10 questions à Stéphane Bourguignon

Pour les besoins de son nouveau roman, l’auteur à succès a sondé l’Amérique de George W. bush. et a dû revoir certaines de ses opinions.

Avec son roman Sonde ton coeur, Laurie Rivers, Stéphane Bourguignon emmène ses lecteurs au fond de l’Idaho, dans un pays d’hommes grands et gros, au coeur bourru et à l’âme conservatrice. En cours d’écriture, pour s’imprégner de l’ambiance du lieu, le romancier et auteur des téléséries La Vie la vie et Tout sur moi a fait un séjour de deux semaines dans le Midwest américain.

Vous avez dit que la décision de George Bush de faire la guerre en Irak en mentant à sa population avait été le germe de ce roman…

– Ma réflexion est venue après la réélection de Bush. Je me suis demandé quel message ce président avait envoyé à sa population en mentant pour cautionner des gestes qu’il croyait légitimes. Qu’est-ce que ça avait comme conséquence dans l’inconscient collectif? Est-ce que des gens pourraient arriver à penser: « Si notre président agit ainsi, pourquoi pas moi? » C’est un peu l’histoire de Laurie l’institutrice, personnage principal de mon livre. En ayant sincèrement à coeur le bien-être de ses élèves, elle se met à faire des gestes discutables sur le plan de l’éthique. Elle croit que la fin justifie les moyens.

Par ses gestes, votre personnage essaie d’exorciser un événement traumatisant enfoui dans son passé familial. Un peu comme Bush fils par rapport à Bush père?

– Des gens disent que la guerre en Irak serait une façon pour Bush d’accomplir ce que son père n’a pas réussi. Que ce soit vrai ou pas, ce qui m’importait était de travailler avec l’héritage transgénérationnel, c’est-à-dire de voir comment, sans s’en rendre compte, on charge nos enfants de réparer des choses de notre passé. J’ai tissé les rapports entre mes personnages sur cette base.

Votre voyage dans le Midwest des États-Unis vous a-t-il forcé à revoir des opinions que vous aviez sur ce pays?

– Absolument. Même si j’avais beaucoup lu sur cette société, je m’en faisais un portrait qui manquait de nuances. Au sujet du rapport à la guerre, par exemple. J’ai compris que les Américains ne sont pas tous favorables à la guerre, mais qu’ils appuient quasiment tous leurs troupes. Une fois que la guerre est engagée, ils se disent: « Il nous reste à prier pour nos fils. » Si tu t’affiches trop anti-guerre, tu passes pour quelqu’un qui ne soutient pas les troupes. Et c’est très mal vu. On voit beaucoup d’autocollants sur les voitures qui disent: « On est avec vous, les gars. »

Tous vos personnages sont croyants. La ferveur religieuse des Américains vous a fasciné?

– Oui. C’est quelque chose qui me trouble beaucoup, que je ne comprends pas. Je ne suis pas croyant. Par contre, j’ai été élevé par des parents croyants et je suis allé à la messe jusqu’à mes 8-10 ans. J’ai peut-être la nostalgie d’un paradis perdu. Découvrir, à un moment donné, que Dieu n’existe pas, c’est perdre quelque chose. D’une certaine manière, j’envie les gens qui croient assez pour avoir l’impression d’être protégés, accompagnés.

Est-ce que la géographie a une influence sur votre façon d’écrire?

– Je ne suis pas un gars de descriptions. J’en mets un minimum pour donner aux gens une petite idée, puis j’espère qu’ils se font leur propre décor. Mais la géographie m’influence. Avant d’aller dans le Midwest, j’avais écrit la moitié du roman et le ton était assez romantique, vu l’idée que je me faisais de ces paysages-là et de l’influence qu’ils devaient avoir sur les habitants. En arrivant là-bas, j’ai tout réécrit. Le décor n’avait rien de romantique. C’était majestueux, mais rugueux, dry. Sans trop le décrire, je voulais que le paysage se reflète dans la narration.

Les gens y sont pour beaucoup dans l’ambiance d’un lieu. Comment sont ceux du Midwest?

– C’est un pays de géants de six pieds et cinq, barbus, qui vont à la chasse. J’étais là dans le temps de la chasse. Tout le monde avait des fusils. Les gens étaient tous en groupe, avec des gros pick-up. Je mesure cinq pieds et huit, et pourtant j’étais comme un nain dans cet univers-là. Même les femmes mesurent six pieds. C’était très intimidant. Dans les villages, les gens étaient suspicieux à mon égard. Pas agressifs, mais pas accueillants non plus. C’est reconnu pour être un coin passéiste et conservateur. Il y a beaucoup d’alcoolisme, de violence familiale, d’agressions contre les gais. Des Américains d’autres régions qui sont tannés du progrès viennent s’installer là. Il y a beaucoup de Mexicains dans la région, mais on ne les voit jamais en compagnie d’Américains. Ils ont leurs propres restaurants et bars.

Les médias électroniques nous renvoient une image très forte du phénomène de l’obésité chez les Américains. Sur le terrain, c’est comment?

– C’est moins répandu que je croyais. Je n’ai pas vu tant d’obèses que ça, mais tout le monde souffre un peu d’embonpoint. C’est normal, vu ce que les gens mangent. J’ai moi-même pris 10 livres en deux semaines. Il y a des patates frites à tous les repas! Ils raffolent de ce qu’aiment les adolescents, de la friture et des gâteaux.

Vous abordez aussi le thème du suicide. Il paraît qu’il y a une haute saison des suicides, là-bas…

– Le Midwest est la région qui enregistre le taux de suicide le plus élevé aux États-Unis, après l’Alaska. La haute saison commence en avril, quand le beau temps revient. Les gens trouvent alors intolérable de ne pas être capables, comme tout le monde, d’être heureux. Alors ils se tuent. C’est encore perçu comme une façon honorable de s’en sortir, là-bas. Surtout pour les hommes. C’est plus courageux à leurs yeux que de demander de l’aide.

Vos romans précédents décrivaient des univers proches de vous. Celui-ci rompt radicalement avec le reste de l’oeuvre, par l’exotisme du sujet et le ton plus sérieux. Vous allez surprendre, non?

– J’ai écrit ce roman en même temps que la série humoristique Tout sur moi. Ça a contribué au fait que ce soit un livre sans humour. J’ai besoin des deux pôles. À chaque nouveau projet, j’ai essayé de me réapproprier ma liberté totale et intégrale. Je ne veux pas que les gens m’attendent là où ils veulent que je sois. Je suis super-content de ce roman, parce qu’il me donne toutes les permissions pour la suite. C’est comme si, toute ma vie, je n’avais regardé que mon nombril, et que là je levais la tête pour me rendre compte que le monde existe!

Deux jours après les attentats de New York, en 2001, le journal Le Monde titrait: « Nous sommes tous américains. » Êtes-vous d’accord?

– Les États-Unis sont un pays tellement complexe. Je ne suis pas un Américain du Midwest, c’est certain! Un Américain de New York, peut-être davantage…

Sonde ton coeur, Laurie Rivers, par Stéphane Bourguignon, Québec Amérique, 179 pages, 2007.

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