Culture

Ubisoft défie Hollywood

Le mariage entre jeu vidéo et septième art est au cœur de la stratégie d’avenir d’Ubisoft. Et c’est à Montréal que l’entreprise française organise cette révolution !

Le mariage entre jeu vidéo et septième art est au cœur de la stratégie d’Ubisoft
Photo : 20th Century Fox/Everett Collection/PC

De New York à Tokyo en passant par Paris et Rio, des dizaines de millions de cinéphiles se sont précipités dans les salles pour voir le film-événement de James Cameron, Avatar. Mais très peu d’entre eux savent que certaines séquences ont été créées dans un loft du boulevard Saint-Laurent, à Montréal.

Le travail d’Ubisoft, qui a raflé le contrat de l’adaptation d’Avatar en jeu vidéo, a tellement séduit James Cameron qu’il a décidé d’intégrer à son film des véhicules et des armes qui figuraient dans le jeu. « Nos développeurs jubilaient à l’idée de voir leur travail sur grand écran », dit Yan­nis Mallat, PDG d’Ubisoft Montréal.

Une juste récompense pour les créateurs d’Ubisoft, qui ont presque été séquestrés dans un bunker aménagé spécialement pour la conception de James Cameron’s Avatar : The Game. Caméra de surveillance dans les couloirs, contrôle d’accès et clause de confidentialité draconienne : le secret entourant le jeu n’avait rien à envier à celui du film.

Mais tout cela a valu la peine. Car la société d’origine française ne s’en cache pas : le mariage entre jeu vidéo et cinéma est au cœur de sa stratégie d’avenir. Et c’est à Montréal que se trouve le cœur de cette révolution en voie de bouleverser l’industrie des jeux.

Voici un making-of du jeu vidéo James Cameron’s Avatar : The Game, dans la langue de Shakespeare :

YVES SIMONEAU ET ASSASSIN’S CREED LINEAGE >>

Déjà, à l’automne dernier, Ubisoft Mont­réal avait lancé dans YouTube les courts métrages Assassin’s Creed Lineage, afin de promouvoir la sortie de son jeu-événement, Assassin’s Creed 2. Le succès a été instantané : le premier court métrage a embrasé le Web, devenant la vidéo la plus regardée de YouTube, avec 1,7 million de visiteurs dans le monde en 24 heures. Mais plus qu’un coup de pub réussi, la production de ces films est une révolution, selon le réalisateur Yves Simoneau, qui, récompensé aussi bien au Québec qu’à Hollywood, en a pourtant vu d’autres.

« C’est la rencontre de deux mondes », dit Simoneau, croisé sur le plateau de tournage d’Assassin’s Creed Lineage. « Il faut regarder ces courts métrages comme une forme d’expérimentation : Ubisoft ne cherche pas uniquement à faire la promotion du jeu, elle veut aussi explorer une nouvelle façon de faire du cinéma. C’est une étape supplémentaire dans la recherche du mariage idéal entre technologie traditionnelle et technologie virtuelle de tournage. »

Une surprise de taille attendait les spectateurs des courts métrages : les décors – et c’est là une grande nouveauté dans l’industrie – étaient totalement importés du jeu vidéo Assassin’s Creed 2. Celui-ci met en vedette Ezio Auditore, un noble de Florence qui devient assassin pour se venger des puissantes familles italiennes ayant trahi la sienne. Alors que les courts métrages Assassin’s Creed Lineage suivent les pas de Giovanni Auditore, le père d’Ezio, et servent de prologue.

Voici les trois courts-métrages Assassin’s Creed Lineage réunis en un seul film :

LE JEU VIDÉO, UNE AFFAIRE DE GROS SOUS >>

Mêlant jeu d’acteurs et environnement virtuel, le tournage a représenté tout un défi. Les comédiens ont tourné devant de gigantesques panneaux verts. Une fois les scènes filmées, les décors ont été ajoutés numériquement.

Ubisoft prépare depuis longtemps son entrée dans le monde du septième art. Dès février 2007, elle crée UDA (Ubisoft Digital Arts, ou Ubisoft Arts Numériques, en français), un studio entièrement consacré à la conception d’images numériques. Puis, en juin 2008, elle acquiert Hybride Technologies, grand nom de l’industrie des effets spéciaux. Hybride, dont le siège se trouve à Piedmont, a notamment produit les effets visuels des films 300, Sin City ou encore Marie-Antoinette. « Les deux industries sont vouées à converger d’une manière ou d’une autre, ce n’est qu’une question de temps », dit Yannis Mallat.

Mais pourquoi Ubisoft cherche-t-elle par tous les moyens à réaliser cette union ? La raison est plus économique qu’artistique : les consoles de la prochaine génération, destinées à remplacer les Wii, PlayStation 3 et autres Xbox 360 – et qui devraient être commercialisées en 2011 -, auront une capacité graphique telle qu’elles n’auront presque plus rien à envier à ce qui se fait aujourd’hui à Hollywood. Ubisoft, grâce à la convergence des métiers du jeu et du cinéma, cherche à prendre ses concurrents de vitesse en offrant une qualité d’image supérieure. Il faut dire que la concurrence est rude : les coûts de production, les délais de livraison, le budget de publicité et bien sûr la qualité des jeux sont autant de terrains différents où s’affrontent les pontes de l’industrie.

Car le jeu vidéo est devenu une affaire de très gros sous. En 2008, les revenus de cette industrie atteignaient 48 milliards de dollars américains, contre 28,1 milliards pour ceux du grand écran. Même aux États-Unis, berceau de Hollywood, le marché du jeu vidéo surpasse régulièrement celui du cinéma depuis 2005 (21,3 milliards contre 9,8 en 2008).

Les résultats financiers de l’industrie des jeux vidéo n’incitent cependant pas à l’optimisme, surtout pour Ubisoft, qui prévoit une perte opérationnelle de 75 millions de dollars pour l’exercice 2009-2010. Mais Yannis Mallat ne s’inquiète pas pour autant. « Le marché du divertissement est irrégulier et cyclique. » Or, avec les sorties, à moins de six mois d’intervalle, des superproductions Assassin’s Creed 2 et James Cameron’s Avatar : The Game, puis celle, en avril 2010, de la nouvelle aventure de Splinter Cell, Ubisoft entre dans un nouveau cycle.

« Le marché le prouve de plus en plus : seules les superproductions ont leur place dans l’industrie », affirme Mallat. Comme dans le monde du septième art, l’existence de productions indépendantes semble menacée par l’avènement de titres dopés à coups de millions, et Ubisoft a d’ores et déjà annoncé vouloir recentrer ses énergies sur ces jeux haut de gamme.

UBISOFT ET LE CINÉMA >>

Si les ventes de James Cameron’s Avatar : The Game n’ont pas été à la hauteur des attentes, Ubisoft a déjà écoulé six millions d’exemplaires d’Assassin’s Creed 2 et prévoit dépasser les neuf millions. Avec la conception de cette suite à succès et la réalisation des trois courts métrages, Montréal ressort grandie de cette opération. « Si on a réussi à recréer l’Italie du 15e siècle à Montréal, on peut maintenant y filmer tout ce que l’on veut », se réjouit Yves Simoneau, qui prépare actuellement des projets avec Hybride – le « Cirque du Soleil » des effets spéciaux, selon ses propres mots.

À Montréal, Ubisoft s’est fixé comme objectif d’atteindre la barre des 3 000 employés d’ici 2013, alors que l’effectif actuel est de 2 250 personnes. Et ce n’est pas l’ouverture, en 2009, d’un nouveau studio à Toronto, lui aussi chapeauté par Yannis Mallat, qui viendra freiner les ambitions de l’entité montréalaise. Celle-ci pourrait bien devenir la plaque tournante d’une industrie en pleine mutation.

Car le tournage des courts métrages Assassin’s Creed Lineage, ce n’est pas un secret, était aussi une répétition générale avant qu’Ubisoft se décide à réaliser des films pour le cinéma. Yves Simoneau, lui, est déjà prêt. « Tous les jours, nous avons pris des notes pour la prochaine fois, nous écrivions notre propre bible pour l’expérience suivante. »

DES SUITES PLEINES DE PROMESSES

Ubisoft relancera en 2010 trois de ses plus grands titres à succès, tous des jeux d’action.

En avril, le héros de la NSA américaine Sam Fisher reprendra ses infiltrations dans le sixième jeu de la série Tom Clancy’s Splinter
Cell,
appelé Conviction. Jusqu’ici, 19 millions d’exemplaires de la série ont été vendus dans le monde.

En voici la bande-annonce :

En mai, ce sera le retour de Prince of Persia, dans un épisode appelé Les Sables Oubliés. Les aventures du prince se dérouleront cette fois encore dans une Perse mythique. En 21 ans et 10 titres, cette série a séduit plus de 14 millions de joueurs.

Et voilà la bande-annonce :

En fin d’année, c’est Assassin’s Creed qui connaîtra un troisième épisode, un an à peine après la sortie d’Assassin’s Creed 2, grâce auquel la série a déjà atteint les 14 millions d’exemplaires vendus.