Culture

Qu’est-ce qui cloche avec Denys Arcand ?

Est-ce le film d’un vieux con ? D’un « mononcle » aigri qui n’a plus rien à dire ? Avant même sa sortie, L’âge des ténèbres a fait couler beaucoup d’encre. « Je suis quelqu’un que bien des gens détestent », dit Denys Arcand dans un grand rire…

Ce jour-là, attablé à un restaurant de la Petite-Italie, à Montréal, Denys Arcand affichait une réelle bonne humeur. Pourtant, le matin même, la presse québécoise faisait grand état de l’insuccès de son plus récent film, L’âge des ténèbres, en France. Quelques jours plus tôt, les médias avaient accordé beaucoup d’attention à tout le mal qu’en avaient dit certains critiques français, notamment une journaliste des Inrockuptibles, qui recourait à des formules aussi discutables qu’assassines, du genre : « Une comédie qui séduira les vieux cons et les amateurs de confiture. » Peu de temps auparavant, un quotidien avait même envoyé un journaliste à Grande Prairie, en Alberta, où le film était sorti en douce pour lui permettre de concourir aux Oscar. « Je suis quelqu’un que beaucoup de gens détestent », constate le cinéaste dans un grand éclat de rire. Allez savoir s’il faut y voir du détachement, une forme d’autodéfense ou l’expression de sa nervosité.

Mis à part Yvon Deschamps, difficile d’imaginer une personnalité de la scène culturelle qui ait le rire aussi facile que lui, peu importe le sujet abordé, grave ou léger. Et si l’on devait établir un palmarès des gens avec qui il est agréable de partager un repas, son nom apparaîtrait tout en haut. L’homme est courtois, attentif aux autres, bonne fourchette, jamais à court d’anecdotes. Un instant, il vous explique en quoi l’ère moderne constitue un inquiétant retour aux croisades. La minute d’après, il se moque de lui-même en racontant que selon son épouse, Denise Robert, sa moustache est comme les cheveux de Samson : s’il la rasait, il perdrait instantanément toute autorité sur les plateaux de tournage. La catastrophe !

Quant à savoir pourquoi certains le détestent… Peut-être son goût pour les jugements tranchés y est-il pour quelque chose. Ou ce cynisme qu’on lui attribue et dont il se défend. « Ça m’agace. Comme dans Hamlet, je tends un miroir à la nature. Les gens préfèrent rêver… Je dirais plutôt que je suis réaliste et moqueur — ce qui, pour certains, est insupportable. Il y a aussi de la tendresse dans mes films, mais on en parle moins. »

Devant les réactions agressives qu’il provoque, Denys Arcand avoue sa perplexité : « Je n’y avais jamais pensé jusqu’à ce qu’un journaliste français aborde le sujet de front au moment de la sortie des Invasions barbares. Depuis, cela me hante. » Impossible pour lui d’ignorer que la presse ne se contente pas, à l’occasion, de dire du mal de ses films. « Certains se livrent à mon endroit à des attaques sauvages, reconnaît-il. On n’imagine pas François Girard se voir réserver le même traitement. » Pourtant, le cinéaste devrait être vacciné. Dans les années 1960, un député ne s’est-il pas levé, à la Chambre des Communes, pour demander que l’Office national du film le congédie parce que Champlain, son premier court métrage, avait déplu à un membre de la Champlain Society ? En 1975, le critique Patrick Straram s’en est pris avec véhémence à son film Gina, dans lequel une équipe de documentaire qui s’intéresse aux ouvriers du textile croise une strip-teaseuse violée par des motoneigistes. « Il a qualifié le film de fasciste. Gina, un film fasciste ! » martèle le cinéaste, incrédule. Comme s’il devait se justifier, le réalisateur du célébrissime Déclin de l’Empire américain précise qu’en dehors de la sortie de ses films il se tient à l’écart des débats publics et ne dit de mal de personne. « Pourtant, on tire sur moi à boulets rouges. Lâchez-moi ! » laisse-t-il tomber, visiblement excédé.

Il faut dire que L’âge des ténèbres a fait couler beaucoup d’encre au cours de la dernière année. Le montage du film n’était pas terminé que, déjà, les rumeurs allaient bon train. Serait-il sélectionné à Cannes ? S’il ne l’était pas, on saurait évidemment quoi en penser… « On nous a fait sans arrêt des procès d’intention », explique le cinéaste, qui rappelle qu’en janvier dernier Thierry Frémaux, le directeur artistique du Festival de Cannes, a vu le film en version de travail, l’a trouvé très mélancolique et s’est dit perplexe. Des mois plus tard, il voit la version finale et ne donne plus de nouvelles. Talonné par les médias, le distributeur canadien annonce que le film ne participera pas à la grande fête cannoise. « Mais voilà que, le soir même, Thierry Frémaux nous propose la clôture ! » D’où une certaine confusion. Prêt ou pas prêt, le film ?

À Cannes, le long métrage, ovationné par un public de première, ne soulève pas le même enthousiasme que Les invasions barbares auprès de la presse internationale. Qui a raison ? Comme la sortie québécoise n’est prévue qu’en décembre, le cinéaste, impatient, a souhaité aller à la rencontre du public en présentant L’âge des ténèbres au Festival du nouveau cinéma de Montréal, puis au Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. S’il a aussi foulé les tapis rouges de Toronto, de Paris et de Chicago, il jure qu’il n’ira nulle part ailleurs, bien qu’on l’ait invité à Rio de Janeiro, Séoul, Shanghai, Tokyo et Bucarest, où il s’est vu proposer une rétrospective de ses œuvres.

Le réalisateur n’a rien oublié du tourbillon promotionnel qui l’a littéralement aspiré à la sortie des Invasions barbares. La tournée des festivals a commencé à Cannes, en mai 2003, et n’a pris fin qu’au printemps de l’année suivante, au Japon. Même si son film a été couvert de prix — Génie, César, Jutra, Oscar et multiples récompenses attribuées au meilleur film étranger —, Denys Arcand garde un pénible souvenir de cette longue opération de relations publiques. Il l’associe à un état de fatigue et de perpétuel décalage horaire, à des visites répétées chez le nettoyeur et aux mauvais résultats scolaires de sa fille, dernière de classe. On ne l’y reprendra plus. « On m’a volé une année de ma vie. À mon âge, chaque année compte, alors pas question de me remettre à faire la queue de veau. Cette année-là, on m’a posé à l’infini les questions que j’ai entendues à Cannes pendant la première demi-heure ! Je n’ai pas fait une seule rencontre au cours de laquelle j’ai pu discuter avec mon interlocuteur », affirme-t-il.

Pas une seule rencontre ? Le cinéaste concède qu’il exagère, puisqu’un jour, à Hollywood, entre deux séries d’entrevues avec des journalistes, il a mangé avec un collègue américain, Gary Ross, qui faisait la promotion de Seabiscuit. Pendant plus de deux heures, ils ont parlé de leur métier. Aucune autre rencontre, assure-t-il. Une année, un repas. Par contre, le cinéaste a croulé sous les éloges et les hommages. Ainsi un journaliste américain est-il arrivé en retard à leur rendez-vous en expliquant qu’il sortait tout juste d’un tête-à-tête avec Jeffrey Katzenberg, l’associé de Steven Spielberg au sein de Dreamworks, qui l’enviait de passer deux heures avec pareil maître du cinéma. Le réalisateur du Confort et l’indifférence se souvient aussi de son passage à l’école de cinéma de Moscou. Le directeur de l’établissement a tenu à rappeler aux 5 000 étudiants présents — réalisateurs, techniciens et acteurs — la chance inouïe qu’ils avaient de se trouver en sa présence. « Alors, oui, je suis en paix, moi qui ai grandi à Deschambault, dans une maison où il n’y avait pas de livres », résume-t-il.

Cette fois, Denys Arcand se fait donc plus rare. N’empêche, il a beaucoup à dire sur cet Âge des ténèbres où l’on reconnaît des personnages du Déclin de l’Empire américain et de Jésus de Montréal. Le cinéaste y entremêle le quotidien et les fantasmes d’un fonctionnaire coupé des siens, un homme ébranlé par la mort prochaine de sa mère, impuissant devant les malheurs de ceux qui défilent dans son bureau et soumis à un environnement de travail conflictuel. De façon astucieuse, le distributeur associe le film à une trilogie satirique qui comprendrait en outre Le déclin de l’Empire américain et Les invasions barbares, deux films qui ont connu un succès international. Honnête, Denys Arcand convient que L’âge des ténèbres fait plutôt penser à Stardom, film qui, sept ans plus tôt, avait aussi clôturé le Festival de Cannes. Les deux œuvres abordent le thème de la célébrité. Toutes deux provoquent les mêmes réactions. « Pour les gens des médias, c’est insoutenable », affirme Denys Arcand, à court d’explication.

Le cinéaste se rappelle avoir traversé un passage à vide après la sortie de Stardom. Il parle même d’un trou noir, dont ne se dégagent que quelques témoignages encourageants. Le cinéaste polonais Krzysztof Zanussi lui a confié que Stardom était le film qu’il aurait toujours voulu faire. Pierre Falardeau, avec qui Denys Arcand n’a pas eu que des relations faciles, lui a aussi passé un coup de fil pour lui dire qu’il avait adoré le film mal-aimé. Mais, a-t-il ajouté, son créateur pouvait-il, sérieusement, s’attendre à être reçu aimablement par les journalistes alors qu’il s’en prend aux médias !

Si Denys Arcand est revenu sur la célébrité, c’est qu’il s’agit, selon lui, d’un sujet fondamental. Dans Stardom, une jeune femme, Tina, connaît la célébrité avant de sombrer dans l’oubli. Dans L’âge des ténèbres, Jean-Marc rêve à la gloire avant de prendre ses distances. « Il s’aperçoit qu’il ne sert à rien de rêver comme le font ceux qui participent à la téléréalité. Le rêve éveillé est un piège à cons », déclare le cinéaste.

Il reconnaît néanmoins que certaines personnes parviennent à donner vie à leur rêve, comme ces passionnés du Moyen Âge auxquels se mêle Jean-Marc, guidé par la comtesse Béatrice de Savoie, une femme dont il a fait la rencontre dans une soirée de speed dating. La séquence a fait l’objet de vives critiques à Cannes. Le cinéaste a dû se résoudre à retrancher trois minutes de cette parenthèse médiévale, conscient d’avoir enfreint les codes de la dramaturgie en retardant la finale. Comme d’autres, le directeur du Festival international du film de Toronto, Piers Handling, lui a d’ailleurs reproché ladite séquence. « Mais cela fait partie de mon propos, objecte le créateur. Pourquoi ne pourrait-on pas tenir huit petites minutes ? Le film fait tout juste une heure 45 et c’est trop long ! Tant pis pour les lois de la dramaturgie et la Poétique d’Aristote, je me suis essayé encore cette fois-ci. » Et il fait résonner le rire d’un gamin qu’on aurait surpris à faire un mauvais coup.

L’idée de cet épisode moyenâgeux lui a été inspirée par une photo parue dans un quotidien, sur laquelle on pouvait voir des centaines de personnes en costumes d’époque qui maniaient l’épée, la lance et la catapulte. Curieux de savoir ce qui pouvait inciter tant de gens à participer à la reconstitution d’une bataille imaginaire — celle de Bicolline —, le cinéaste, jamais très loin de sa formation d’historien, s’est rendu, l’année suivante, à Saint-Mathieu-du-Parc, près de Shawinigan. Il y a fait la découverte du Duché de Bicolline, paradis des mordus de médiéval fantastique. Afin de se fondre dans la foule qui, depuis une dizaine d’années, fréquente ce vaste domaine consacré aux jeux de rôle grandeur nature, il a dû se plier aux règles et s’habiller en paysan. Chemise en toile et haut-de-chausses. L’image fait sourire. Le cinéaste assure que tout ce que l’on entend dans son film correspond exactement à ce qu’il a observé chez ces Vikings travaillant pour Pratt et Whitney ou au contact d’une comtesse lavalloise régnant sur un monde à mi-chemin des traditions du Moyen Âge et du Seigneur des anneaux. « J’ai su qu’il y avait là une partie du propos de mon film, explique-t-il. Mon héros s’évade en rêvant, alors que ces gens ont trouvé une échappatoire qui a, pour moi, une qualité supplémentaire, avec ses chevaux, son Prince Noir, ses évêques et ses valets : elle est cinématographique. » D’ailleurs, la production a eu droit à un véritable cadeau : tous les figurants ont fourni leurs propres costumes.

Alors qu’il écrivait son scénario, Denys Arcand a fait la connaissance de Marc Labrèche, qui s’était mis, lui aussi, à l’écriture d’un film. Une complicité s’est immédiatement établie entre eux. « On dit du mal des mêmes gens et il imite à merveille les personnalités du show-business québécois, dit le réalisateur. Je suis un public en or pour lui ! » Il propose aussitôt le rôle principal de L’âge des ténèbres à la vedette du Cœur a ses raisons. « Il n’y a rien de pire qu’un acteur terne qui joue un personnage terne ! » précise-t-il.

À Cannes, la productrice attitrée de Denys Arcand, Denise Robert, laissait entendre que L’âge des ténèbres serait le dernier ou l’avant-dernier film de son conjoint. Pragmatique, le sexagénaire fait des calculs. Comme il mettra bien trois ans à écrire le scénario de son prochain film, il le tournera à 70 ans. Et il ajoute : « Si, à 73 ans, je suis dans une forme resplendissante, je tournerai un western ! Je ferai des films tant que j’en serai capable, parce que c’est ce que je fais avec le plus de bonheur. Cela me rend aussi heureux aujourd’hui qu’à 18 ans, alors je n’abandonnerai pas au nom de faux principes. » Lorsqu’il n’aura plus l’énergie qu’il faut pour diriger un plateau, il pourra encore écrire des scénarios. « Jusqu’à ma mort », ajoute-t-il, un rien dramatique. D’ailleurs, il se mettra bientôt à l’écriture du prochain — l’histoire d’un vieil homme, un architecte, qui se souvient de son passé. Une structure complexe faite d’une série d’allers-retours dans le temps. Selon son habitude, il commencera par effectuer un travail de recherche. Il ne sait encore rien des architectes.

Aujourd’hui, Denys Arcand dit échapper à la pression. Après tout, il a gagné tous les prix à sa portée. « J’ai l’assurance de pouvoir faire des films jusqu’à la fin de mes jours, convient-il. Mais si Le déclin de l’Empire américain n’avait pas marché, j’étais mort. Je m’en allais à la télévision ou, pire encore, au cégep ! » Venant d’un homme qui, à bout de ressources, s’est tourné à deux reprises vers l’enseignement, et dont les étudiants ont chaque fois demandé le renvoi… « Je voulais être reconnu par mes pairs, j’ai été comblé », admet-il.

N’empêche, Denys Arcand aurait pu faire carrière à l’étranger. En France ou aux États-Unis. Tout cela appartient au passé. Dès la sortie des Invasions barbares, les offres ont cessé d’affluer. Complètement. « Je ne veux pas avoir l’air d’un mégalomane, mais je crois que c’est parce que je suis devenu une “icône”. On ne m’envoie pas plus de scénarios qu’on en envoyait à Ingmar Bergman. On s’offre plutôt à investir dans mon prochain film. » En l’attendant, on ira voir L’âge des ténèbres. Comme dans le Candide de Voltaire, un de nos contemporains y redécouvre une chose toute simple. Le plaisir de cultiver son jardin

Vous donnez une image caricaturale des fonctionnaires et du gouvernement québécois.
— Par exemple ?

Cette spécialiste du feng shui qui règle l’énergie vitale d’un bureau !
— Ah non ! Un ministère québécois a bel et bien dépensé 200 000 dollars pour reconfigurer des bureaux selon les principes du feng shui, en disposant des cristaux ! Pas de blague, tout est vrai ! Même le recours, dans certains bureaux, à des spécialistes de la thérapie par le rire.

Et cette référence absurde à l’impossibilité de fumer à moins d’un kilomètre d’un édifice appartenant à l’État ?
— Un jour, alors que j’étais à l’hôpital au chevet du cinéaste Bernard Gosselin, il a eu envie d’une cigarette. Je suis donc descendu avec lui pour qu’il puisse fumer à l’extérieur. On l’a informé que bientôt il lui faudrait fumer à 1 000 m de l’établissement. Nous étions à l’Hôpital du Haut-Richelieu. Devant nous, un champ couvert de neige !

Vous installez les bureaux de fonctionnaires où travaille votre personnage au milieu du Stade olympique ! Pure invention, non ?
— Quand on cherchait un emplacement pour le CHUM, de nombreuses personnes ont suggéré le Stade, parce qu’il a coûté deux milliards et qu’il ne sert à rien. Le démolir coûterait encore un milliard ! Ou alors cela prendrait une bombe nucléaire !

Depuis Jésus de Montréal, vous vous acharnez tout particulièrement sur la gestion de la santé.
— La réalité est encore pire que ce que je raconte. Après la sortie des Invasions barbares, j’ai eu droit à plusieurs témoignages en ce sens de professionnels de la santé.

Et cette pancarte qui indique, de façon ironique, une chute de béton ?
— Depuis que j’ai terminé le film, on a dû fermer le boulevard De Maisonneuve : la chaussée s’affaissait. Je pourrais aussi évoquer les plaques de verre de la Grande Bibliothèque qui sont tombées, le viaduc de la Concorde qui s’est effondré ou le trou au beau milieu de la rue Sherbrooke, face au parc La Fontaine. On est incapables de construire quelque chose qui tienne ! On fait des festivals, mais on ne s’occupe pas des aqueducs !