Culture

Québec, ville anglaise ?

Les portes cochères, le Château Frontenac, la gare du Palais, les portes Kent et Saint-Louis : côté architecture, le Vieux-Québec a plus hérité du Régime britannique que de la Nouvelle-France ! Un secret bien gardé qui commence à s’ébruiter…

« Quand je suis venue m’installer à Québec, en 1996, et que je me suis promenée dans les rues de la vieille ville, ça m’a fait penser à Édimbourg et à d’autres villes d’Écosse. » Descendante d’une famille anglophone établie à Québec depuis 200 ans, Louisa Blair, journaliste et traductrice, habite, rue Sainte-Geneviève, une de ces vieilles maisons de la cité fortifiée, après avoir vécu en Écosse, en Angleterre, au Népal, au Mexique et en Ontario. Cette maison, elle souhaite ne jamais la quitter. « Je suis ici pour de bon, j’adore vivre ici », dit la jeune femme dans la quarantaine.

Que Québec lui rappelle Édimbourg, où elle a fait ses études universitaires, n’a rien d’étonnant. Car le cœur historique de l’ancienne capitale de la Nouvelle-France n’a plus grand-chose de français. Le plus clair de l’héritage architectural de Québec date de l’époque britannique. Du Régime français, qui s’est terminé en 1760, il ne subsiste, à l’intérieur des remparts, qu’une poignée de vestiges : des bouts de fortification, une partie des couvents des Ursulines et des Augustines (voir « Le coup de poker des Augustines ») ainsi qu’une aile du séminaire. Aucune maison de cette époque ne nous est parvenue intégralement, même si certaines, comme les maisons Jacquet et Maillou, rue Saint-Louis, ont conservé plus que d’autres des éléments originaux. Les experts en patrimoine urbain ont évalué que 90 % des maisons et édifices du Vieux-Québec datent des 19e et 20e siècles.

Cet héritage britannique, pendant longtemps les Québécois ont préféré ne pas le reconnaître. Comme les touristes, ils n’ont d’yeux que pour la place Royale, joyau de reconstitution et symbole d’une volonté politique : mettre en valeur l’histoire française de Québec. Il s’est agi de créer dans « le berceau de la civilisation française en Amérique du Nord » une image qui corresponde au mouvement identitaire québécois et francophone qui a dominé la seconde moitié du 20e siècle.

Luc Noppen, spécialiste du patrimoine urbain et professeur à l’UQAM, va même jusqu’à dire que Québec a été « entièrement refrancisée ». « Le Vieux-Québec de la Nouvelle-France est, comme le Paris médiéval, une reconstitution historique », écrit-il dans la revue Cap-aux-Diamants (vol. 2, no 2). Si Québec a repris partiellement un visage français au cours du 20e siècle, c’est à la suite d’une concertation entre les autorités municipales et provinciales, poursuit-il. « Cette concertation n’est rien d’autre que l’inscription dans le paysage urbain d’une campagne de refrancisation fondée sur un nationalisme politique et économique dont la loi 101, adoptée en 1977 et décrivant le Québec français, n’est qu’un aboutissement logique. »

C’est aussi ce que pense Louisa Blair. « Après la Révolution tranquille des années 1960, on voulait remettre en valeur non seulement l’histoire francophone, mais aussi la culture, l’apparence de la ville, tout, tout, dit-elle. On a voulu remettre la place Royale dans son état d’avant 1759. C’était comme éliminer l’histoire qui s’était faite par la suite. »

Car en 1759, comme le montre une gravure d’époque, il ne restait que des ruines là où se trouvait la « place du marché » de la Basse-Ville, aujourd’hui rebaptisée place Royale. On l’a reconstruite, en partie dans les anciens murs, et par la suite des incendies ainsi que de multiples modifications ont transformé son apparence. Ce qu’on voit aujourd’hui est un remake de ce qui a plus ou moins existé sous le Régime français.

Après la Conquête, les Britanniques ont été lents à imprimer leur image sur l’architecture de la capitale. Les artisans francophones ont continué de construire selon les techniques et le style dont ils avaient hérité, de sorte que le Vieux-Québec contient encore quelques maisons qui témoignent de cette survivance architecturale sous le Régime britannique : des maisons de la rue du Parloir, la maison Vanfelson (rue des Jardins), celle qui abritait le Musée de cire (rue Sainte-Anne) ainsi que quelques autres de la rue Sainte-Angèle sont des reflets de cette tradition.

Au début du 19e siècle, les Britanniques commencent à manifester par l’architecture leur présence dans la ville. Ils construisent l’hôtel Union (1807) sur la place d’Armes — aujourd’hui occupé par le ministère du Tourisme — et surtout la cathédrale Holy Trinity, inaugurée en 1804.

Première cathédrale anglicane construite en dehors des îles Britanniques, cette église est un puissant symbole de ce qu’est alors devenue Québec, soit la capitale de ce qui subsiste de l’Empire britannique en Amérique du Nord. Même si elle est la plus ancienne église que Québec ait conservée dans son état d’origine, Holy Trinity n’a été classée comme monument historique qu’en 1989. Sa voisine catholique, la cathédrale Notre-Dame, l’a été dès 1966, malgré le fait qu’un incendie l’a complètement ravagée en 1922.

À mesure qu’ils s’y installent, les Britanniques transforment l’habitat de leur capitale. « Ils ont emmené avec eux une façon de vivre qui a influencé l’organisation de la ville », explique David Mendel, historien de l’architecture et président des Visites culturelles Baillargé, entreprise qui organise des conférences et des visites commentées sur l’histoire de Québec. « Ce sont les Britanniques qui ont introduit les portes cochères, car, contrairement aux Français, ils tiennent à avoir dans leur cour une écurie et un équipage de chevaux. »

Ils modifient en outre l’usage de l’espace urbain en créant des rues réservées à l’habitation et d’autres au commerce, ce que ne faisaient pas leurs prédécesseurs. « Sous le Régime français, précise David Mendel, il n’y avait pas de spécialisation de l’architecture : maisons, entrepôts, commerces avaient tous le même style. Avec les Britanniques, on commence à avoir des édifices et des quartiers bâtis pour des fonctions déterminées. »

Ainsi voit-on naître des rues de magasins — Buade, Saint-Jean, côte de la Fabrique — et d’autres où s’alignent des maisons individuelles, une autre innovation, car l’habitat français était plutôt de type méditerranéen, constitué de maisons communes partagées entre plusieurs familles. De nombreuses rues du Vieux-Québec portent la marque de ce nouveau type de résidence : les rues Sainte-Angèle, Saint-Stanislas, Sainte-Ursule, D’Auteuil, des Grisons, Mont-Carmel, Brébeuf, Sainte-Geneviève et Saint-Denis. Au 19e siècle, on construit encore à Québec des maisons dans le style du Régime français, mais l’intérieur, conformément au type anglais, est destiné à une seule famille. Le résultat est un genre mixte anglo-français propre à la capitale.

Quant aux remparts et à la Citadelle, ils sont essentiellement l’œuvre des Britanniques. Les Français avaient commencé à fortifier la ville, mais n’avaient rien achevé de valable, sinon Montcalm serait resté dans ses murs plutôt que d’affronter Wolfe à découvert sur les plaines d’Abraham. C’est un Britannique, lord Dufferin, gouverneur général du Canada, qui sauve les remparts de la démolition dont ils étaient menacés dans les années 1870, parce qu’on voulait faire place à de grands boulevards, comme cela se faisait alors en Europe. Dufferin, homme de culture qui tombe amoureux de la ville, convainc les autorités municipales d’abandonner ce projet, puis dessine les plans de la grande terrasse qui porte aujourd’hui son nom et dote les fortifications de nouvelles portes dans le style château, soit les portes Kent et Saint-Louis. C’est le début de ce style à Québec. Suivront le manège militaire, le Château Frontenac, la gare du Palais, une partie de l’hôtel de ville et la porte Saint-Jean. C’est grâce à son statut de seule ville fortifiée d’Amérique du Nord que Québec a été inscrite en 1985 sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco.

Même si, en 1994, Luc Noppen pouvait encore affirmer, devant la Société royale du Canada, que la reconnaissance « d’attributs identitaires d’origine britannique est une opération peu populaire dans la Vieille Capitale », les mentalités sont aujourd’hui en train de changer. « La face cachée de Québec », comme le dit le sous-titre de l’ouvrage signé par Louisa Blair (Les Anglos, 2005), n’est plus un sujet tabou. « Maintenant, je trouve que les gens sont vraiment intéressés par l’histoire des anglophones de Québec. Ils découvrent une chose qui leur était inconnue. On m’invite partout pour en parler. » Signe des temps, c’est à la demande de la Commission de la capitale nationale qu’elle a préparé cet ouvrage. « On commence seulement à mettre au jour l’histoire britannique de Québec, dit-elle. L’histoire de l’immigration, par exemple, n’a fait l’objet que d’études partielles. » Québec a été au 19e siècle le port d’entrée pour des dizaines de milliers d’immigrants d’origine britannique, qui se sont ensuite dirigés vers les États-Unis, l’Ontario et l’Ouest canadien.

Signe encore d’un changement de mentalité, la Ville de Québec reconnaissait en 2000 l’apport écossais à son histoire en rebaptisant « chaussée des Écossais » un bout de la rue Saint-Stanislas, en plein cœur de l’arrondissement historique. Il s’agit d’un ensemble qui comprend l’ancienne prison, devenue le Morrin College, l’église presbytérienne St. Andrew et ses deux dépendances, soit le Kirk Hall et The Manse. Le Morrin College, avec son fronton en triangle et sa partie centrale avancée, est du plus pur style néoclassique britannique, aussi appelé palladien. L’édifice a cessé d’être un collège et abrite aujourd’hui un centre culturel anglophone.

Mais ce n’est pas seulement la ville de Québec qui a un devoir de mémoire envers son héritage architectural britannique. Peut-être est-ce tout le Québec. Car il est un héritage dont les Québécois sont peu conscients et qui leur vient tout droit du cottage anglais. Il s’agit de la maison traditionnelle avec son toit en ligne courbe qui se prolonge pour couvrir une longue galerie. La maison Krieghoff, apparue sur la Grande Allée, à Québec, vers 1840, en est le prototype. Peu adapté au climat, son toit courbe, véritable fosse à neige, est inspiré, de même que la galerie couverte, des demeures coloniales anglaises du Sud. Longtemps appelée « maison canadienne », ce type de demeure est devenu, sous l’influence de la vague nationaliste du siècle dernier, la « maison québécoise ». Ironie de l’histoire !