Culture

La magie Porter

Dix ans après le succès de sa rétrospective Rodin, John R. Porter signe un dernier coup fumant avant de s’attaquer à l’agrandissement du Musée national des beaux-arts du Québec : transporter le Louvre sur les plaines d’Abraham…

À la table du Bouillon Racine, restaurant du Quartier latin de Paris qu’il affectionne, John R. Porter résume sa philosophie. « Dans la vie comme au travail, la détermination entraîne l’adhésion et le mou appelle le mou. C’est aussi simple que ça ! » Suspendus à ses lèvres, les convives éclatent de rire… mais s’empressent de noter la formule. Car avec ce leitmotiv, on peut tout faire, y compris déplacer le Louvre à Québec.

Venu à Paris pour préparer une grande exposition en collaboration avec le Louvre, le directeur du Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) est en verve. Il faut dire que ce restaurant historique du 6 e arrondissement, regorgeantde boiseries ciselées, de miroirs biseautés et de vitraux, se prête bien aux conversations sur l’art.

Conteur intarissable, M. « Porteur », comme on dit à Québec, fait alterner anecdotes et propos savants. Tantôt il relate ses rencontres mémorables avec Botero, Jean-Paul Riopelle et d’autres grands artistes. Tantôt il vous entretient des dernières tendances muséales ou des défis qui attendent désormais les dirigeants des musées.

« Aujourd’hui, explique-t-il, un directeur doit être non seulement un spécialiste, un historien de l’art et un muséologue, mais aussi un administrateur, un gestionnaire capable d’élaborer des stratégies visant à atteindre la rentabilité, d’intégrer des partenaires privés et de négocier avec des collectionneurs. Il faut en outre que ce soit un excellent communicateur et un diplomate. » Sans s’en apercevoir, John R. Porter vient de dresser son portrait, lui qui, de l’avis du milieu, cumule justement tous les attributs du directeur de musée des années 2000.

Depuis le 5 juin, et jusqu’au 26 octobre, le MNBAQ accueille Le Louvre à Québec : Les arts et la vie, qui regroupe 276 œuvres en provenance des huit départements de l’établissement parisien. Cette présentation exceptionnelle s’inscrit dans le cadre à la fois du 400 e anniversaire de Québec et du 75 e anniversaire de l’ouverture du Musée des beaux-arts, situé sur les plaines d’Abraham.

Cette grande exposition constitue la dernière de John R. Porter à titre de directeur du MNBAQ. Attiré par de nouveaux défis, il quitte ses fonctions après un règne de 15 ans à la tête de ce musée. Esther Trépanier, professeure au Département d’histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal, lui succédera en septembre. John Porter demeurera toutefois étroitement associé à l’établissement, puisqu’il présidera, dès la fin de l’été, la Fondation du musée. À ce titre, il veillera au financement et à la réalisation d’un projet d’agrandissement de 90 millions de dollars, qui prévoit la construction d’une nouvelle aile sur l’emplacement de l’ancien couvent des Dominicains.

Il pleuvait des cordes sur Paris en ce matin d’avril. Des centaines de touristes se cassaient le nez aux portes de la pyramide du Louvre, ignorant que le célèbre musée est fermé aux visiteurs le mardi. À l’intérieur, dans la cour d’honneur, seul le bruit des perceuses et des marteaux troublait le silence. Des gaillards aux biceps saillants, employés d’une entreprise spécialisée créée en 1760 (bref, ils en ont vu d’autres !), s’affairaient autour des courbes aériennes de Zéphyr et Psyché, magnifique marbre blanc d’Henri-Joseph Ruxthiel (1775-1837).

Sous l’œil attentif de John R. Porter et d’une poignée de privilégiés, ces ouvriers s’appliquaient à construire un caisson sur mesure pour la sculpture, en prévision de son transport vers Québec. Le capitonnage conçu par cette unité d’élite du déménagement devait être impeccable. Minutieux, concentrés, les ouvriers pesaient chacun de leurs gestes. On aurait dit des chirurgiens. D’une valeur inestimable, la sculpture est si fragile que l’on voit la lumière du jour au travers de ses parties les plus minces. Un employé du Louvre surveillait la délicate opération. Il allait accompagner l’œuvre jusqu’aux plaines d’Abraham et veiller, entre autres, à ce qu’on lui évite les conséquences dommageables des fluctuations de température trop brusques.

Quelques semaines plus tard, le 5 juin, jour du vernissage en présence du Tout-Québec, John R. Porter posait aux côtés de Zéphyr et Psyché, cette fois dans « son » musée. La pièce avait traversé l’Atlantique sans coup férir. « C’est très rare, une exposition de ce genre. Québec a la chance unique d’accueillir des trésors de l’humanité », disait-il, ému. À Paris, un mois plus tôt, il avait confié à quelques journalistes qu’il n’aurait jamais songé, du temps où il était étudiant en histoire de l’art, à la fin des années 1960, qu’il puisse vivre un pareil moment. « C’est un rêve qui se réalise. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut travailler avec le plus grand musée du monde. »

Il n’est pas inhabituel que des œuvres du Louvre circulent de cette façon. « Nous organisons chaque année une quinzaine d’expositions à l’étranger », précise Catherine Sueur, administratrice générale adjointe du Louvre. Ce qui est exceptionnel, par contre, c’est qu’une de ces expositions réunisse des œuvres de ses huit départements.

Ainsi, à Québec, des toiles de Corot et de Delacroix côtoient des vases de la Grèce antique, des calligraphies perses, des trésors de l’art de l’Islam, des gisants et des tapisseries du Moyen Âge. En somme, les visiteurs ont droit à une sorte de « condensé » du Louvre. La célèbre Joconde n’est pas à Québec, bien sûr, elle qui ne voyage plus depuis longtemps. « Mais justement, le Louvre, c’est beaucoup plus que la Joconde », rappelle Geneviève Bresc-Bautier, conservatrice générale et commissaire de l’exposition avec la Québécoise Line Ouellet. Pour ces dévoués érudits que sont les conservateurs, il est frustrant de voir débarquer des hordes de touristes japonais qui se ruent sur la Joconde, la photographient et ressortent sans avoir rien vu d’autre. Le musée parisien compte plus de 300 000 œuvres, dont à peine le dixième sont exposées, faute d’espace.

Aux yeux du président-directeur du Louvre, Henri Loyrette, l’exposition que les Québécois peuvent admirer cet été se veut avant tout un geste d’amitié. « Cette réalisation témoigne de l’amitié entre la France et le Québec, de l’amitié entre notre musée et le MNBAQ, et de mon amitié personnelle pour John R. Porter », confie-t-il.

Il ne faut pas s’y tromper. L’homme derrière ce tour de force, c’est tout de même John R. Porter. Il n’en est d’ailleurs pas à son premier coup. C’est lui qui, en 1998, avait organisé la mémorable rétrospective Rodin à Québec, laquelle avait remporté un tel succès que l’on en parle encore dans le milieu muséal. Le MNBAQ avait accueilli plus de 525 000 visiteurs et l’expo avait généré des retombées de 55 millions de dollars pour Québec. « Ce fut l’exposition d’art la plus fréquentée dans le monde en 1998 », rappelle fièrement Porter, documents et articles de revues spécialisées à l’appui. Dans la foulée des festivités entourant le 400 e anniversaire de l’arrivée de Champlain, Le Louvre à Québec pourrait aussi connaître un grand succès.

John R. Porter a lui-même convaincu le Louvre, il y a cinq ans, de se lancer dans cette aventure. « La détermination entraîne l’adhésion », même à Paris… Il fallait de l’audace pour bâtir une exposition sur le thème « Les arts et la vie » et retracer 5 000 ans d’histoire au moyen d’objets du quotidien.

À cela s’ajoutait le fait que les huit départements du Louvre ont l’habitude d’agir en vase clos, comme s’ils étaient de petits musées indépendants. John Porter leur demandait de travailler en collégialité. Enfin, l’approche thématique n’est pas familière aux conservateurs français, qui optent pour une approche plus classique, plus chronologique. Ce que le directeur du MNBAQ leur demandait était énorme. Il les priait ni plus ni moins de bousculer leurs habitudes. Or, il a gagné son pari. Certains responsables de département se sont même ralliés à la manière québécoise d’envisager une exposition. « Ça nous a forcés à faire preuve de plus d’imagination, à réfléchir sur notre travail, à revoir nos façons de faire. Ça nous a même donné des idées pour des projets futurs », s’enthousiasme Agnès Benoit, conservatrice en chef du Département des antiquités orientales.

À l’aise dans les mondanités, calme et élégant — il arbore souvent le nœud papillon —, John R. Porter séduit par sa chaleur et sa simplicité. Historien de l’art et muséologue réputé, administrateur consommé, il ne sombre jamais dans le snobisme qui caractérise parfois le monde des arts visuels. Il ne truffe pas son discours de références trop pointues. Sans pour autant faire de compromis, il demeure obsédé par la volonté de transmettre la passion de l’art et de rallier le plus grand nombre à cette cause. Les statistiques confirment qu’il y parvient. Quand il a pris la direction du Musée, en 1993, la fréquentation annuelle était de 160 000 visiteurs. L’an dernier, ce chiffre grimpait à 360 000.

S’il existe une « magie Porter », disent ses collaborateurs, elle réside dans ce cumul d’aptitudes. « C’est un grand historien de l’art, un gestionnaire accompli et un bon communicateur. De plus, il a un sens de l’humour irrésistible », dit la directrice des expositions, Line Ouellet.

Né à Lévis en 1949, cinquième d’une famille de six enfants, John R. Porter vient d’un milieu francophone, malgré les origines britanniques que révèle son nom. Il a vu mourir son père alors qu’il n’avait que 13 ans. La famille et les enseignants de ce premier de classe ont été surpris quand il leur a annoncé qu’il se dirigeait vers des études en histoire de l’art. Ses excellents résultats, croyait-on, auraient pu lui ouvrir les portes du droit, de la médecine ou du génie. « Moi, c’est l’histoire, en particulier l’histoire de l’art, qui me passionnait », dit-il.

John Porter décroche, en 1972, la première maîtrise en histoire de l’art décernée par l’Université Laval. Dès la jeune vingtaine, il devient conservateur adjoint à la Galerie nationale du Canada (aujourd’hui le Musée des beaux-arts du Canada), à Ottawa, tout en amorçant une carrière de professeur à l’Université Laval. Après avoir achevé son doctorat à l’Université de Montréal, il poursuit l’enseignement et la recherche à titre de professeur agrégé, puis occupe diverses fonctions, dont celle de conservateur en chef au Musée des beaux-arts de Montréal (1990-1993).

Marié à Martine Tremblay, analyste stratégique au cabinet-conseil HKDP et autrefois directrice du cabinet de René Lévesque, il est père de deux enfants : Isabelle, journaliste au Devoir, et Jean-Olivier, étudiant en philo. Entre ses rencontres professionnelles à Paris, fin avril, il communiquait régulièrement avec sa fille, qui séjournait au Sénégal. « C’est un homme attaché à sa famille, dit Isabelle. Il aime avoir son clan près de lui. Les repas familiaux du dimanche, c’est sacré. » Travailleur quasi compulsif, il a quand même toujours été un père présent. « Surtout quand ma mère était accaparée par la politique », précise sa fille.

Les collaborateurs de M. « Porteur » insistent sur sa capacité de travail exceptionnelle. « Des étudiants l’invitent à prononcer une conférence à Montréal ? Peu importe son agenda surchargé, il accepte et fait l’aller-retour. C’est une force de la nature », dit Katherine Noreau, responsable des relations publiques au musée. Son secret ? « Il ne perd pas de temps », dit sa fille. Auteur de quantités de livres, de catalogues et d’articles, il se met rarement au clavier et dicte plutôt ses textes à son assistante, question de gagner du temps. Le « pire », disent ses proches, c’est que tout se tient dès le premier jet !

Yves Lacasse, directeur des collections et de la recherche au MNBAQ, et ami personnel depuis 30 ans, parle de sa générosité. « J’ai fait ma maîtrise sous sa direction, raconte-t-il. La veille de la remise de mon mémoire, je suis allé chez lui et nous avons passé la nuit à faire des corrections. Je ne connais pas beaucoup de professeurs qui auraient fait preuve d’une telle générosité. »

Le maire de Québec, Régis Labeaume, fait aussi partie du cercle des proches de John R. Porter. « C’est un érudit, mais c’est également un entrepreneur dans l’âme, ce qui est rare dans son milieu », dit-il.

C’est sur ses talents d’administrateur, justement, que misera John R. Porter pour convaincre les entreprises d’investir 25 millions de dollars dans l’agrandissement du musée — le fédéral et le provincial fourniront 65 millions. Actuellement, à peine 2 % des 33 000 œuvres dont le MNBAQ est dépositaire sont exposées ; le reste dort dans les réserves, faute d’espace. Le nouveau pavillon, de 8 000 m 2, devrait voir le jour en 2012. Cet agrandissement est « essentiel », explique John R. Porter, « tant pour l’avenir du musée que pour le statut de grande ville culturelle de Québec ». S’il a été capable de déplacer le Louvre à Québec, estime-t-il, il parviendra à rallier le milieu des affaires au projet.

Le maire Labeaume appuie l’entreprise sans réserve. Le président du conseil d’administration du musée, l’homme d’affaires et mécène Pierre Lassonde (pas celui des jus, celui des mines), y a investi quatre millions de dollars. Le projet ne fait pas pour autant l’unanimité à Québec. Une conseillère municipale de l’opposition, Anne Guérette, s’élève contre la démolition du couvent des Dominicains. Elle accuse John R. Porter de « manquer de transparence et d’essayer de contrôler l’information au sujet de la démolition de l’ancien couvent ». Le directeur rétorque que le bâtiment n’a « aucune valeur patrimoniale, n’a pas été classé bien culturel et est bourré d’amiante ». Bref, qu’il faut le raser.

D’ici la fin du projet, John R. Porter ne ménagera pas les efforts, fidèle à sa devise : « La détermination entraîne l’adhésion et le mou appelle le mou »…