérêt à préserver le statu quo. Ce qui n’est pas notre cas. Nous, on donne la parole à des gens crédibles, qui font partager leurs expériences et leur savoir. À l’image de Simon Johnson, cet ancien économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI).

Mais vous n’êtes pas très tendre envers le FMI. Pourquoi ?

Parce que le FMI et la Banque mondiale sont des machines à créer des dettes sur le dos des pays pauvres. Ils camouflent cela en aides au progrès et au développement, alors que, dans la majorité des cas, les prêts servent à construire des infrastructures qui permettent à des entreprises occidentales d’exploiter davantage les ressources de ces pays.

Il y a peu de voix discordantes dans votre film.

Faux. Il y a un débat sur les pistes à explorer pour sortir des pièges du progrès, comme la biologie synthétique et la création de sources de carburant à partir de micro-organismes. Craig Venter [NDLR : président de Synthetic Genomics] y affirme qu’il est possible de continuer à produire et à consommer à ce rythme, à partir du moment où on trouve les solutions technologiques pour le faire.

Comment allons-nous faire pour Survivre au progrès ?

En commençant par une prise de conscience planétaire et intergénérationnelle. Ensuite, en  rehaussant notre niveau de moralité et en passant de la parole aux actes. À l’image du mouvement des « indignés ». Nos gouvernements ne bougeront pas, à moins d’y être obligés.

Il faudrait faire des gestes concrets, autres que de planter sa tente dans un square…

De grands sages, comme Cicéron et Sénèque, savaient très bien ce qui se passait à Rome. Ils écrivaient des livres sur les pro­blèmes de la dette, les inégalités au sein de l’Empire et l’érosion des terres agricoles. Donc, les Romains savaient. Mais cela n’a pas empêché l’Empire de s’écrouler. Aujourd’hui, comme les Romains, on sait qu’on fonce dans le mur. Et pourtant, on s’entête à maintenir le cap… Mais à la différence d’eux, il ne reste plus assez de place sur terre pour recommencer une nouvelle expé­rience de civilisation.

Et la Chine dans tout ça ?

La Chine vit une explosion du progrès, dans laquelle les gens voient qu’ils peuvent se sortir de la misère par la consommation. Mais c’est un mythe : 50 ans après avoir accédé à ce mode de vie, les Américains ne sont pas plus heureux, ils sont surendettés.

Survivre au progrès est-il le film d’un « bobo » du Plateau qui s’amuse à crier au loup ?

C’est un film sur lequel ont travaillé des gens d’un peu partout (Vancouver, Montréal, Toronto, New York) et qui soulève des préoccupations qui nous concernent tous directement.

 

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