Culture

Un melting-pot nommé Lhasa

Le public québécois a fait d’elle la découverte de l’année! «C’est ici que j’ai connu ce qui s’approche le plus du sentiment d’avoir un pays.»

Portrait de Lhasa de Sela
Photo : Ryan Morey

Cette fille est un melting-pot. Son père est mexicain, sa mère américaine. Elle a des gènes russes et polonais, du sang arabe et juif. Et elle a reçu comme prénom le nom de la capitale du Tibet! «Je sais que j’ai un accent bizarre en français. Mais, quand je parle anglais ou espagnol, j’ai aussi un accent. En fait, j’ai un accent dans toutes les langues!»

À 25 ans, Lhasa de Sela a de moins en moins besoin d’être présentée. Le phénomène qu’elle incarne résume le Québec des temps modernes: elle chante en espagnol, ce qui ne l’a pas empêchée de devenir la découverte de l’année de la chanson québécoise. À Noël, elle aura vendu 50 000 exemplaires de son premier disque, et l’ADISQ vient de lui remettre un Félix («musique du monde»).

L’aventure a commencé par une froide journée de mars 1991, quand cette drôle de petite bonne femme a collé son minois de poupée de chiffon au hublot de l’avion et a aperçu Montréal, en bas. Elle arrivait de Santa Fe, au Nouveau-Mexique. Elle aurait très bien pu venir de San Francisco ou de Mexico. Car Lhasa de Sela vient… d’un peu partout.

Elle est née à Big Mountain, dans l’État de New York, au sein d’une famille hippie, et elle a vécu une partie de son enfance comme une romanichelle, à bord d’autobus et de caravanes, à sillonner l’Amérique du Nord. Sa mère, une comédienne devenue photographe, faisait la classe, et, comme la famille n’avait pas de télé, les livres et la musique tenaient une place de choix. Déjà, à 13 ans, Lhasa interprétait a cappella des chansons de Billie Holiday, de Maria Callas et de Tom Waits dans un café grec de San Francisco.

Elle avait 18 ans et étudiait la culture de la Grèce antique au St. John’s College de Santa Fe quand elle en a eu assez. Elle s’est acheté un billet d’avion pour Montréal, où trois de ses soeurs étudiaient à l’École nationale de cirque. Il faisait froid, et les quatre filles, fauchées, vivaient entassées dans un quatre et demi du Plateau-Mont-Royal. Mais ce fut, pour Lhasa, le coup de foudre. «J’ai trouvé les gens très beaux; c’est une des premières choses qui m’a frappée. Et une espèce d’ouverture sur les visages. Une lumière et une jeunesse, même chez les plus âgés.»

Elle a eu envie de rester. Et de chanter. D’abord dans les bars et les cafés du Plateau, où elle interprétait tantôt ses propres compositions, tantôt des chansons mexicaines, russes, tsiganes, françaises, aussi diverses que ses appartenances, aussi hybrides que son accent. Cette année, elle a enregistré son premier disque – La Llorona -, en partie dans la cuisine de son appartement de la rue Clark, à Montréal.

En entrevue, ses silences donnent du poids à ses mots. Avant de répondre à une question, elle serre les lèvres et fronce les sourcils, tandis que ses petits yeux noirs, très maquillés, semblent chercher quelque chose.

À 25 ans, son objectif est d’atteindre la sagesse. N’est-ce pas un idéal assez rare quand on a cet âge? «Je ne sais pas [silence]… C’est peut-être aussi rare quand on est vieux!» Et elle rit. De ce même rire contagieux qui éclate sur la scène dans ses monologues entre ses chansons…

«Je chantais des amours malheureuses, mais je n’en avais jamais vécues», lance-t-elle à la salle du Club Soda. «Alors, je me suis dit qu’il fallait que je vive cette expérience pour bien la chanter. J’ai donc trouvé la personne parfaite pour me rendre malheureuse!»

On la croit timide. «La timidité, réplique-t-elle, c’est la peur de dire la mauvaise chose au mauvais moment. Moi, dans la musique comme dans la vie, j’aime beaucoup mieux être maladroite que de toujours jouer safe

Quand elle chante, tout de noir vêtue, elle transporte le public dans l’univers pathétique de «la Pleureuse» (La Llorona), un personnage du folklore mexicain dont elle a fait le thème de son disque. La jeune fille ferme alors les yeux et se métamorphose en femme mûre, de celles qui ont vécu toutes les douleurs et tous les drames du monde, qui ont porté de nombreux enfants, en ont vu mourir, ont été trompées, abandonnées, trahies… Sa voix chaude et rauque devient celle de la femme universelle.

Son charisme envoûte, et le public, qui, en général, ne saisit pas un mot de ses chansons, est conquis. «On ne peut pas ne pas l’aimer!» dit Sarah-Mésange, 16 ans, qui est allée l’entendre au Club Soda, à Montréal.

«Une des choses qui me font le plus plaisir, dit Lhasa, c’est quand les gens me disent que, même s’ils ne comprennent pas l’espagnol, ils saisissent tout. C’est le langage du coeur qui leur parle.»

Son succès l’a déjà conduite au-delà du ciel québécois. Elle a fait deux tournées au Canada anglais, elle a chanté à Miami, en France et, cet automne, à l’île de la Réunion, dans l’océan Indien, où, dévorée par le trac, elle a assuré la première partie d’un récital de Cesaria Evora.

Quand on a le coeur d’une bohémienne, on ne peut jamais jurer qu’on prendra racine pour de bon.

«Je ne pense pas que je pourrai rester toute ma vie à la même place, explique-t-elle. Mais j’adore Montréal et j’y reviendrai toujours pour recharger mes batteries.»

A-t-elle jamais déchanté depuis son premier coup de coeur pour le Québec? «Au contraire! Plus le temps passe, plus je découvre des choses à aimer ici. J’ai une très grande affection pour le Québec. C’est… [silence] ici que j’ai connu ce qui se rapproche le plus du sentiment d’avoir un pays.»