Culture

Retours d’exil

Il est déchirant de quitter sa patrie, mais il est parfois encore plus dur de la retrouver…

Stéphanie Fillion et Isabelle Décarie - Photo : Martin Talbot
Stéphanie Fillion et Isabelle Décarie – Photo : Martin Talbot

On ne rentre pas dans son pays après un long exil comme on rechausse une paire de vieilles pantoufles. Demandez à Ulysse, que plus personne ne reconnaît au terme de son odyssée. Ou au chef libéral Michael Ignatieff, à qui son adversaire Stephen Harper reproche d’avoir passé 30 ans à l’extérieur du Canada…

L’éloignement érode-t-il le sentiment d’appartenance à la patrie ? Cette question, qui sera sûrement débattue à la prochaine élection fédérale, est au cœur de plusieurs parutions de la rentrée. Il sera intéressant de lire l’interprétation qu’en donnera Dany Laferrière dans le très attendu roman L’énigme du retour, où un écrivain haïtien redécouvre son île après 33 ans d’absence. La réflexion, cependant, est déjà bien amorcée par trois écrivaines québécoises touchées, chacune à sa façon, par l’exil.

Pour la Montréalaise d’origine tchèque Tecia Werbowski, le retour au pays est surtout une occasion de rattraper les années manquées. Son roman Entre espoir et nostalgie raconte comment Maya, qui avait quitté Prague durant le fatal printemps de 1968, y revient après la révolution de velours – d’abord en touriste, puis lors de séjours plus prolongés. Ces visites auraient pu s’enliser dans les ennuyeux pièges du narcissisme ; or, la démarche de Maya vise l’opposé : «Elle cherchait entre autres à rencontrer des personnes qui vivaient dans cette ville, car est-ce qu’elles n’en étaient pas l’âme et le cœur ? Il lui semblait donc judicieux que ce soient des personnes âgées.» Elle retisse des liens, elle en crée de nouveaux, et peu à peu, la Prague des cartes postales prend vie, dévoilant au lecteur toutes ses cicatrices.

Parmi les vieilles gens dont Maya recueille les témoignages, il y a beaucoup de communistes récalcitrants, qui sont maintenant ostracisés par ceux qui voudraient leur faire payer les excès de l’ancien régime totalitaire : «Partout il y a une chasse aux sorcières, des enquêtes pour savoir qui a été membre actif du Parti communiste, le congédiement d’innocents…» Tecia Werbowski en profite pour revenir sur le scandale qui a éclaboussé Milan Kundera l’an dernier. On se rappelle que l’auteur de L’insoutenable légèreté de l’être a été accusé d’avoir autrefois dénoncé un dissident. Maya n’est pas prête à le condamner : «Ne devrait-on pas voir son geste (si c’est lui qui l’a commis) dans le contexte de cette sombre période communiste ? Tenir compte du jeune âge de Kundera et du fait qu’il avait subi un tel lavage de cerveau qu’il ait pu croire que c’était la chose juste et honorable à faire ?» Cette position, c’est bien sûr le privilège de l’exilée : le recul lui confère une certaine objectivité, lui permet d’être « moins catégorique dans ses jugements, plus tolérante, plus compréhensive».

Le retour au pays n’est pas moins difficile lorsque l’exil est volontaire. La Brésilienne d’adoption Isabelle Décarie en sait quelque chose, elle qui supporte mal les questions et les commentaires lorsqu’elle revient chaque année visiter sa famille à Montréal : «Je me souviens très vite pourquoi j’habite si loin.» Après ses absences prolongées, les retrouvailles avec son amie Stéphanie Filion lui semblent «gauches, maladroites». Les deux jeunes femmes sont pourtant bien décidées à ne pas voir leur amitié « se perdre dans l’eau de l’oubli». À défaut de pouvoir partager leur quotidien, elles ont pensé se l’offrir sur papier, «comme les petits bateaux que font les enfants dans de grandes feuilles rectangulaires». Le journal qu’elles ont écrit à quatre mains, Almanach des exils, est un double bonheur d’écriture «à même le spasme des heures» et l’une des plus ravissantes surprises de la rentrée.

Des almanachs traditionnels, les deux auteures ont conservé certaines conventions : éphémérides météorologiques et astronomiques, dictons saisonniers, dates des fêtes et des récoltes, menus et recettes, conseils domestiques, paroles de chansons… Tout autour, elles ont ourlé de très fines observations sur la vie familiale, le travail, les loisirs de leurs pays respectifs. Le journal d’Isabelle parle de São Paulo, où les fourmis ont la taille d’une épingle à linge et où les bouchons de circulation ont 266 km de long, où la violence fait souvent irruption : «Je n’ai jamais vu la mort d’aussi près et aussi souvent que depuis que je vis ici.» Le journal de Stéphanie, en dépit de son cadre plus familier, s’aventure néanmoins sur un terrain encore largement inexploré, cherchant «à tracer le chemin de l’amitié». Ce chemin maintenant superbement défriché, c’est peut-être le salut des exilés.

Stéphanie Filion, quand elle n’écrit pas des livres ou des contes pour ses enfants, Mathilde et Georges, tient les livres de comptes du restaurant Holder, dans le Vieux-Montréal. Cet automne, elle représentera le Canada au concours de nouvelles des Jeux de la Francophonie, à Beyrouth.

Isabelle Décarie a vécu en France et en Angleterre, a fait des recherches postdoctorales à l’Université Harvard et à l’UQAM. Elle enseigne à l’Institut d’études françaises et européennes de São Paulo, au Brésil, où elle vit depuis sept ans avec son mari brésilien et sa fille, Violeta. 

Entre espoir et nostalgie, par Tecia Werbowski, Les Allusifs, 120p., 16,95 $

Almanach des exils, par Stéphanie Filion et Isabelle Décarie, Marchand de feuilles, 432 p., 26,95 $