Culture

C’était l’été 57…

Des soldats canadiens ont servi de cobayes aux Américains, avec la complicité du Canada. Cinquante ans plus tard, une poignée de vétérans malades mènent le dernier combat de leur vie. Celui qui leur redonnera leur dignité.

Une page sombre de l’histoire militaire canadienne s’est écrite dans le désert du Nevada en juillet 1957, une quarantaine de soldats canadiens du régiment Queen’s Own Rifles ayant été dépêchés là-bas pour participer à une expérience inusitée. La guerre froide faisait alors frissonner le monde et l’on se préparait à une troisième Guerre mondiale. L’armée américaine voulait savoir comment réagiraient des soldats dans un contexte de guerre nucléaire. Pour ce faire, elle a fait exploser des bombes atomiques quatre fois plus puissantes que celle d’Hiroshima, dont certaines à moins d’un kilomètre des militaires canadiens.

« Il fallait se couvrir le visage. Quand la bombe a explosé, je voyais à travers mon bras, je voyais à travers la tête du soldat devant moi, je voyais ses plombages. J’étais saisi d’effroi. C’était inhumain », dit le vétéran Robert Henderson en fixant la caméra de son regard bleu.

La caméra, c’est celle de Guylaine Maroist et d’Éric Ruel. Au terme d’une longue et minutieuse enquête, la scénariste et le réalisateur ont retracé quelques survivants de cette opération nommée « Plumbbob » et leur ont donné la parole. Leur documentaire, Bombes à retardement, sera présenté aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal le 9 novembre, puis diffusé au réseau Global et à Canal D.

Il n’y avait aucun Québécois parmi les soldats ayant participé à la mission, bien que certains d’entre eux portaient des patronymes français — il s’agissait probablement d’Acadiens. La plupart des cobayes venaient de l’Alberta. C’est là que les cinéastes ont rencontré des survivants.

« Ils nous avaient dit que c’était top secret, qu’il ne fallait pas en parler. Ils nous avaient dit qu’il n’y avait pas de danger. On les a crus. Si on avait su… », regrette un militaire albertain à la retraite, Jim Huntley, l’œil amer et le cœur lourd.

Au cours des années qui ont suivi leur retour, les hommes ont subi les séquelles de cette exposition directe aux radiations massives. Nombre d’entre eux ont succombé à divers cancers. Et beaucoup d’enfants de ces militaires sont nés avec des malformations.

Les tests nucléaires américains dans le Nevada se sont déroulés de 1951 à 1967. Plus de 456 soldats canadiens y ont participé à divers degrés. « C’est de 1955 à 1957 que les Canadiens ont été le plus impliqués », précise Guylaine Maroist. Dès la fin des années 1970, pressés par les médias et les militaires américains, les États-Unis ont reconnu leur erreur et indemnisé leurs soldats qui avaient participé aux essais nucléaires au Nevada. Mais au Canada, 50 ans après avoir servi de véritables cobayes humains, les survivants n’ont toujours pas obtenu de dédommagement du gouvernement canadien. Ils mènent un combat sans répit pour que justice leur soit rendue. Les documentaristes espèrent que leur film permettra à ces hommes de toucher les compensations qu’ils réclament en vain depuis des décennies.

Guylaine Maroist et le réalisateur Éric Ruel, qui sont aussi des conjoints, ont mis la main sur des films d’archives exceptionnels, tournés par l’armée américaine au moment de l’opération Plumbbob. Ils ont passé des centaines d’heures à visionner ces documents et à sélectionner des images saisissantes. « Jamais un producteur privé ne nous aurait donné le temps de faire ce travail de moine. Heureusement que nous nous “autoproduisions” ! » dit Guylaine Maroist.

Elle ressort transformée de son expérience auprès des anciens combattants. « J’ai découvert les militaires. Ce sont des gens d’honneur, véritablement prêts à défendre leurs valeurs, prêts à verser leur sang pour leur pays », dit-elle. Elle se demande par ailleurs si les futurs gouvernements auront les moyens de prendre soin des soldats qui sont déployés en Afghanistan présentement.

Musicologue et musicienne, Guylaine Maroist arrive au documentaire après un parcours atypique. D’abord journaliste pigiste au Devoir, elle a ensuite été recherchiste, scénariste et réalisatrice à Musimax. On lui doit les 70 Musicographies consacrées à des artistes québécois. « J’ai dû faire 1 000 entrevues. C’est une excellente école. »

Elle ne jure plus désormais que par le documentaire, « un lieu de grande liberté », dit-elle. Bombes à retardement est le troisième film qu’elle cosigne avec Éric Ruel. Le premier portait sur le Festival en chanson de Petite-Vallée, en Gaspésie (Chanter plus fort que la mer), le deuxième, sur la vie dans les campings familiaux (L’été, c’est pas juste Noël !).