Culture

Réjean Ducharme, enquête sur un fantôme

[EN RAPPEL] Pas une récompense, pas une rumeur n’ont réussi à faire sortir cet écrivain de sa tanière. Pourquoi? En 2000, notre journaliste a tenté de délier les langues.

Jean-Marc Charbonneau est photographe. Il a longtemps habité le même quartier que Réjean Ducharme, dans le centre-ouest de Montréal. Tous les jours, il le voyait arpenter les rues. Un soir, son appareil à la main, il a aperçu l’écrivain par une fenêtre ouverte. « J’étais dans ma cuisine. Je l’avais dans le cadre. J’avais un téléobjectif; c’était parfait! »

Pourtant, il n’a pas appuyé. « Je m’en serais voulu à mort », dit-il.

Tétanisé par « l’effet Ducharme », il fait partie de ceux qui, sans trop savoir pourquoi, contribuent à maintenir intact le mythe de cet écrivain qui a décidé, une fois pour toutes, qu’il ne se montrerait pas, qu’il n’accorderait pas d’entrevues, qu’il ne lirait pas ce qu’on écrit sur lui, qu’il choisirait avec parcimonie les rares photos de lui qui circulent, qu’il ne participerait pas au lancement de ses livres, qu’il n’assisterait pas aux premières de ses pièces de théâtre.

Une attitude extrême – quasi intenable à une époque où la médiatisation règne en maître sur tous les domaines de la culture – que Ducharme maintient néanmoins depuis 35 ans!

Pourtant, tous ceux qui s’en donnent la peine peuvent, sans trop d’effort, obtenir son adresse. Le journaliste Robert Lévesque l’a même publiée l’année dernière dans le magazine d’Air France, à l’occasion du printemps du Québec à Paris. Beaucoup ont vu l’écrivain se promener dans les rues de Montréal, à pied ou à vélo, avec ou sans son chien, ramassant par terre ou dans les poubelles des morceaux de ferraille et de plastique, des capsules de bouteille et de vieux boulons rouillés. C’est avec ces rebuts qu’il fabrique, sous le pseudonyme de Roch Plante, des sculptures-collages (ses « Trophoux ») que ses admirateurs s’arrachent au cours d’expositions présentées à la Galerie Pink, rue Notre-Dame. « La Ville de Montréal pourrait lui décerner un prix pour avoir nettoyé les rues », dit la galeriste Patricia Pink.

Le mythe de Ducharme naît en 1966, quand un inconnu de 24 ans publie à Paris, sous la prestigieuse couverture de la collection blanche des éditions Gallimard, un livre qui provoque un véritable coup de tonnerre dans le monde littéraire, français d’abord, québécois ensuite. « Coup de génie », « découverte du siècle », « chef-d’oeuvre corrosif » pour les uns, « incohérent », « trop long d’une centaine de pages » pour les autres, L’Avalée des avalés ne laisse personne indifférent, déclenchant des sentiments qui oscillent entre l’admiration sans bornes et l’agacement franchement raciste. « Hier, quand on a ramené du Nouveau Monde une demi-douzaine de sauvages, toute l’Europe n’a-t-elle pas fait la révérence? […] A-t-il seulement des plumes, Réjean Ducharme? Est-ce qu’il parle iroquois? » a écrit le journaliste français André Bertrand dans Le Quartier latin.

 

Qu’à cela ne tienne, soutenue par l’écrivain Raymond Queneau, l’histoire de la petite Bérénice se retrouve sur la liste finale du prestigieux prix Goncourt. Au Canada, le livre obtient le prix du Gouverneur général et celui de la Province de Québec. Deux mois après sa sortie, le roman est déjà réédité deux fois, pour atteindre plus de 10 000 exemplaires (un chiffre énorme à l’époque). Au Québec, il fait l’objet d’une édition de poche pirate (chez Ariès) qui s’écoule à des milliers d’exemplaires, sans que Ducharme ni Gallimard touche un sou. Et dire que l’éditeur Pierre Tisseyre, du Cercle du livre de France à Montréal, avait refusé le premier manuscrit de Ducharme, L’Océantume, parce qu’il était « illisible »: c’est-à-dire bourré de ratures et tapé à simple interligne.

Mais la puissance de l’oeuvre est vite éclipsée par une controverse qui enflamme le Tout-Paris et le Tout-Montréal littéraire. Et donne naissance à une incroyable saga qui se poursuit aujourd’hui encore.

Car Ducharme est introuvable. Il refuse systématiquement les entrevues. À la maison Gallimard, rares sont ceux qui lui ont parlé. Les journalistes qui téléphonent chez lui s’entendent répondre de manière sibylline que l’on ne sait pas où le trouver. On raconte dans les journaux qu’il change sans cesse de domicile pour échapper aux journalistes et aux curieux. Pendant 10 ans, Ducharme aurait d’ailleurs occupé un immeuble de la rue Notre-Dame illégalement divisé en appartements. Pendant 10 ans, il n’aurait eu aucune existence officielle: il n’avait pas d’adresse pour le courrier – sa compagne allait le chercher dans une boîte postale -, il ne votait pas, ne payait pas de taxes, ne figurait pas dans l’annuaire.

Une absence qui ne tarde pas à semer le doute. Et si Réjean Ducharme n’existait pas? Si tout cela n’était qu’un jeu orchestré par un habile manipulateur? D’ailleurs, comment un écrivain si jeune pourrait-il être l’auteur d’un roman aussi fulgurant d’intelligence?

Deux mois après la sortie de L’Avalée des avalés, l’hebdomadaire français Minute alimente la rumeur en affirmant que la photo de l’écrivain (une petite photo de passeport qui circule depuis des lustres) serait en fait celle d’un étudiant mort, et que L’Avalée des avalés serait l’oeuvre d’un universitaire ou d’un diplomate. On dira aussi que Ducharme est en fait l’écrivain Naïm Kattan, puis Hubert Aquin, et même Raymond Queneau! Bien des années plus tard, un bruit encore plus farfelu identifiera sous la plume de Ducharme… la comédienne aujourd’hui décédée Luce Guilbault.

Pourtant, un témoignage recueilli juste avant la sortie du livre aurait dû dissiper tout malentendu. Ducharme avait en effet accordé une entrevue à son ami Gérald Godin, qui l’avait publiée dans le magazine Maclean en septembre 1966. Il y expliquait pourquoi il refusait de jouer le jeu médiatique: « Ma famille dit déjà que je suis un écrivain, qu’il y a un écrivain dans la famille et que je vais être publié à Paris, et je n’aime pas ça. Je ne veux pas que ma face soit connue; je ne veux pas que l’on fasse le lien entre moi et mon roman. Je ne veux pas être connu. »

 

Selon la compagne de l’écrivain, Claire Richard, l’entrevue en question n’aurait jamais dû paraître. « Gérald connaissait Réjean. Ils s’étaient parlé en privé et il avait promis de ne rien publier. »

Ducharme a accordé une autre entrevue, par écrit, à la revue française Les Nouvelles littéraires. Une troisième lui a presque été arrachée de force par le journaliste Normand Lassonde, du Nouvelliste de Trois-Rivières, qui l’a surpris chez lui en 1968. Enfin, Hermine Beauregard a publié la même année dans Châtelaine un entretien avec Ducharme, qu’elle aurait rencontré dans une chambre meublée de la rue Saint-Hubert.

Depuis, un épais mur de protection a été érigé autour de l’écrivain. Première pierre à l’édifice: sa compagne, Claire Richard, ex-comédienne et scénariste du plus récent film de Denys Arcand, Joyeux Calvaire. Depuis 1965, elle joue pour son conjoint le rôle d’agent, de chien de garde, de secrétaire et de porte-parole. C’est elle qui ouvre le courrier, qui parle aux éditeurs et aux metteurs en scène, qui répond au téléphone, aux demandes d’utilisation de droits et aux sollicitations en tous genres. « Elle est l’intermédiaire entre le monde et Ducharme », résume le directeur des éditions Gallimard à Montréal, Rolf Puls.

Fidèle à son rôle, Claire Richard a refusé de nous rencontrer en nous donnant une réponse qu’on croirait tout droit sortie de la bouche d’un personnage de Ducharme. « Je ne fais pas ce que je veux, je fais ce que je suis obligée de faire. De toute façon, il ne se passe rien. Réjean sort un livre tous les trois ans, et encore, pas toujours. Alors, il reste quoi? Rien! Les pièces que font les écoles. J’espère que je ne vous en ai pas trop dit. Vous savez, je vis une vie ordinaire avec mes chats. Je fais à manger. Comme tout le monde. J’espère que vous n’êtes pas trop déçue. D’ailleurs, je ne sais même pas ce que fait Réjean, je ne sais même pas s’il écrit. Ça, c’est son « département »! »

Autour d’eux gravitent, ou plutôt gravitaient, quelques amis proches. La mort a emporté le cinéaste Francis Mankiewicz, la chanteuse Pauline Julien ainsi que le poète et politicien Gérald Godin. Robert Charlebois ne l’aurait pas vu depuis des années. La romancière et journaliste Micheline Lachance non plus. Tous deux ont d’ailleurs refusé de répondre à nos questions, le premier prétextant un emploi du temps trop chargé, puis des vacances; la seconde affirmant: « Je ne dirai rien. C’est un ami; c’est une entente tacite entre nous. » Pascale Galipeau, la fille de Pauline Julien, n’a pas voulu nous parler non plus: « Réjean est susceptible et secret. Par respect pour lui, je ne dirai rien. »

Plus efficace encore que la barrière des proches, la rumeur de son émotivité, voire de sa grande fragilité, protège l’écrivain mieux que n’importe quelle cachette. « C’est un être d’une extrême sensibilité. Il mène une vie très fermée, car c’est son seul moyen de réussir à travailler. Moi, j’essaie autant que possible de parer aux chocs », a consenti à nous dire Claire Richard.

Lors de ce reportage, on m’a mise en garde. « Soyez douce avec lui », m’a implorée son éditeur à Paris, Roger Grenier. « Limitez-vous », m’a dit l’écrivain et critique Gilles Marcotte, un des grands spécialistes de l’oeuvre de Ducharme.

Pour Jacques Pelletier, auteur et professeur de littérature à l’UQAM, une consigne implicite empêche les gens de parler ouvertement. « Ils se taisent parce qu’ils ont peur de lui faire mal. Voilà pour le motif noble. Mais il y en a un autre. C’est que la littérature se nourrit de mythes, et au Québec, notre mythe, c’est Réjean Ducharme. »

Un mythe qui, pour certains, se transforme en culte.

Des étudiants fauchés investissent leur maigre fortune dans l’achat d’une oeuvre de Roch Plante pour y retrouver l’univers de leur idole.

Quand la comédienne Markita Boies a interprété le premier rôle dans La Fille de Christophe Colomb au Théâtre d’Aujourd’hui, en 1994, elle a reçu des dizaines de cadeaux et de lettres. « Tous les soirs, un inconnu déposait de petits animaux en plastique devant le théâtre. [Dans la pièce, Colombe Colomb part à la recherche de ses amis authentiques: les animaux.] C’était sans doute quelqu’un qui vivait, comme Réjean Ducharme, dans la mythologie de l’anonymat. » À moins que ce ne soit l’écrivain lui-même!

Monique Hotte a été la voisine du couple Ducharme-Richard dans les années 80, tandis qu’il habitait le village de Prévost, dans les Laurentides. Tous les jours, elle voyait passer le romancier, qui marchait le long de la route 117 jusqu’à Saint-Jérôme. « Mon chien Pierrot le connaissait mieux que moi. Il pourrait vous en raconter, mais il est mort », dit-elle. Elle aussi a eu la possibilité de photographier l’écrivain. Elle aussi a préféré s’abstenir. « J’ai pensé que c’était mieux comme ça. »

Quant à l’autre Réjean Ducharme, celui qui figure dans l’annuaire téléphonique de Montréal depuis 50 ans, il mesure très bien le magnétisme de son illustre homonyme. Cela fait 35 ans que ce septuagénaire reçoit des appels d’admirateurs du grand écrivain! « Ça a commencé avec L’Avalée des avalés. Et chaque fois qu’il publie un nouveau livre, ça recommence. Les gens tentent leur chance… » me confie sa femme.

Si le milieu littéraire respecte cette absence monumentale, il s’en agace parfois, même si personne n’avoue son irritation publiquement.

Personne, sauf un. L’écrivain David Homel (Il pleut des rats) a publié l’automne dernier dans Voir un des rares textes critiquant ouvertement l’oeuvre de Ducharme et, à mots à peine couverts, le personnage. Selon lui, l’écrivain serait la représentation éclatante du rêve de l’homme américain: un petit garçon qui a refusé de grandir. Il lui reproche son manque d’humour, son immobilité, son refus des « richesses de l’âge adulte » et, pour finir, son invisibilité, qui ferme la porte à tout débat. « J’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose de très introverti dans la littérature québécoise. Ducharme en est un exemple parfait avec ses personnages d’enfants et d’adultes inefficaces. Tout, chez lui, est répétition. C’est toujours la même mise en marché, la même image de quelqu’un de trop sensible pour être vu, et c’est la même mise en scène dans ses livres. Et les gens marchent là-dedans! »

Certains membres du milieu littéraire, prudemment anonymes, reprochent à Ducharme d’accepter les prix, mais de ne pas se déplacer pour venir les chercher. Et il en a reçu de nombreux: entre autres, le prix du Gouverneur général trois fois, le prix Athanase-David deux fois, le prix Gilles-Corbeil, assorti d’une bourse de 100 000 dollars, et, dernièrement, le prestigieux Grand Prix national des lettres, qui, en France, avait récompensé avant lui le talent de Julien Green, Gaston Bachelard et Marguerite Yourcenar.

Depuis les premières tentatives pour lui mettre la main dessus, à la fin des années 60, personne ou presque n’est allé très loin dans l’éclaircissement du mystère. Au contraire, les médias usent de subterfuges qui ne font que renforcer le mythe. À la publication de Dévadé, en 1990, Le Devoir a réalisé un « portrait-robot » de Ducharme vieilli à partir de la seule photo alors en circulation. En 1994, L’actualité publiait une entrevue de sa mère. Récemment, la revue Le Libraire livrait à ses lecteurs un entretien… fictif.

« Si Ducharme ne voit pas plus de monde, c’est qu’il en est incapable. Comment quelqu’un pourrait-il s’enfermer volontairement dans une telle abstraction si ce n’était pas plus fort que lui? Je crois que les gens le savent. Des photographes pourraient bien se mettre en embuscade; on sait où il habite. Je trouve admirable qu’une société comprenne qu’il y a là quelqu’un de très grand et qu’elle respecte son absence », dit Rolf Puls, qui édite l’oeuvre de Ducharme au Québec depuis 1971 et qui, pourtant, ne lui a jamais parlé. « Je lui ai écrit souvent, mais il ne répond jamais. »

Mais Ducharme a-t-il quelque chose à cacher? Ou pousse-t-il à l’extrême une attitude que d’autres, comme Anne Hébert ou Marie-Claire Blais ici, Samuel Beckett ou Maurice Blanchot en France, Thomas Pynchon ou J.D. Salinger aux États-Unis, ont adoptée avec moins d’acharnement? « Ducharme vit de façon très intense et jusqu’à l’absolu ce qui est le lot de tous les écrivains, même si la plupart d’entre eux le vivent de manière relative et incomplète », estime Gilles Marcotte.

Une invisibilité qui prête le flanc à toutes les rumeurs et les interprétations. Au cours de mon enquête, j’ai entendu des dizaines d’histoires parmi lesquelles il est quasiment impossible de discerner le vrai du faux, chacun colportant les versions différentes et contradictoires d’une même légende.

Certaines anecdotes renforcent la thèse d’un être excessivement timide ou fragile. Quand il a monté Le Marquis qui perdit, la deuxième pièce de Ducharme, le comédien et metteur en scène aujourd’hui décédé Gaétan Labrèche avait obtenu de rencontrer l’auteur. « À peine était-il entré chez lui que l’écrivain avait disparu par la porte arrière », raconte son ex-femme, Michelle Labrèche-Larouche.

D’autres faits laissent entrevoir un homme à la personnalité complexe. L’auteur André Major, alors journaliste au Devoir, a bien connu Réjean Ducharme dans les années 60. « Nous étions devenus des amis. Il m’avait invité à regarder le hockey chez lui, puis on avait terminé la soirée à la taverne Saint-Régis. Souvent, il venait me chercher et nous marchions jusque chez moi. »

Après avoir sollicité son amitié, Ducharme a préféré se retirer de peur que leurs rapports ne soient plus à la hauteur de ses attentes. « Les relations pour lui n’allaient pas de soi. Il était sur la défensive, et je pense qu’il fuyait tout ce qui s’apparentait à des rituels. »

Pour Patricia Pink, qui entretient avec Ducharme des rapports professionnels, c’est au contraire un homme parfaitement heureux qui défend tout simplement sa vie privée. « C’est comme les stars de cinéma: on ne peut pas les imaginer assis à la maison en train de lire. Réjean refuse la course à la renommée. C’est tout. »

Une opinion que partagent Nathalie Lamoureux, 30 ans, Lynn Harvey, 28 ans, et Nadia Saint-Germain, 29 ans, trois jeunes femmes qui ont bien connu l’écrivain il y a une vingtaine d’années. À cette époque, la maison de Ducharme, dans les Laurentides, était devenue le rendez-vous de tous les enfants du quartier. Il y avait toujours un gros pot de bonbons ouvert et des dessins accrochés aux murs. Chaque soir après l’école, les enfants se réunissaient chez lui pour dessiner, chanter ou discuter. La soirée se terminait dans la cour de l’école, où l’auteur des Enfantômes emmenait le petit groupe jouer à la marelle. Sur le chemin du retour, tout le monde descendait de la voiture pour choisir un cornet de crème glacée, des bonbons ou de la gomme à mâcher. « Et ce n’était pas de la gomme à cinq sous! » se souvient Nadia.

Nathalie, Lynn et Nadia gardent un souvenir impérissable de l’écrivain. Elles en parlent comme d’un homme certes réservé, mais parfois drôle, toujours chaleureux et excessivement généreux. « Il faisait des farces; il nous faisait raconter nos rêves. Il chantait avec nous « Le P’tit Bonheur » ou « Bonhomme, bonhomme » », raconte Nathalie.

Lynn Harvey est celle qui a le plus longtemps fréquenté le couple. Quand je l’ai rencontrée, elle m’a montré une pile de photos en noir et blanc, aux coins arrondis, prises par Réjean Ducharme… On y voit sa conjointe, son chien Blaise et, surtout, la petite Lynn, alors âgée de huit ans environ, en train de faire des bulles et des grimaces. « Je dessinais dans le salon, et il écrivait dans son bureau. Souvent, il m’emmenait en promenade, à pied ou en canot. C’est lui qui m’a transmis l’amour de la nature; il m’a appris le nom des arbres, des fleurs et des animaux », dit-elle en précisant, comme ses deux amies, qu’il n’y a jamais eu la moindre ambiguïté dans les rapports que l’écrivain entretenait avec elles.

Pour d’autres, Ducharme s’amuse avec son propre mythe. « Ducharme est un farceur. Il laisse courir la rumeur qu’il est extrêmement fragile, mais c’est une force de la nature. En fait, il n’est pas très sociable, c’est tout. On n’écrit pas une oeuvre comme L’Avalée des avalés aussi jeune si on n’est pas robuste physiquement et mentalement », dit le romancier et poète Renaud Longchamps (Miguasha, Décimations), qui fréquente l’entourage de l’écrivain.

Fragile et robuste, Ducharme entretient visiblement avec la célébrité un rapport ambivalent. On le dit très sensible à la reconnaissance de ses pairs. Il s’est longtemps entouré de personnages publics: il a proposé les scénarios des Bons Débarras (1980) et des Beaux Souvenirs (1981) au cinéaste Francis Mankiewicz; il a écrit une quarantaine de chansons pour Robert Charlebois – « J’veux d’l’amour », « J’t’haïs », « Mon pays » (« Ç’arrive à manufacture ») – quand le chanteur était au faîte de sa gloire. Et il partage son immeuble avec une journaliste connue de la télévision, Michaëlle Jean. On a déjà vu meilleur moyen de fuir les médias!

Ducharme se joue-t-il des journalistes, du milieu littéraire et de ses lecteurs? Sûrement pas. Mais ce qui ne fait aucun doute, c’est qu’il sait faire preuve d’humour.

Dans la préface de L’Avalée des avalés, en 1967, il se présentait ainsi: « Je ne suis né qu’une fois. […] La prochaine fois que je mourrai, ce sera la première fois. […] J’ai été dans l’Arctique avec l’aviation canadienne en 1962. Personne ne veut me croire. […] J’ai 24 ans. Je n’ai plus tous mes cheveux et toutes mes dents. Et cela m’écoeure. […] Les femmes ne veulent pas se marier avec moi. Si elles avaient voulu, je me serais marié tous les jours. »

Lors d’une des rares entrevues qu’il ait accordées, il a répondu à un journaliste français qui lui demandait quelle place il souhaiterait occuper un jour dans la littérature: « J’aimerais être dans le lit de Maria Chapdelaine. » Il a déclaré au même journaliste qu’il écrivait « pour ne pas se suicider », avant d’avouer que c’était une « blague ». « Je pense que Ducharme fait effectivement de l’humour, dit Rolf Puls. Quand, à l’occasion de la publication de Va savoir, en 1994, il m’a fourni une photo vieille de 10 ans où il apparaît avec son chien, il y avait de l’humour dans son choix. »

Et il y a aussi de l’humour dans cette récente affiche, publiée à l’occasion de la sortie de Gros Mots, représentant un homme dissimulé sous un chapeau. Surtout quand on apprend qu’il s’agirait bel et bien de Réjean Ducharme… photographié l’année dernière. Après plusieurs appels, Rolf Puls n’a pas voulu confirmer l’information, mais il ne l’a pas infirmée non plus. « Que représente cette photo? C’est un monsieur sous un chapeau! » lâche-t-il, un brin ironique.

De là à dire que Réjean Ducharme tire sciemment les ficelles d’un jeu auquel le Québec participe depuis 35 ans, non.

D’ailleurs, l’écrivain aurait beaucoup à gagner à se montrer davantage. Ses éditeurs aussi. « Sincèrement, je préférerais qu’il passe à la télé, dit Rolf Puls. Dans le monde littéraire d’aujourd’hui, il est très difficile de vendre les livres d’un écrivain qui ne joue pas le jeu des médias. »

L’effort surhumain que Ducharme a consenti pour rester invisible a-t-il servi son oeuvre? Rien n’est moins sûr. Sa diffusion, en tout cas, en souffre. L’absence de Ducharme décourage les traducteurs potentiels (L’Avalée des avalés et L’Hiver de force sont ses deux seuls romans à avoir été traduits). Et le mythe ne paie pas tant que ça: on a vendu de 10 000 à 15 000 exemplaires des livres récents de Ducharme (Dévadé et Va savoir) au Québec (excluant l’édition de poche), ce qui est peu pour un écrivain de sa trempe et de sa renommée. En comparaison, La Nuit des princes charmants, de Michel Tremblay, écrivain médiatique s’il en est, s’est écoulée à plus de 40 000 exemplaires. Le même Tremblay a vendu la presque totalité de ses manuscrits à la Bibliothèque nationale du Canada pour… 300 000 dollars. Selon sa compagne, Ducharme en a obtenu 45 000!

Mais si l’invisibilité ne remplit pas le portefeuille de Réjean Ducharme, elle donne à ce dernier plus d’éclat que n’importe quel projecteur. Et l’assurance de passer à la postérité. N’est-ce pas, au fond, le rêve de tous les écrivains?

QUI EST RÉJEAN DUCHARME ?

Il y a une bonne blague qui circule dans le milieu littéraire. On raconte que tous les journalistes ont un jour parlé à Réjean Ducharme… mais ne s’en sont pas aperçus.

Il est vrai que, dans l’univers de cet insaisissable personnage, les certitudes ne courent pas les rues. Pendant longtemps, on ne savait pas précisément quand il était né, jusqu’à ce qu’un extrait de son acte de naissance, demandé par un journaliste zélé à la mairie de Joliette, confirme qu’il avait bel et bien vu le jour le 12 août 1941 à Saint-Félix-de-Valois. Si l’on en croit les quelques jalons biographiques que l’auteur a bien voulu semer sur son passage, il serait né dans une famille de cinq enfants. Son père, Omer Ducharme, a été journalier, puis chauffeur de taxi. Sa mère s’appelait Nina Lavallée.

Réjean a fait ses études au juvénat des Clercs de Saint-Viateur de Berthierville, puis à l’École polytechnique de Montréal, qu’il a quittée après quelques mois. Il s’est ensuite engagé dans l’aviation canadienne. C’est là, dit-on, dans le silence de l’Arctique, qu’il se serait mis à écrire ses premiers romans. De retour à Montréal, il sera successivement vendeur, commis de bureau, chauffeur de taxi, avant de voyager pendant trois ans, en auto-stop, à travers le Canada, les États-Unis et le Mexique. Après avoir commencé à publier ses romans, il exercera les fonctions de correcteur pigiste, notamment au Jour, à Québec-Presse et à Parti-Pris.

On sait aussi qu’il voue une grande admiration à l’oeuvre de Marie-Victorin, et qu’il a signé des poèmes sous le pseudonyme de Jean Racine. Sa compagne nous a confié qu’il était également un excellent patineur – il aurait même rêvé de devenir joueur de hockey -, qu’il marche au moins une heure par jour, parcourt des kilomètres à vélo, a joué au tennis et fait du conditionnement physique. Son éditeur, Rolf Puls, a ajouté qu’il s’était récemment équipé d’un ordinateur et qu’il écoutait beaucoup la radio.

Il serait aussi un brin superstitieux: sa première exposition à la Galerie Pink était composée de 53 oeuvres. Depuis, toutes ses expositions comptent le même nombre de pièces… qui trouvent toutes preneurs, à des prix variant de 250 à 2 000 dollars.