Culture

Paradis, clef en main

Paradis, clef en main, par Nelly Arcan, avec l’aimable autorisation des éditions Coups de tête.

C’EST MA VIE

On a tous déjà pensé se tuer.Au moins une fois, au moins une seconde,le temps d’une nuit d’insomnie ou sans arrêt,le temps de toute une vie.On s’est tous imaginé, une fois au moins, s’enfourner une arme à feu dans la bouche, fermer les yeux, décompter les secondes et tirer. On y a tous pensé, à s’expédier dans l’au-delà, ou à s’envoyer six pieds sous terre,ce qui revient au même,d’un coup de feu, bang.Ou encore à en finir sec dans le cracde la pendaison.La vie est parfois insupportable.

C’est ainsi.

Ça vient,ça prend à la gorge,et ça passe.

Dans le meilleur des cas.

Il y a des gens pour lesquels ces pensées ne passent pas. Elles se coincent dans l’embrayage. Elles s’imposent,elles s’impriment,elles les suivent pas à pas, dans leur dos,elles les attendent à chaque tournant, elles regardent par-dessus l’épaule dès le réveil jusqu’au soir, elles les traquent jusque dans leurs rêves.Pour eux,la vie est une impasse,un cul-de-sac, à cause d’un événement malheureux, d’une perte, d’un abandon,d’une mort,mais surtout parce que la vie est naturellement,de tout temps,invivable.Tous les jours,ils sont pourchassés par les images éblouissantes de leur propre mort, images primordiales auxquelles la souffrance s’arrime,s’accroche;ils sont possédés par le climax de leur libération,ce moment où la vie quitte le corps, ils se tendent au complet vers cette fraction de seconde où la fin,la vraie fin,la dernière, au-delà de quoi la souffrance n’est plus possible parce que sans support organique pour lui donner forme, survient. Des gens pour lesquels les moments de répit n’existent pas ou se présentent en si petit nombre et en si courte durée qu’ils passent inaperçus.Pire:ces répits ne contribuent qu’à ramener,avec plus de force encore,la tension dramatique de leur quotidien, de leurs pensées bourdonnantes, inlassables de noirceur, harassantes comme un essaim d’abeilles impossible à chasser du revers de la main,à moins d’être piqué,mangé.

Des gens comme moi.Je devrais dire:comme moi avant.Avant de voir en personne ma propre mort,la grande faucheuse toute proche, en gros plan, une mort pensée d’avance, achetée et planifiée. De cette mort-là je suis sortie vivante.Dans cette survivance, je n’ai qu’une envie,celle de vous parler.De ça.De ce mal-là.

Nous sommes au Québec. C’est important. Il se trouve que beaucoup de gens, ici, veulent mourir, comme ça, pour rien, pour tout, parce qu’ils souffrent, parce qu’ils en ont marre, parce que la vie est une punition, parce que chaque jour est un jour de trop. D’un autre côté, la situation géographique et l’histoire d’un pays n’importent pas:l’idée de soulager ceux qui ne veulent plus vivre,comme les grands brûlés, les cancéreux, les paralysés, n’est pas nouvelle. C’est même une pratique déjà répandue en traînée de poudre aux quatre coins du monde.

La date d’aujourd’hui n’a pas d’importance non plus.Notre temps continue de perpétrer celui d’avant, ses babioles en plus,ses accessoires,du bonbon,des prothèses qui prolongent le corps, qui le rendent plus rapide,plus efficace,le propulsant dans l’espace ou le plongeant dans les fonds marins, et qu’on appelle technologie.

Rien de neuf, donc, sous le soleil de l’humanité. Le monde va mal comme il en a l’habitude. Par endroits, il se porte mieux, comme chez nous. Des guerres, ancestrale distraction des hommes, ont cours au moment où je parle,réparties comme il est de mise dans ses régions les plus miséreuses et aussi les plus riches en matières premières.

L’Amérique du Nord est encore une terre où il fait bon vivre, où il est possible de s’occuper de ses affaires sous toutes réserves,mais dont la sécurité est à chaque jour menacée. Surtout dans la bouche des politiciens. Ces menaces virtuelles se matérialisent parfois, elles arborent un visage réel sous la forme d’attaques attendues mais toujours impromptues

qui soulagent aussi bien l’Amérique que ce qu’il est convenu d’appeler ses «ennemis»; l’Amérique n’en peut plus d’avoir peur dans l’indétermination du vide, d’attendre sous tension que ses villes stratégiques explosent, elle qui veut entourer de chair sanglante ses investissements, ses forces vives, ses nouvelles trouvailles, son esprit guerrier pour la paix.Sa marche mondiale à suivre.

Toutes proportions gardées, nous sommes toujours du côté du Bon Dieu.

Je m’appelle Antoinette Beauchamp, mais mon nom ne compte pas.N’ayons pas peur:je n’en ai plus besoin. Quand la vie sociale se résume à une mère, mieux vaut ne pas en avoir, de nom. Tomber dans l’anonymat comme on quitte la région pour tomber dans la grande ville peut être réconfortant,une façon de se mettre à l’abri des réclamations comme des regards de travers, surtout quand la seule personne dont on peut voir le visage est aussi celle qu’on déteste le plus.