Culture

La vie, la mort et lui

Deuxième plongeon dans le drame de l’Afrique pour Gil Courtemanche. Mais aussi plongée en apnée dans l’échec d’une vie. Son nouveau roman est peut-être son plus achevé…

Photo : Dominique Thibodeau
Photo : Dominique Thibodeau

« Je ne veux pas mourir seul. » C’est la dernière phrase qui apparaît dans Le monde, le lézard et moi. Elle tombe comme un couperet. Suit cette précision de l’auteur, Gil Courtemanche : « 8 mars 2009. Il pleut. »

28 septembre 2009. Il pleut. Verre de rouge à la main, accoudé au bar d’un resto d’Outremont, Gil Courtemanche regarde tomber la pluie. C’est la première image que j’ai de lui à travers la vitre mouillée.

Il me tend une main amaigrie. Il a l’air de flotter dans son veston bien coupé. Je sais qu’il a eu une dure année. Je n’en par­le­rai pas. Lui non plus. Pas tout de suite.

« Je trouve que Le monde, le lézard et moi est mon meilleur roman », dit-il d’une voix grave. C’est le troisième qu’il publie, à 66 ans, après Un dimanche à la piscine à Kigali et Une belle mort. Les écrivains ne disent-ils pas tous la même chose à propos de leur petit dernier ? « Je ne suis jamais allé aussi loin dans l’écriture. »

Son éditeur au Boréal, Jean Bernier, est d’accord avec lui. « Le monde, le lézard et moi est la plus forte de ses œuvres. On y retrouve les pages les plus puissantes qu’il a écrites jusqu’ici. » Selon lui, c’est aussi le plus terrible et le plus désespéré de ses romans…

— LISEZ UN CHAPITE DE « LE MONDE, LE LÉZARD ET MOI » —

Tout a commencé à La Haye, aux Pays-Bas, l’an dernier. Gil Courtemanche était consultant auprès du procureur de la Cour pénale internationale chargé du procès de Thomas Lubanga, un chef de guerre congolais, appelé Thomas Kabanga dans le livre.

Alors que Courtemanche s’apprêtait à partir pour le Congo avec les deux analystes principaux du procureur, le procès a été suspendu, pour des questions de procé­dure. Il s’est retrouvé à n’avoir rien à faire.

« Je me suis demandé ce qui arriverait si Lubanga était vraiment libéré. S’il retournait dans sa ville, Bunia, au Congo, où il a foutu le bordel, tué des gens, enrôlé des enfants comme soldats, fait des rackets, trafiqué l’or, le diamant, le coltan… »

Gil Courtemanche avait déjà l’intention de rédiger un livre sur le procès, sous forme de chroniques. Il a décidé à ce moment-là qu’il écrirait plutôt un roman. La fiction, dit-il, ce n’est rien d’autre que la réalité poussée à l’extrême.

Le journaliste n’avait pas non plus en tête de se lancer dans la fiction quand il s’est mis à la rédaction d’Un dimanche à la piscine à Kigali, il y a une dizaine d’années. Le directeur général des Éditions du Boréal, Pascal Assathiany, lui avait suggéré d’écrire un livre sur le Rwanda.

Courtemanche avait alors ressorti les notes qu’il avait prises sur le terrain huit ans plus tôt. Au début de son séjour, en 1990, il avait écrit dans son carnet : « Un dimanche à la piscine à Kigali ». Suivait une description détaillée de ce qu’il observait autour de lui. « C’est la description, virgule pour vir­gule, que l’on trouve dans mon roman. »

Il était loin de se douter qu’Un dimanche…, traduit à ce jour en 19 langues et vendu dans 22 pays, séduirait des cen­taines de milliers de lecteurs et ferait l’objet d’une adaptation au cinéma. Mais le succès n’a pas que de bons côtés, affirme aujourd’hui l’écrivain. « J’ai passé trop de temps à vendre mes livres plutôt que de concrétiser ma vie, mes sentiments. Je suis un peu comme un joueur de hockey. J’allais disputer des games, j’essayais de « scorer » le plus de buts possible. Puis, quand je rentrais à la maison, j’étais fatigué. Un vrai gars. »

Il pleut toujours, Gil Courtemanche commande un autre verre de rouge.

« On met toujours un peu de soi dans ses personnages. Mais disons que jusqu’à maintenant, la part de moi que je mettais était fausse. J’étais plus loin de la vie que je ne prétendais l’être ; plus près de la théorie que de la pratique. Je m’en suis rendu compte quand Le monde… était à moitié écrit. Je me suis dit : Merde, le pauvre gars me res­semble beaucoup, finalement. Il est vraiment triste. »

Le gars en question s’appelle Claude Tremblay. Il a 35 ans et est juriste. Il enquête depuis trois ans sur Thomas Kabanga. C’est devenu sa raison d’être. Il veut voir cette crapule payer pour ses crimes.

Quand, du jour au lendemain, les accusations contre Kabanga tombent à l’eau, Claude Tremblay sort de ses gonds. Il part pour le Congo, où il n’a jamais mis les pieds, sur les traces de l’homme qu’il abhorre. Bienvenue en enfer.

Ce qui fera dire à l’éditeur français de Gil Courtemanche, Olivier Rubinstein, des éditions Denoël : « Je retrouve dans son troisième roman tout ce que j’avais adoré dans le premier. Sa perception unique et désespérée de l’Afrique, sa vision très noire de la réalité. »

Parallèlement à sa quête de justice et de vérité dans un pays corrompu dont les codes lui échappent, l’antihéros de l’histoire devra faire face à ses propres démons. À sa peur de la vie, des femmes, de l’amour.

« C’est un problème humain dont je suis de plus en plus conscient, un problème bien plus masculin que féminin, cette capacité qu’ont beaucoup d’hommes de tout expliquer de l’univers, sauf la vie. C’est pour ça qu’en majorité ce sont les femmes qui quittent les hommes. Parce qu’il y a des bouts qu’ils ne comprennent pas. Et quand ils comprennent, il est trop tard. »

Pour Jean Bernier, de Boréal, Le monde… va à la rencontre des deux autres romans de Gil Courtemanche. « Il y a l’Afrique d’Un dimanche…, mais il y a aussi l’aspect intimiste de son deuxième roman, Une belle mort, qui était extraordinaire d’audace et d’humanisme. »

L’humanisme. C’est ce qui a séduit la cinéaste Léa Pool dans Une belle mort, où un vieil homme malade réclame le droit de s’enlever la vie. Elle a adapté le livre au cinéma et cosigne avec son auteur le scénario du film, dont la sortie est prévue pour février 2010. « J’aimais le côté anarchique de cette famille québécoise réunie pour le repas de Noël et qui en vient à se parler de choses essentielles. Le roman est tendre et féroce à la fois. La force de Gil Courtemanche, c’est de creuser les émotions, sans faux sentimentalisme. »

Tout le monde semble s’entendre là-dessus. « L’intérêt des livres de Gil, et l’intérêt chez lui, dit Olivier Rubinstein, c’est qu’il est tiraillé très sincèrement entre un désir réel de faire évoluer les choses et un sentiment tout aussi réel qu’une chape de plomb terrible pèse sur tout. Il est giflé par la réalité. »

Giflé par la réalité, le personnage de Claude Tremblay l’est très certainement. Gil Courtemanche en convient. « C’est comme les grands recommencements qui sont provoqués par des deuils, des maladies énormes. Tu t’assois et tu te dis : est-ce que j’ai la force de continuer ? »

Quand il a quitté La Haye, au bout de huit mois, l’automne dernier, le procès Lubanga n’avait pas repris. « Mon contrat était terminé ; je suis rentré. Après ça, ma vie a basculé. J’ai eu des problèmes de santé très graves, dont je suis à peine sorti. Et plein d’autres problèmes… dont je n’ai pas envie de parler. » (Long silence)

Pas la peine d’insister. Là-dessus, Gil Courtemanche m’a renvoyée au livre tout chaud d’une de ses amies, une écrivaine slovène qui vit à Paris, Brina Svit. Le titre : Petit éloge de la rupture (Gallimard). On y trouve des textes inédits de sa plume à lui, dont un sur la peine d’amour.

« On s’est entendus, Gil et moi, pour que j’utilise dans mon livre les mails qu’il m’envoyait, très courts, et que je considérais comme de petits bijoux de prose pleins d’humour, raconte Brina Svit. Puis, il m’a fait parvenir un texte plus long, très sombre, très personnel, sur la séparation, que je reproduis en grande partie dans Petit éloge de la rupture. Il prenait un risque ; j’ai pris ça comme un cadeau. »

Parmi les phrases-chocs qu’elle reprend de lui : « J’ai été riche et célèbre, je ne le suis plus, je me suis enfoncé dans une profonde dépression. » Puis : « Je croyais profondément que le bonheur et l’amour protégeaient contre les maladies. Je croyais aussi que mon amour était si puissant qu’il occultait toutes mes faiblesses. »

Gil Courtemanche a plus d’un projet sur le feu. Il en parle avec vitalité. Son prochain livre ? Une autofiction. Une œuvre d’une centaine de pages qui doit paraître dans quelques mois.

« J’y révèle des choses très intimes sur ma vie à moi, sur ce que je suis. Je l’ai écrit pour les cons qui refusent de se faire embrasser en public par leur blonde, parce qu’ils trouvent que ce n’est pas viril. Je l’ai écrit pour qu’au moins un de ces cons le lise et ne soit pas abandonné par sa blonde qu’il aime. On parle beaucoup des huiles essentielles… Pour moi, l’huile essentielle de la vie, c’est l’amour. »

Ses découvertes et ses faiblesses, c’est ce qu’il dit avoir raconté dans ce livre, qui devrait avoir pour titre Variations sur la mort et autres catastrophes. Il n’a pas envie qu’on affirme après sa mort que sa vie a été un succès. « Les gens qui vont faire mon éloge funèbre n’auront pas le choix. Le texte va être écrit. »

Jean Bernier l’a lu. « C’est fabuleux. Ça va vous faire tomber les écailles des yeux. C’est un jeu d’équilibriste, une respiration entre le mouvement de vie et le mouvement de mort. C’est un « je » très transparent, où Gil va au cœur des choses : Est-ce qu’il faut vivre ? Comment faire pour survivre ? C’est tout à fait dans le ton des dernières pages du Monde… »

« Je ne veux pas mourir seul. » Cette phrase m’est restée en travers de la gorge. 9 octobre 2009. Il pleut.