Culture

Les Têtes à Godbout

Avec une caméra ou un stylo, il réussit à passer son message. Qui porte, la plupart du temps, sur l’identité québécoise.

Jacques Godbout serait bicéphale, comme le héros de son célèbre roman, Les Têtes à Papineau, que je n’en serais pas étonnée. L’essai – et la vidéocassette qui l’accompagne – que lui consacre le professeur Donald Smith, sorte d’autopsie douce de son oeuvre, permet en effet de repérer les influences qui ont fait de lui un homme portant deux chapeaux.

«Plus je voyais ses films, plus je constatais que chaque roman a son pendant cinématographique», dit Donald Smith. Car le collaborateur de L’actualité pratique deux métiers dans un même corps. «Qu’il ait à la main une caméra ou un stylo, le message passe à travers une représentation imagée: un hot dog, un aquarium, un bulldozer, un couteau, un bicéphale…»

Le romancier, comme le cinéaste, laisse sa propre vie et son temps s’immiscer dans son oeuvre, dont l’identité québécoise est le coeur. «Je voulais écrire une histoire d’amour», dit-il à Smith, en parlant du Couteau sur la table (1965), «mais pendant que j’écrivais, la violence est apparue sous la forme des interventions du FLQ. Le livre se nourrit de l’actualité, comme tous mes livres.»

Salut Galarneau! (1967), ou l’histoire du roi des hot dogs, est le plus connu de ses livres. «C’est le roman du refus», écrit Smith. Refus du seul folklore comme identification culturelle, refus de la France comme norme et modèle, refus de l’emprise économique et culturelle américaine. Godbout n’a jamais sousestimé l’attrait du rêve américain. Il avait aussi compris (en créant des pubs pour gagner sa vie) que le Québécois de la «civilisation Pepsi» s’américanise sans s’en rendre compte.

Mais il faudra attendre Les Têtes à Papineau (1981), qui à l’origine devaient s’intituler Une crotte sur le coeur, pour décortiquer la schizophrénie québécoise. En toile de fond, le référendum de 1980, avec René Lévesque et Pierre Trudeau, que les Québécois portent en eux. Les deux têtes, l’une nationaliste, l’autre fédéraliste, cohabitent difficilement. Il n’y a qu’une solution: la chirurgie. Le bicéphalisme, dit Smith, est vu comme une erreur de départ qui risquait d’asphyxier les deux parties dès le début de la Confédération; il est transmis d’une génération à l’autre: Cartier-Macdonald, Trudeau-Lévesque, Mulroney-Bourassa et maintenant Chrétien-Parizeau.

Après l’échec de l’accord du lac Meech, Godbout règle ses comptes dans le film Le Mouton noir: «Si les Canadiens ne veulent pas de nous, tant pis, nous serons les moutons noirs de la Confédération. Nous ne sommes pas violents mais entêtés […], nous nous sommes forgé une culture que nous acceptons de partager mais que nous refusons de renier.»

Godbout brandit alors sa menace: «Si Jean Chrétien devient premier ministre, j’émigre.» Paroles en l’air? Il est resté «parce que les Québécois ont voté contre Chrétien». Et comme pour s’excuser, il ajoute: «Si le reste du pays accepte un bouffon, on n’est pas obligé de s’y soumettre. Mais il n’est pas facile d’émigrer. Je préfère transformer les choses jusqu’à ce qu’il ne soit plus nécessaire de partir.»

Jacques Godbout, romancier et cinéaste, par Donald Smith, Québec/Amérique, 250 pages.