Culture

La deuxième vie de Nelly Arcan

L’écriture défouloir, l’autofiction vengeresse, c’est fini. Dans son premier « vrai » roman, elle remonte le mécanisme de la comédie humaine. Mais chez Nelly Arcan, la philosophie s’exhibe toujours en bikini…

Photo : Olivier Hanigan

De loin, on dirait une porcelaine victorienne. En chapeau et jupe pastel, le dos droit, elle lit un roman au titre grave, Les âmes grises. Devant elle, une eau à la grenadine. Est-ce bien là la scabreuse Nelly Arcan ? Je vérifie le panonceau de la devanture : Plan B, bar du Plateau-Mont-Royal. C’est bien ici. C’est bien elle.

Dans son troisième roman, À ciel ouvert, qui paraît cet automne au Seuil, Nelly Arcan met en scène le Plan B. Mais elle y jette un éclairage dantesque. La blonde héroïne, Julie O’Brien une scénariste aux 33 ans manucurés, s’imbibe de chardonnay. Lèche le fond des sachets de cocaïne. Embrasse son amie Rose à pleine bouche. Aguiche Charles, le copain de Rose. Et remonte ainsi le mécanisme de la comédie humaine, fatal engrenage qui va conduire à l’abîme.

« Quand on me lit, on peut penser que je suis une bitch. Pas du tout ! Dans le règne animal, je fais partie des dominés ! » L’auteure de 34 ans éclate d’un rire en dentelle, ténu, quasi timide.

En publiant Putain, en 2001, chez un grand éditeur français, Nelly Arcan a causé un séisme aussi intense que si elle avait dansé nue au sommet de la tour Eiffel. Paris même en a frémi. Ce soliloque d’une prostituée qui vomit ses clients, son père vicieux et sa mère larvaire a concouru pour les prix Médicis et Femina. Il se serait vendu à plus de 75 000 exemplaires, selon l’auteure. Et ce, malgré la tyrannie de son style, parfum ultra-musqué qui gêne la respiration.

Naturellement, l’écrivaine a provoqué quelques réactions allergiques. Des lecteurs l’ont cravachée pour sa noirceur et sa crudité. Ils ont craché sur ses photos de promotion, un peu trop séduisantes. Ils l’ont traitée, bref, comme une pute de la plume. Même Dolorès, la ribaude de la télésérie Les Bougon, a ricané en publiant le grotesque best-seller Plotte…

« Nelly est fragile, douce, généreuse, proteste son amie Claudia Larochelle, reporter au Journal de Montréal. J’aurais envie de secouer les gens qui la jugent si durement, parce qu’elle, elle ne juge jamais personne ! »

Nelly Arcan est un mystère. Une intellectuelle émotive. Une fataliste naïve. Une moraliste décadente. Elle fustige la dictature de la beauté et pose en bustier. Elle confie ses préférences sexuelles au magazine masculin Summum et exige, l’instant d’après, qu’on s’en tienne à ses idées. Publiciser son intellect avec ses charmes comporte des risques qu’elle a sûrement soupesés. Car la belle est aussi d’une intelligence manifeste.

En entrevue, celle qui est devenue le cauchemar des femmes surprend par sa douceur teintée de réserve. Sa voix a perdu l’accent franco-branché des débuts. Ses iris, si bleus qu’ils semblent peints par un artiste naïf, irradient d’une paix toute neuve. « Chez moi, comme dans mon nouveau livre, il y a quelque chose de plus léger, de plus centré, de plus aéré », convient-elle.

À ciel ouvert raconte l’histoire d’une obsédée de gym qui cède à l’amour quand une blessure bousille son entraînement. Son amant jouit devant les nymphettes d’Internet : sa rivale se livre au bistouri pour reconquérir le bien-aimé. Drogue, psychose et pulsion de mort à gogo ! La nouveauté, c’est que l’écrivaine campe des personnages, ouvre des dialogues, tisse des intrigues. Jamais elle n’a autant travaillé un texte, dit-elle, biffant 150 pages afin d’accélérer l’action.

« Pour la première fois, Nelly Arcan se positionne en romancière », note Bertrand Visage, son éditeur au Seuil. Au bout du fil, l’écrivain a le ton ravi de celui qui a gagné à la loterie. « À ses débuts, de nombreuses personnes se sont demandé si elle n’était pas un météore, éblouissant, mais éphémère… »

Bertrand Visage se souvient de février 2001, quand il a ouvert ce colis posté du Québec. « Un de mes grands chocs littéraires en tant qu’éditeur, confie-t-il. Ça ne ressemblait à rien de ce que je connaissais. Je ne comprenais pas tout, mais je trouvais ça beau ! » Quelques pages ont suffi pour qu’il alerte son patron au Seuil. « Vous n’avez rien à faire ce week-end ? Partez à Montréal », a suggéré Claude Cherki. L’éditeur a pris l’avion, rencontré l’auteure, repris l’avion et, pendant le vol de nuit, relu le manuscrit. « Là, j’ai compris que nous étions en présence d’un véritable écrivain. »

Deux semaines après l’envoi, Nelly Arcan, 27 ans, avait vendu son tout premier manuscrit, rédigé en six mois. Si la littérature était du sexe, on appellerait ça un quickie.

« Putain est arrivé vite parce que je le mijotais en moi depuis longtemps, explique-t-elle. Quand je l’ai écrit, j’étais enragée. C’est troublant de constater à quel point les hommes peuvent facilement acheter les femmes. Les femmes, elles, n’achètent pas les hommes, et je trouvais que c’était une flagrante injustice ! »

Que cette oeuvre au souffle rauque, née d’une thérapie en psychanalyse, se fonde sur une expérience intime, les médias l’ont vite flairé. Ils ont exposé l’ancienne « escorte », qui, avec une naïveté inattendue, croyait se cacher derrière le paravent de la littérature. Dur coup. On peut se livrer plusieurs années au commerce des corps et garder malgré tout une grande pudeur… En novembre 2006, la maîtresse du mot cru s’est liquéfiée d’embarras lors d’une représentation de Hure (Putain) au centre d’arts Kampnagel, à Hambourg, en Allemagne. Au théâtre, le propos lui semblait obscène.

Enfant, elle avait l’art de s’amuser en gardant les mains blanches. « Quand elle allait jouer avec les garçons du voisinage, dans le sable ou dans l’herbe, elle en revenait toujours très propre, et les garçons tout sales ! Je n’ai jamais vu une enfant aussi impeccable », s’étonne encore l’une de ses tantes, Sylvie Mercier, qui se souvient d’elle comme d’une fillette observatrice.

Nelly Arcan naît sous le nom d’Isabelle Fortier, en 1973, deux ans plus tôt que l’indique la préface de ses oeuvres. À la lire, on croirait à une enfance tragique : loin de là, assure-t-elle. À Lac-Mégantic, elle grandit sans histoire au sein d’une famille très catholique, qui comprend aussi un fils. Ses parents travaillent pour une entreprise d’entretien électrique. C’est une gamine à la larme facile, trop peureuse pour aller en camp de vacances. « Très papa-maman », avoue-t-elle en riant.

Mais à l’adolescence survient un événement horrible : Isabelle devient laide. Dans sa tête, du moins. L’adolescente solitaire plonge dans un désespoir sans fond avec, pour seul anesthésiant, les romans d’horreur de Stephen King. Ignorée des garçons de l’école, elle se sent disparaître. « C’est là que j’ai compris que, pour les hommes, une femme laide n’a aucune valeur, à moins qu’il ne s’agisse de leur mère, lance-t-elle, lapidaire. Quand je suis redevenue pas pire, à l’âge adulte, mon seul but a été d’attiser le désir. »

Les crises d’anorexie se succèdent. C’est cette douleur qu’elle fait partager dans L’enfant dans le miroir, court récit paru récemment aux Éditions Marchand de feuilles. Têtes de mort, corps déformés, créatures crevées de bouches et de mains : les dessins à l’encre de Pascale Bourguignon donnent une forme au cauchemar. « Ce texte comportait une violence évidente, analyse l’artiste, qui a adoré l’illustrer. Mais ce qui m’a frappée surtout, c’est le non-dit, le souterrain. »

Fascinée par Freud, Nelly Arcan a hésité entre la psychanalyse et la littérature. Elle a choisi les deux en consacrant sa maîtrise à l’étude de Mémoires d’un névropathe, 400 pages de délire rédigées par Daniel Paul Schreber, interné pour psychose à la fin du 19e siècle. « Ce mémoire est un des plus ambitieux et des plus réussis que j’aie dirigés, un des plus libres, aussi. Il montre une connaissance rigoureuse du savoir psychanalytique, mais surtout, une écoute et une sensibilité à la langue et à la logique », déclare Anne Élaine Cliche, professeure de lettres à l’Université du Québec à Montréal, qui a soutenu son étudiante au milieu des émois de Putain.

En 1994, donc, Isabelle Fortier débarque à Montréal. Dans la métropole tentatrice, la blonde de 20 ans se mue peu à peu en Nelly Arcan le prénom est celui de la méchante dans la télésérie américaine La petite maison dans la prairie. « J’ai vécu une débauche de valeurs. Sodome et Gomorrhe ! Si je ne crois pas en Dieu, je suis restée profondément morale, moralisatrice même. Drôle de moralité, parce que je perçois la décadence, mais j’en fais aussi partie… »

Un démon passe, sourire cornu.

Cette femme danse sur un fil de fer au-dessus de la géhenne. « En état de stress, je peux me mettre à boire et à prendre des calmants. J’adapte ma vie en conséquence. » Pour garder l’équilibre, elle s’impose désormais une stricte discipline. Elle écrit en matinée, se repose l’après-midi, s’entraîne presque tous les jours. Au besoin, elle se réfugie dans son loft bien tenu, tire les rideaux, débranche le téléphone, étreint ses deux siamois. Elle refuse les projets trop angoissants. En 2005, elle était partie à Paris pour un an : elle est revenue après six mois. La vie y était trop « dense ».

L’an dernier, elle a aperçu trois exemplaires en français de son deuxième livre, Folle, dans une librairie de Munich, en Allemagne. Elle les a payés et emportés. « J’ai eu envie de les sauver », se justifie-t-elle en riant. L’idée qu’ils jaunissent, intouchés, sur une étagère de librairie lui était intolérable.

Paru en 2004, Folle relate la mort d’un amour. Pendant quelques mois, l’héroïne une certaine Nelly Arcan, ex-« escorte » et auteure célébrée fréquente un journaliste pigiste d’origine française. Ce beau géant consomme de la coke et de la cyberpornographie. Il lui fait un enfant, dont elle avorte, recueillant le sang dans un récipient en verre, en souvenir. Puis, il la quitte. « Cette lettre est mon cadavre, déjà, elle pourrit, elle exhale ses gaz », écrit la névrosée avant de se pendre.

Sur la couverture figure l’écrivaine, en corset.

L’ennui avec l’autofiction, c’est que les personnages peuvent se rebiffer. L’ex-amant a jugé que ce livre s’inspirait de lui au-delà du bon goût. À l’automne 2006, il publiait un article dans le magazine montréalais Urbania pour javelliser un peu sa réputation. Non, il ne crachait pas sur sa blonde ; non, il ne se photographiait pas constamment le sexe. Oui, il sniffait de la coke avec elle, et craignait que sa famille ne l’apprenne dans un roman. » Difficile de vivre avec une fille qui écrit magistralement » concluait Nicolas Ritoux. L’enfariné a fini par enterrer cette histoire. L’enfarineuse aussi.

L’autofiction est une pratique sadomaso. « J’étalais mes tripes sur la place publique. C’était presque un sacrifice de moi-même que j’étais en train de faire, reconnaît Nelly Arcan. Je n’ai pas de regrets, mais je ne veux plus de ça. »

Elle dit avoir pris le parti de la fiction. Ce qui n’édulcore en rien sa vision du monde. « Je m’intéresse à la putasserie, au maléfique, au démoniaque ! »

Chez Nelly Arcan, la philosophie s’exhibe toujours en bikini. Ce qui dérange surtout ? Sa vision de la féminité. Ses héroïnes, « femmes-vulves », affichent leur sexe comme un sac Vuitton. Elles vivent dans une constante semi-nudité, burqa translucide qui oblitère la personnalité. Pour préserver leur corps, elles cèdent à une orgie d’aérobique, de maquillage et de coiffure. Elles se font arrondir les seins, modeler les lèvres, combler les rides, voire redessiner l’entrecuisse. Elles souffrent, bref, du « syndrome de la Schtroumpfette ». Un syndrome auquel l’écrivaine n’échappe pas. « Je suis complètement angoissée par rapport à la forme de mon corps », soupire-t-elle.

Ne vous laissez pas tromper par sa tête de poupée. Nelly Arcan a longuement réfléchi à la condition humaine. À Dieu, qui est chair : « Quand Dieu est mort, il s’est déplacé dans le matériel, le charnel. Le corps a pris le relais de l’immortalité qu’on avait perdue. Rester dans une éternelle jeunesse, dans l’horizon de nos fantasmes, c’est être immortel, ici, maintenant.  À la littérature, grâce à laquelle on peut aborder une tristesse qui serait intolérable à la télé : « Une écriture bien travaillée permet de pénétrer la souffrance. » À la misère du coït : « Dans le fond, ce que les clients veulent, c’est la jeunesse. C’est pourquoi ils se paient des jeunes filles de 15 ans. »

« Dans les grandes conversations existentielles, Nelly est une bouffée de fraîcheur très apaisante », dit son amie Martine Hébert, fondatrice d’une boîte de lobbying. Claudia Larochelle, du Journal de Montréal, cherche encore ce qui l’a frappée le jour où elle a rencontré Nelly Arcan. « J’ai été fascinée par son intelligence, son sens de la provocation. J’ai eu envie de l’apprivoiser, comme un chat sauvage. Cette fille est si mystérieuse ! »

Ce paratonnerre de chair attire les coups de foudre. En 2006, elle se rend à Munich afin de promouvoir Hörig, traduction allemande de Folle. Elle y rencontre un charmant relationniste. Liebe ! Amour ! Tobias Till laisse tout tomber pour suivre cette femme à Montréal. « Elle vit dans sa tête, pense beaucoup, est très intéressante. Une vraie auteure », décrit l’homme de 27 ans… qui n’a pourtant lu aucun de ses livres. « Je connais déjà leur contenu ! »

Quelque chose fait-il peur à Nelly Arcan ? « Avoir des enfants. Être responsable d’une vie. » L’âge aussi. Et la pauvreté, susceptible d’anéantir son rituel de vie, immuable, qui débute chaque matin par un espresso.

C’est pourquoi l’écrivaine menace aujourd’hui de se trouver une vraie job (sic). « Avec une sécurité d’emploi, un horaire, un bureau, badine-t-elle. Dans le monde de l’édition, j’aimerais ça. » En attendant, elle rédige des chroniques d’actualité pour l’hebdomadaire Ici Montréal. Elle se goinfre de grande littérature, de William Faulkner à Milan Kundera. Et elle songe à son prochain roman, qu’elle aimerait entamer sans tarder.

Elle rêve aussi d’écrire une série télé peuplée de cocottes farfelues, Les Escalopes. Dans un sketch, l’une d’elles se débattrait avec une culotte en latex terriblement collante, un piège d’al-Qaida pour empêcher la naissance de petits Occidentaux. « Ce serait un peu dans le genre des Bougon, réfléchit l’auteure. Sauf que, dans mon monde, la niaiserie serait manucurée ! »

Dans un recoin sombre de son esprit tordu, Nelly Arcan recèle ce fantasme inavouable : faire rire, tout bêtement…