Culture

Un automne écarlate

Extrait du roman Un automne écarlate par François Lévesque, publié avec l’aimable autorisation des éditions Alire.

Maman se tenait dans l’embrasure de la chambre de Francis. La soirée avait été pareille à celles l’ayant précédée : morne. Elle réprima un sanglot puis s’éloigna, laissant quand même la porte entrouverte de quelques centimètres.

Francis ouvrit les yeux.

Il se glissa dans le corridor en catimini. Il aimait bien, à l’occasion, errer dans la maison la nuit. En ces occasions où il ne trouvait pas le sommeil et où ses figurines ne lui disaient rien, Francis quittait subrepticement sa chambre et partait en balade. Bien sûr, il n’allait jamais très loin : le salon ou la salle à manger, principalement. La nuit, le sous-sol était placé sous quarantaine.

En règle générale, Francis s’installait à la table de la salle à manger et dessinait, parfois jusqu’à l’aube. Il s’assurait ensuite de tout ranger avant de se remettre au lit, une heure ou deux.

Ce manège durait depuis le départ de papa. Maman ne s’était encore aperçue de rien. Il était un peu plus cerné qu’avant – pas autant qu’elle -, mais il maintenait de bons résultats scolaires. En fait, cette nouvelle routine ne lui paraissait nullement anormale même s’il savait, dans son for intérieur, qu’il convenait de ne pas en parler.

Ce régime de noctambule finirait sans doute par avoir des répercussions sur ses notes, mais cette éventualité ne s’était pas encore vérifiée. Francis ne faisait pas l’équation entre le repos et l’école. À tout le moins, pas pour le moment.

Il marchait lentement sans que ses pas ou le plancher de marqueterie ne trahissent son passage. Dans la cuisine et la salle à manger, il devait redoubler de précaution : la plante des pieds avait tendance à coller à la surface irrégulière du linoléum, ce qui produisait un bruit d’adhérence caractéristique, quoique léger. N’empêche, et même s’il y avait peu à parier que maman se réveille, il préférait ne courir aucun risque. C’est ainsi que le court trajet avait tendance à s’étirer dans son dernier droit.

Quand enfin il s’agenouilla devant le vaisselier, il en ouvrit le dernier tiroir en le soulevant un peu avant de tirer. S’il oubliait de soulever, le tiroir grinçait. Prudence, toujours.

Francis hésita un moment avant d’opter pour un simple crayon de plomb. Les couleurs ne lui disaient rien, cette nuit.

En fait, elles ne lui disaient plus rien depuis déjà un bout de temps.

Il remit son matériel à sa place. Il ne se sentait pas inspiré. Il délaissa la salle à manger au profit du salon. Il écarta les rideaux de la baie vitrée et s’y colla le nez en soupirant bruyamment. Il jeta aussitôt un coup d’oeil du côté du corridor. Noir. Silencieux. Maman dormait profondément, nul doute.

Francis reporta son attention sur le paysage nocturne. D’instinct, il tourna la tête vers la droite. La maison de pierre dormait, elle aussi. On avait retiré l’écriteau, mais il n’y avait toujours pas de voiture dans l’allée.

Dépité, il quitta son observatoire. Les lourds rideaux étouffèrent aussitôt l’éclairage lunaire. Après une hésitation, Francis consentit à reprendre le chemin de sa chambre.

De retour dans le couloir, il tendit soudain l’oreille. Il revint sur ses pas, intrigué. Il s’accroupit au-dessus de l’escalier du sous-sol et approcha la tête en se tenant aux barreaux de la rampe. Il avait bien entendu quelque chose… comme un bruit mat. Il regarda de nouveau en direction de la chambre de sa mère puis, bombant le torse, décida d’aller investiguer. S’il avait laissé la télé allumée et que maman s’en rendait compte, plus tard dans la nuit…

Il descendit prudemment les trois marches du vestibule et vérifia au passage le verrou : la porte était fermée à clé. Très bien. Du regard, il tenta de percer les ténèbres plus bas. Il n’y voyait strictement rien. Il pouvait toujours allumer, mais la lumière aurait sans doute des échos jusque dans la chambre de sa mère… À moins qu’il n’allume qu’une seconde, très vite, juste le temps de voir si la voie était libre ?

Il approcha lentement la main de l’interrupteur, le releva puis l’abaissa presque aussitôt. Ce fut suffisant. Suffisant pour voir la pancarte « à vendre » abandonnée au bas des marches, la terre marquant encore la base du pieu de bois. Et aussi le sang qui maculait l’écriteau.

Tétanisé, Francis tenta de toutes ses forces de commander à sa main de rallumer. Il ne supportait plus la noirceur. Elle semblait d’ailleurs s’intensifier Il sentait son coeur s’emballer, sa vision devenir floue… Il essaya de contrôler le tremblement qui agitait ses mains. Ses mains… Il les approcha de son visage en déglutissant. Au même moment, la lumière se ralluma.

Ses mains étaient couvertes de sang.

– Frannnncissss…